RETRO SAMUEL FULLER (épisode 4/4) : The Naked Kiss

RETRO SAMUEL FULLER (épisode 4/4) : The Naked Kiss

Avec The Naked Kiss, étrangement titré chez nous Police Spéciale, Samuel Fuller poursuit sa déconstruction à la dynamite du film noir pour lever le voile d’hypocrisie recouvrant les tares de la société américaine. Après avoir présenté dans ses précédents films la femme comme porte-étendard isolé de la raison et de la morale dans un monde devenu fou, il la positionne ici comme une redresseuse de torts, figure vengeresse chargée de corriger les déviances malsaines dissimulées par une Amérique bien-pensante refoulant ses enfants difformes. Mais ce film est aussi l’histoire d’une rédemption, la croisade d’une femme en pleine reconstruction à la recherche de sa véritable identité. Fable d’une noirceur absolue, mélodrame détourné utilisant les clichés du genre afin de servir son propos, The Naked Kiss marque une certaine apogée dans la carrière du réalisateur. Un baroud d’honneur, dernier éclat d’indépendance et d’audace d’un artiste trop en avance sur son temps, conscient de jouer ses dernières cartes.

Kelly, une prostituée en pleine reconversion, part refaire sa vie à Grantville, petite bourgade bien sous tous rapports. Tout d’abord vendeuse itinérante de passage, elle trouvera sa place au sein de cette communauté fermée en travaillant dans un hôpital pour enfants. Enfin respectée mais loin d’être débarrassée d’un passé qui lui colle à la peau, elle rencontre finalement le playboy J.L. Grant qui, au-delà de son apparence lisse et proprette, cache un effroyable secret.

Samuel Fuller connaît bien le monde de la prostitution. En effet, alors journaliste pour le New York Graphic dans les années 30, il est en contact constant avec l’environnement des maisons closes de l’Upper West Side et ce milieu le fascine. Il apprend ainsi à comprendre ces “femmes de la nuit” et constate rapidement qu’un fossé sépare l’imaginaire collectif à ce sujet de la réalité avec laquelle il est en contact tous les jours. Au cours de longues discussions, Fuller recueille donc les différentes expériences de chacune, les parcours qui les ont menés jusqu’à ce métier de servitude. Intéressé par ces histoires profondément humaines et par la façon dont ces femmes perçoivent leur gagne-pain, il développe ainsi une réelle connaissance du milieu et un immense respect pour ce triste prolétariat des bas-fonds.

Il comprend vite que ces “filles” sont de grandes professionnelles ayant leur propre code éthique et qu’elles sont avant tout motivées par leurs rêves et guidées par leur instinct de survie. Beaucoup d’entre elles veulent avoir une famille et des enfants, leur seul et unique ticket de sortie afin de fuir une vie sans perspectives. La clé de la respectabilité sociale, quête d’une existence “normale”. Peu d’entre elles y arrivent réellement et la plupart se languissent éternellement dans ce royaume de la luxure, ces limbes où la mère maquerelle s’occupe de tout en échange de soixante-cinq cents de chaque dollar gagné. Celle qui désire s’affranchir, quitter ce monde régi par des règles rigides quasi monastiques et gagner son indépendance est qualifiée de “Lindy”, en référence à la traversée de l’Atlantique en solitaire de Lindbergh. Elle est désormais isolée, exclue de son ancien monde et condamnée à se réinventer dans une société où la prostitution vous marque au fer rouge, vous catalogue comme rebut de la société. Fuller utilise donc ces souvenirs pour écrire The Naked Kiss, l’histoire de Kelly, cette prostituée qui décide de recommencer sa vie à zéro dans une petite ville où personne ne la connaît. Pensant pouvoir échapper à ce lourd passé et à la violence de la mégapole, elle va pourtant devoir affronter l’hypocrisie et les vices cachés d’une petite communauté intolérante. Elle, l’ostracisée, découvre alors la pourriture cachée sous un épais vernis d’apparences.

La fantastique première scène de The Naked Kiss est un coup de boule filmique percutant violemment le spectateur et imposant avec force le ton du film. Cette séquence enlevée et outrancière, 100% Fullerienne, a également le mérite de dresser de manière très efficace le portrait de Kelly. Femme forte, aussi bien psychologiquement que physiquement, rien ni personne ne l’arrête. Elle passe ici à tabac son maque, mais tout obstacle se positionnant en travers de sa route subira le même sort. En quelques minutes d’une grande brutalité lors de cette ouverture, ce combat entre Kelly et son maquereau, femme contre homme dans un champ-contrechamp en caméra subjective, Fuller et son directeur de la photographie Stanley Cortez (dont nous parlions plus précisément la semaine dernière dans la troisième partie de cette rétro consacrée à Shock Corridor) nous propulsent dans un univers où la reconnaissance et l’honneur sont les récompenses d’une lutte de chaque instant.

