RETRO SATOSHI KON (épisode 1/4): Perfect Blue

RETRO SATOSHI KON (épisode 1/4): Perfect Blue

Anime ambitieux aux frontières du Giallo, Perfect Blue (Pâfekuto burû) est un premier long métrage d’une étonnante maturité. Pamphlet traitant des affres de la célébrité, portrait d’une décomposition psychologique sondant les tréfonds de l’âme humaine mais avant tout thriller virtuose, il témoigne avec force de l’ambition thématique de Satoshi Kon. Un film d’auteur au sens noble du terme, porté par une vision riche et complexe annonciatrice de l’éclosion d’un cinéaste de génie.

La jeune chanteuse pop Mima Kirigoe abandonne son girls band afin de devenir une actrice sérieuse et se racheter une crédibilité. Hantée par les remords et harcelée par un admirateur semblant épier ses moindres gestes, elle ne tarde pas à perdre pieds. La frontière entre rêve et réalité se trouble plus chaque jour à mesure qu’elle compromet sa moralité afin d’asseoir son statut et que son fan numéro un, Me-mania, assassine sauvagement tous ceux qui osent porter atteinte à la dignité de son idole.

Artiste protéiforme, le réalisateur japonais Satoshi Kon fait ses armes entant que mangaka dans les années 80. Tout d’abord assistant du légendaire Katsuhiro Ōtomo sur la version papier d’Akira publiée dans Young Magazine, il ne tardera pas à voler de ses propres ailes en signant son premier manga, le magnifique Kaikisen  – Retour vers la mer en 1990. Touche à tout génial, il est en 1991 coauteur du scénario et de l’adaptation manga du film World apartment horror (Wârudo apâtomento horâ), première incursion de son mentor Ōtomo dans le cinéma live. Mais c’est sur l’excellent OAV (Original Animation Video) Roujin Z (Rôjin Z) réalisé par Hiroyuki Kitakubo qu’il sera initié aux métiers de l’animation en s’occupant de la conception des décors avant d’endosser de plus grandes responsabilités sur des projets ambitieux comme l’omnibus Memories en 1995.

Animateur, illustrateur et scénariste du somptueux segment Magnetic Rose réalisé par Kōji Morimoto, il semble s’épanouir dans une position d’homme-orchestre et abandonne ainsi le manga pour se consacrer pleinement à l’anime. Après quelques collaborations avec des maîtres comme Mamoru Oshii ( Ghost in the Shell, Patlabor ), il entame donc un partenariat avec le studio Madhouse afin de réaliser en 1997 une adaptation du roman à succès de Yoshikazu Takeuchi : Perfect Blue.

Thriller psychologique tendu, Perfect Blue se rapproche à bien des égards du Giallo. Même son titre semble être un hommage assez évident au Profondo Rosso (Les frissons de l’angoisse en Français) de Dario Argento. Mais au-delà de ce clin d’œil cinéphile, Satoshi Kon met en scène comme Argento une violence extrêmement stylisée totalement cinégénique flirtant fréquemment avec une certaine grandiloquence théâtrale. On pense d’ailleurs souvent à Opéra ou Ténèbres, deux films traitant également des mésaventures de figures publiques traquées par un fan siphonné usant de méthodes pour le moins créatives pour élaguer les âmes approchant de trop près son égérie. Comme Perfect Blue, Ténèbres tente aussi de brouiller les pistes en oscillant fréquemment entre rêve et réalité, analysant la psyché fragmentée d’un personnage aux tendances schizophréniques.

« Une œuvre ahurissante et puissante. Si Hitchcock et Disney avaient travaillé ensemble, ils auraient conçu ce film ». Cette citation de Roger Corman figurant sur toutes les affiches de Perfect Blue durant l’exploitation du film aux États-Unis est assez caricaturale mais finalement très juste. En effet, même si on peut facilement distinguer dans ce film des traces du Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (What Ever Happened to Baby Jane?) de Robert Aldrich, de Soeurs de sang (Sisters) ou Pulsions (Dressed to Kill) de Brian De Palma ou, comme nous le disions, des hommages au travail d’Argento, cette comparaison avec Hitchcock est tout à fait cohérente. Comme Satoshi Kon, Hitchcock était avant tout un artisan ayant occupé plusieurs postes dans la chaîne de production et donc parfaitement conscient des limites techniques et thématiques de son médium.

