RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 5/5): Opening Night

RETRO JOHN CASSAVETES (épisode 5/5): Opening Night

Splendide hommage au théâtre et à l’amour du jeu, Opening Night sonde les tréfonds de l’âme du comédien en se penchant sur la crise identitaire que traverse Mirtle Gordon, actrice reconnue oppressée par le diktat de l’image imposé aux femmes. Réflexion portant sur la distinction entre l’être et le paraître, ce film tente d’identifier la frontière séparant l’acteur de son rôle, l’être de l’entité interprétée. En analysant ainsi la différenciation entre art et vie, Cassavetes ne fait que poursuivre l’étude méticuleuse du seul sujet qui le passionnera réellement durant toute sa carrière de cinéaste : ce que la société attend de nous et ce que nous consentons à admettre afin de nous intégrer socialement.

Une célèbre comédienne de théâtre, Myrtle Gordon, assiste à la mort d’une jeune admiratrice renversée par une voiture après une représentation de sa dernière pièce. Bouleversée et traumatisée par ce drame, elle refuse désormais de jouer ce rôle de femme vieillissante et semble victime d’hallucinations de plus en plus préoccupantes. Soutenue par la troupe qui l’entoure ses crises deviennent de plus en régulières et son penchant pour la bouteille aggrave son malaise alors que la date de la première approche dangereusement.

Cassavetes a longtemps entretenu l’idée de réaliser un “Backstage Drama”. Grand admirateur du film Ève (All about Eve) de Joseph L. Mankiewicz, il envisage même après une discussion avec Barbara Streisand au milieu des années 70 de mettre en scène Une étoile est née (A Star Is Born) avant de céder sa place à Frank Pierson. Accablé par l’échec public de son précédent film Meurtre d’un bookmaker chinois mais loin d’être résigné, il décide alors d’écrire un scénario  basé sur ce qu’aurait été sa vie et celle de sa femme Gena Rowlands si ils ne s’étaient jamais rencontrés. Elle, à l’image de Mirtle, se dévouant corps et âme à la scène sans attache familiale ou maritale et lui, comme Maurice, charmeur cynique dont la vie semble inexistante au-delà de l’enceinte d’un théâtre. Opening Night découle donc de ce désir d’explorer les existences de personnages ayant laissé filer leurs vies, absorbés par leur passion. Des êtres ouvrant brutalement les yeux sur une réalité qui leur échappe. Plus vieux qu’ils ne veulent bien l’admettre, plus aussi séduisants et perdant peu à peu confiance en l’image qu’ils projettent.

Le tournage d’Opening Night s’étale sur une période de cinq mois de Novembre 1976 à Mars 1976. Comme à son habitude, Cassavetes finance entièrement le film de sa poche grâce à des cachets perçus suite à sa participation à l’épisode pilote d’une série télévisée qui ne verra jamais le jour.  Ne disposant évidemment pas d’assez de moyens pour faire construire des décors, il utilise le Lindy Opera House, le Pasadena Civic Auditorium et le Green Hotel comme toiles de fond du film. Cela n’empêche pas Opening Night de disposer d’un budget beaucoup plus important que ses précédentes œuvres (à peu près 1,5 millions de dollars). Un confort lui autorisant des mouvements de caméras plus sophistiqués et un éclairage des scènes élaboré pour un rendu final toujours plus abouti.

Malheureusement, dans la plus pure tradition Cassavetienne, Opening Night connaît toutes les difficultés du monde à trouver un distributeur et le film sort donc dans la plus grande indifférence médiatique le 25 Décembre 1977 au Fox Wilshire Theater de Los Angeles. Ignoré par la presse comme par le public, il disparaît logiquement de l’affiche en Février sans jamais avoir été montré ailleurs. Reconnaissance artistique tardive, Gena Rowlands remporte tout de même en 1978 un ours d’argent plus que mérité au Festival international du film de Berlin pour son interprétation incroyable de Myrtle Gordon, mais ce n’est qu’en 1991, deux après la mort de Cassavetes, que le film trouve un distributeur au États-Unis et connaît un réel succès dans les salles d’art et d’essai. Consécration symbolique et un tantinet ironique d’une industrie respectant davantage ses artistes morts que vivants, il sera projeté hors-compétition au Festival de Cannes 1992 dans une version restaurée.