Dans un montage spasmodique, les plans vertigineux sont assenés comme des coups de poing grâce à une approche instinctive et presque physique de la cinématographie. Voyons plus précisément, en citant un extrait traduit du scénario de The Naked Kiss tiré de l’autobiographie de Samuel Fuller Un troisième visage, comment l’écriture de Sam Fuller et son sens du rythme dictent brillamment le découpage syncopé de cette scène :

“Elle lui frappe la bouche avec son sac. Ses lèvres saignent. Ses joues sont égratignées. Il se protège la tête, se recroqueville, perd l’équilibre, se débat, fait tomber le chapeau de Kelly, saisit sa robe et l’arrache. Elle est en soutien-gorge et en jupon satin et dentelle noire. Il attrape ses cheveux et tire. Sa perruque se détache. Elle est chauve. A tâtons, la main de Farlunde trouve la bouche de Kelly. Elle le mord. Il hurle de douleur, recule avec peine, titube comme un homme ivre contre le bureau, envoie valser la lampe au sol et tout ce qui se trouve sur le bureau. L’ampoule sur le sol continue à briller. Farlunde tombe, sa tête heurte un pied de table. Il est inconscient. Seul son : la respiration haletante de Kelly. Elle le dévisage. Est-il mort ? Elle vérifie. Elle est soulagée. Il est vivant ! Elle prend une bouteille d’eau de Selz, s’assoie sur lui et lui jette l’eau à la figure. Il s’étouffe, crache et revient à lui.”

Le Steadicam n’existant pas encore à l’époque, Stanley Cortez fixe donc sa lourde caméra sur les épaules d’un assistant. Un autre technicien se positionne à genoux derrière le cameraman et le tient par la taille de manière à ce qu’il ne tombe pas à la renverse. Constance Towers, qui interprète Kelly, doit frapper l’objectif avec son sac comme si elle agressait réellement son maquereau. Au montage ces images sont alternées avec les réactions du proxénète et une musique jazzy vient habiller l’ensemble. Lorsque Kelly perd sa perruque dans le feu de l’action, nous voyons Constance Towers tête rasée. Une punition imposée par son souteneur pour avoir voulu se révolter contre son autorité, image inspirée à Fuller par les femmes françaises rasées après la libération sous prétexte d’une prétendue trahison.

Le symbole est évident. Fuller nous pousse ici à dépasser les apparences pour comprendre les véritables motivations cachées derrière les postures et les actes de chacun. Ainsi, un comportement violent peut dissimuler de nobles intentions comme une attitude manifestement pondérée peut masquer les pires objectifs. Tout n’est que façade et conventions sociales que nous devons traverser, dépasser, pour atteindre la vérité. Dans les derniers plans de cette lutte, Kelly remet sa perruque et se maquille face au miroir tandis que le générique défile en surimpression. Tout Naked Kiss est résumé, encapsulé dans cette courte scène d’ouverture avant-gardiste. Ici, tout est question d’opacité, d’ambiguïté et d’oscillation constante entre le bien et le mal. La forme est brutale, presque offensive et dépouillée d’artifices. The Naked Kiss frappe fort dès le début et ne relâchera jamais la pression.

Fuller aime triturer, démonter puis réinterpréter le film noir comme sa filmographie le prouve de manière assez évidente. Rien ne l’amuse plus que de proposer des révisions du genre en adoptant des angles d’approche toujours excentriques et originaux. Dans Le port de la drogue (Pickup on South Street), il narre avant tout une histoire d’espionnage et s’intéresse aux plus bas échelons de la criminalité. Pour La maison de bambou (House of Bamboo), il transpose le genre dans un pays étranger, au japon, étudiant la confrontation de deux cultures. Il utilise encore ce procédé et en propose le “négatif” dans Le kimono pourpre (The Crimson Kimono), l’histoire d’un héros d’origine japonaise évoluant dans l’univers du polar purement américain. Enfin, avec Les bas-fonds new-yorkais (Underworld U.S.A.), comme nous l’avons vu, Fuller réalise sa propre version du Comte de Monte-Cristo et en profite pour dénoncer les corporations criminelles toutes puissantes.

Poursuivant cette démarche, The Naked Kiss est avant tout un mélodrame féministe. Une histoire finalement assez proche du mélodrame flamboyant à la Douglas Sirk, soulignant les pulsions, les névroses et les affects de la société américaine. On pense particulièrement à Mirage de la vie (Imitation of Life) ou Tout ce que le ciel permet (All That Heaven Allows) et leur volonté de défendre la liberté et l’indépendance de la femme. Mais à la différente de l’univers de Sirk, le monde de Fuller n’est pas grandiloquent ou présenté dans un bel emballage en écran large et Technicolor. Non, nous sommes ici dans une retranscription journalistique des faits, crue et sans fard. Pourtant cette filiation visible dans The Naked Kiss est assez marquée, surtout quand on sait que les deux hommes ont déjà collaboré en 1949 sur l’écriture de Jenny, femme marquée (Shockproof), une autre oeuvre ouvertement féministe.