Essayant de contourner les conventions, cette envie de prendre une industrie à contre-pieds est ce qui caractérise les deux hommes. Ainsi quand Hitchcock remet en cause la figure du héros américain dans Vertigo ou livre un commentaire sur le voyeurisme du spectateur dans Fenêtre sur cours (Rear Window), Satoshi Kon tente de répondre à la propension du dessin animé japonais au simplisme bas du front et à la caricature en livrant un film complexe et labyrinthique. Toujours prompts à déstabiliser le spectateur, ces deux réalisateurs iconoclastes produisent des œuvres à contre-courant, réactions épidermiques à l’apathie artistique qui les entoure. Précurseurs de nouvelles tendances, ils tentent de s’éloigner des schémas traditionnels pour réinventer un langage et ainsi créer des œuvres personnelles vibrantes d’originalité.

Mais au-delà d’une simple réponse à la paresse de la japanimation de l’époque, Perfect Blue est aussi une réflexion sur les dangers de la médiatisation excessive. A quel point la célébrité est-elle vecteur de perte d’identité ? Être populaire, n’est-ce pas appartenir à tout le monde sauf à soi-même ? Ce sont ces thématiques complexes qu’aborde Kon sous couvert de thriller ultraviolent. Une réflexion mature et essentielle qui sera récurrente tout au long de sa courte filmographie. Car si Mima semble parfois harcelée par une projection psychique de son ancienne identité publique refoulée, c’est bien parce qu’elle a perdu un peu d’elle-même dans cette relation de codépendance avec son publique. Coincée entre son ancien personnage de Lolita et sa future carrière d’actrice dramatique, elle ère dans les limbes à la recherche de sa véritable personnalité. Harcelée par un « doppelgänger » fantasmé incarnant cette confusion, elle tente de rassembler les débris d’une identité fragmentée par la pression médiatique, écartelée entre ce que l’on désire d’elle et ce qu’elle désire être.

Tout le talent de Satoshi Kon sur Perfect Blue réside dans sa capacité à nous faire ressentir cet état de confusion extrême, ce déséquilibre psychologique mêlant rêve et réalité. La fluidité avec laquelle le réalisateur fait s’entrecroiser univers phantasmés et situations réelles, l’ingéniosité du découpage, poussent le spectateur à lâcher prise et s’identifier à la désorientation de Mima. Jouant sur la répétition de cadrages, le rythme hypnotique du montage et l’utilisation d’ellipses de plus en plus nombreuses mais discrètes, Kon se plaît à nous perdre dans les méandres d’un esprit segmenté. Mais ce choix déstabilisera certainement le spectateur en mal de rationalité. Car dans Perfect Blue les rêves ne sont pas traités comme des évènements manifestement séparés de la « réalité » du film par des astuces de montage (fondus-enchaînés, plans de situation).

Au contraire, ils ont la même portée narrative que les scènes éveillées et font véritablement progresser l’histoire. Ainsi, ce ne sont pas des gimmicks isolés comme dans la plupart des films de ce genre et ils viennent parfaitement s’intercaler dans la réalité, créant ce qu’on pourra qualifier (soyons fous) de « fluidité irrationnelle » propre à l’état d’esprit de Mima. Inutile de s’accrocher, l’alternance entre flashbacks, rêves, et situations réelles n’est perceptible qu’au deuxième visionnage. Et c’est là tout l’intérêt de Perfect Blue, se laisser glisser dans la peau de ce personnage pour mieux ressentir son calvaire. Un plaisir masochiste mais incommensurable à savourer comme une sombre liqueur que seuls les véritables maîtres de la terreur psychologique savent distiller.

En contribuant à sortir l’anime de son carcan répétitif mechas/lolitas pour lui apporter une certaine maturité et en s’inspirant du langage cinématographique, Perfect Blue influencera bien des cinéastes tout au long des années 2000. Darren Aronofsky lui-même achètera les droits d’adaptation du film et n’hésitera pas à en copier certaines scènes plan pour plan dans Requiem for a Dream. Plus tard, avec son majestueux Black Swan, il réalisera ce qui peut-être perçu comme une adaptation occidentalisée du film de Satoshi Kon, un hommage allant jusqu’à calquer des scènes entières au cadrage près. Oeuvre séminale, Perfect Blue est un thriller psychologique maîtrisé d’une grande richesse thématique présentant le rêve comme révélateur de l’inconscient humain. Une constante narrative omniprésente chez ce grand cinéaste, qu’il explorera encore plus en profondeur dans son film suivant Millenium Actress auquel nous nous intéresserons la semaine prochaine.

Perfect Blue, de Satoshi Kon (1997). Disponible en DVD chez HK Vidéo.

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