Dès les première minutes d’Opening Night, Cassavetes nous présente trois espaces théâtraux bien distincts : les coulisses (l’endroit où les acteurs se préparent à entrer dans leurs rôles), la scène (l’espace de l’interprétation) et la salle (la réalité de notre monde). Définissant ainsi les frontières séparant ces différentes sections que traverse continuellement Myrtle, le film va s’employer à les effacer afin de nous faire entrer dans la psyché fragmentée de cette femme perdant pied peu à peu. Ainsi le chaos psychologique envahissant progressivement l’actrice se reflète directement sur la structure de la narration et la forme de la mise en image. Alors que la perception de l’espace et du temps évolue chez Myrtle, nous sommes également désorientés par ce que nous voyons. Fiction et réalité s’intercalent, se mélangent pour livrer une réflexion complexe sur la nature de l’identité féminine dictée par la société et sa relation avec le temps qui passe inexorablement.

En ce sens Opening Night se distingue des précédents films de Cassavetes car il ne s’intéresse pas à des problèmes relationnels mais à un conflit interne. Approchant la cinquantaine, Myrtle n’est plus la femme qu’elle était ou plus précisément la femme qu’on voudrait qu’elle soit. Elle était belle, jeune et excitante. Puis cette femme a déserté sa peau pour laisser place à une autre, moins jeune, moins belle, ne correspondant plus aux attentes d’une société pour qui vieillir rime avec perte de la beauté, perte du bonheur, perte de la séduction. Le fond du problème est que Myrtle affirme sa volonté de répondre aux attentes des hommes et de son public, d’incarner pour eux ce qui les concerne et les intéresse. Mais elle semble consciente d’avoir perdu quelque-chose en route, une certaine fraîcheur, une joie de vivre qui s’est émoussée peu à peu. “Lorsque j’étais jeune, il m’était plus facile d’exprimer mes émotions” s’inquiète-t-elle. Comme ne manquent pas de lui rappeler les mâles qui l’entoure, sur scène comme dans sa vie elle n’est plus une femme mais interprète le rôle d’une femme. La féminité superficielle imposée par le dehors et les clichés qui vont avec sont devenus son métier.

C’est lorsqu’elle rencontre de manière détournée la femme qu’elle était et celle qu’elle sera peut-être que Myrtle s’enfonce tête baissée dans le mal-être et les abysses éthyliques. Ainsi Nancy, l’adolescente fanatique et survoltée perdant la vie en courant après son idole, comme Myrtle perdit son identité en poursuivant son rêve, est clairement présentée comme le Doppelgänger de l’actrice. Un fantôme de la jeunesse passée. A l’opposé Sarah, l’auteur sexagénaire de « The Second Woman » la pièce dans laquelle Myrtle s’apprête à tenir le premier rôle, personnifie un futur possible. Ainsi coincée entre un passé révolu qui la hante et un futur incertain peu reluisant, Myrtle ère à la recherche de cette “seconde femme”, cet absolu libéré d’un héritage trop encombrant et des fantasmes absurdes imposés par la société. Myrtle est à la croisée des chemins dans sa vie et dans sa carrière, perdue aux confins d’un « no man’s land » du “rôle” féminin. Trop jeune pour entrer dans une case, trop mure pour tenir dans une autre.