Ce que retiens Fuller du film noir dans The Naked Kiss est surtout cette idée d’un personnage principal au passé complexe et énigmatique contraint de résoudre des problèmes qui ne sont pas de son fait. Il est d’ailleurs intéressant de constater à quel point le personnage de Kelly se rapproche dans les grandes lignes de celui de Sanjuro Kuwabatake dans le Yojimbo d’Akira Kurosawa sorti quatre ans avant. Vengeresse solitaire sans passé, sans attache, errant d’une ville à l’autre, Kelly se retrouve également impliquée malgré elle dans les querelles intestines d’une communauté à laquelle elle n’appartient pas. Encore une fois, ceci n’est pas dû au hasard. Kurosawa lui-même est en effet très inspiré par le film noir lors de l’écriture de Yojimbo, et avant tout par le film La clé de verre (The Glass Key), adaptation du roman noir La moisson rouge de Dashiell Hammett édité en 1931.

Mais au-delà des figures imposées par le genre, Fuller cherche aussi à dénoncer le système de castes régnant aux États-Unis et l’aspect illusoire du “rêve américain”. Difficile d’en écrire trop sans déflorer le mystère principal du film, mais tout ici est pensé pour nous faire comprendre l’hypocrisie de la société américaine de l’époque et l’inutilité de son échelle de valeurs. Car ce que recherche Kelly, cette respectabilité sociale, n’est qu’un nuage de fumée comme nous le montre le réalisateur, un mensonge cachant la véritable nature torturée d’une communauté refoulant ses imperfections les plus abjectes. Ainsi, Fuller parvient-il, de manière tout à fait subversive, à dynamiter la bonne conscience américaine avec une jubilation réjouissante. Dans The Naked Kiss, le parangon de vertu est une prostituée au grand coeur tandis que celui qui tient la place du bienfaiteur n’est qu’un usurpateur maléfique, la véritable “pute” de l’histoire.

Dans cette superbe “Pulp Fiction”, Constance Towers livre une performance remarquable. Son jeu est sans doute plus rigide, moins naturel que chez John Ford dans Les cavaliers (The Horse Soldiers) et Le sergent noir (Sergeant Rutledge), mais elle porte magnifiquement ce rôle extrêmement complexe. Elle peint ainsi un beau portrait de femme déterminée, indépendante et sensible, mélange de force et de fragilité. Tout en sobriété et en finesse malgré le contexte clairement mélodramatique de certaines scènes, cette superbe actrice ancre Kelly dans une réalité crédibilisant l’ensemble du métrage. Une jolie prouesse quand on connaît la propension de Fuller à l’excès et aux effets tapageurs. Présence physique intimidante autant par sa beauté que par sa stature imposante, Constance Towers rend également plausible les multiples raclées que Kelly ne manque pas d’infliger à ceux qui se mettent en travers de son chemin vers la reconversion.

Mêlant harmonieusement émotion et brutalité, The Naked Kiss est la parfaite illustration du courage de Samuel Fuller. Osant aborder avec pudeur et tact un thème sulfureux, le réalisateur enfonce néanmoins avec ce métrage le dernier clou venant refermer le cercueil de sa carrière hollywoodienne. Désormais considéré comme un “Lindy” dans le monde du cinéma américain, il parvient tout de même à sortir la tête de l’eau quinze ans plus tard en réalisant enfin son grand film de guerre autobiographique Au-delà de la gloire (The Big Red One) en 1980 puis le très beau Dressé pour tuer (White Dog) en 1982. Les deux films sont des échecs au box-office et le cinéaste se voit alors contraint d’immigrer en France où il est considéré comme un franc-tireur de génie ayant bousculé l’establishment des studios pour imposer sa vision du cinéma.

Trait d’union entre l’âge d’or des studios et ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de “Nouvel Hollywood”, cet extraordinaire auteur ouvre le chemin à une génération de cinéastes inspirés par ses visions radicales et son univers sans compromis. Cinéaste unique sans prédécesseur et sans successeur évident, il compte parmi ses fils spirituels le citant comme influence majeur des réalisateurs comme Paul Thomas Anderson, Jim Jarmusch, Quentin Tarantino ou encore Martin Scorsese à qui je laisse le soin de clore cette modeste et non exhaustive rétro. C’est à toi Marty, vas-y mon petit.

“Certains disent que si l’on n’aime pas les Rolling Stones, on n’aime pas le rock’n roll. De la même façon, je crois que si l’on n’aime pas les films de Sam Fuller, on n’aime pas le cinéma. Ou du moins, on ne le comprend pas. Bien sûr, les films de Sam sont brusques, pulp et parfois crus. Mais ce ne sont pas des points faibles. Ils sont simplement le reflet de son tempérament, de sa formation de journaliste et de son sens de l’urgence. Ses films sont le reflet parfait de l’homme qui les a faits.”

 

« Ninety-five per cent of films are born of frustration, of self-despair, of ambition for survival, for money, for fattening bank accounts. Five per cent, maybe less, are made because a man has an idea, an idea which he must express. » Samuel Fuller (12 août 1912 – 30 octobre 1997)

 

The Naked Kiss, de Samuel Fuller (1964). Disponible en DVD chez Wild Side.

Play It Around Sam – Vie et oeuvre de Samuel Fuller, réalisé par Olivier Serrano

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