Cette perméabilité entre malaise personnel et professionnel chez une artiste féminine est une figure de style bien connue du cinéma américain. Un gimmick scénaristique remarquablement illustré dans Les chaussons rouges (The Red Shoes) de  Michael Powell et Emeric Pressburger, Doux oiseau de jeunesse (Sweet Bird of Youth) de Richard Brooks ou plus récemment dans Black Swan de Darren Aronofsky. Ce dernier film partage d’ailleurs avec Opening Night une héroïne à l’identité fragmentée projetant ses angoisses sur un double fantasmé agressif cristallisant sa psychose. Plus généralement Myrtle peut également être perçu comme une variation moderne de Norma Desmond, ce personnage mythique interprété en 1950 par Gloria Swanson dans Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder. Comme l’ancienne actrice du muet, Myrtle semble en effet  mentalement figée dans le passé, incapable de se détacher de l’image iconique que veut lui imposer le monde extérieur.

Bien qu’entourée par des comédiens extraordinaires comme Ben Gazzara dans le rôle de Manny le metteur en scène paumé, John Cassavetes l’ancien amant désabusé en pilote automatique ou Joan Blondell la star des années 30/40 dans un de ses derniers rôles, Gena Rowlands tire remarquablement son épingle du jeu. Incroyable de justesse à chaque instant dans un rôle extrêmement compliqué pouvant sombrer dans la caricature en de mauvaises mains, elle parvient à trouver un équilibre pour proposer une performance à la fois sensible et puissante. Son interprétation de Mirtle arrive même à transcender son travail sur Faces, Ainsi va l’amour ou Une femme sous influence. L’actrice atteint ici un niveau de réalisme et d’intensité proprement ahurissant, plongeant dans la psyché de Mirtle pour y trouver des trésors d’humanité et de sensibilité. Une composition parfaite, pilier porteur d’un film apparaissant comme le point d’orgue de sa carrière.

Pour Opening Night Cassavetes fait coïncider son amour de la captation du réel avec une approche esthétisante expérimentée sur  Meurtre d’un bookmaker chinois. Il opère donc une synthèse parfaite entre mise en scène souple proche du documentaire et compositions travaillées plus graphiques. Jouant souvent sur les reflets et les cadres dans le cadre il reprend ainsi le motif de l’identité segmentée et souligne par la même l’aspect symbolique de sa mise en scène. Multipliant les points de vue et ne respectant aucune règle préétablie du langage cinématographique, il réinvente perpétuellement une nouvelle grammaire adaptée à chaque scène et refuse d’installer son cinéma dans un académisme trop loin de la spontanéité qu’il recherche depuis toujours. Libre, débarrassé des carcans normés du cinéma hollywoodien, sa voix est unique. La patte Cassavetes s’impose ainsi avec force. La caméra épouse les mouvements des acteurs emportés dans ce que nous percevons comme réel. Elle capte irruptions de colère, hystérie, rires et larmes. Jamais omnisciente, elle ne représente le regard de personne et n’entraîne surtout pas le spectateur dans un faux processus d’identification. Ce n’est pas un outil servant bêtement à additionner les informations et à proposer des solutions mais plutôt un œil anonyme présentant des incertitudes toutes humaines sans juger.

Cassavetes le disait lui-même : “Je ne réalise pas des films évidents car je ne veux surtout pas manipuler les spectateurs en leur livrant une vérité facile et manufacturée”. Respectant ce credo, Opening Night n’est certainement pas le film le plus abordable du réalisateur mais il encapsule parfaitement les préoccupations thématiques et formelles de l’auteur, point d’aboutissement d’un travail de recherche mené pendant vingt ans de carrière. Réalisé entre l’échec cuisant de Meurtre d’un bookmaker chinois et le succès commercial de Gloria, son métrage le plus accessible, ce film pose un regard humain sur les mystères de la perception identitaire et la complexité des motivations de l’artiste. Un hymne à la fragilité de la vie, mise en abyme vertigineuse étudiant avec maestria la communication entre art et vie pour tenir in fine un discours moderne sur la perception et la place de la femme dans notre société.

Opening Night, de John Cassavetes (1977). Disponible en DVD chez Océan Films.

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