RETRO SATOSHI KON (épisode 2/4): Millennium Actress

RETRO SATOSHI KON (épisode 2/4): Millennium Actress

Sillonnant encore la frontière ténue séparant le rêve de la réalité, Satoshi Kon repousse avec Millenium Actress les limites de l’animation en présentant une histoire kaléidoscopique en forme de déclaration d’amour au japon et à son cinéma. Aussi bien fresque historique épique que portrait intimiste méticuleux, ce grand film ambitieux brasse des thématiques complexes présentées par le biais d’un travail graphique ahurissant. Il démontre également, s’il en était encore besoin, la maîtrise du langage cinématographique et de l’écriture dramatique d’un réalisateur au sommet de son art.

Jadis une des plus grandes actrices du cinéma japonais, Chiyoko Fujiwara mis brutalement fin à sa carrière et disparu corps et âmes de la scène publique dans les années 80. Un de ses plus grands admirateurs, le documentariste Genya Tachiban, accompagné de son cameraman, décide de l’interviewer 30 ans plus tard à l’occasion de l’anniversaire du Studio Ginei dont elle était le fer de lance. Réussissant à retrouver sa trace dans une demeure isolée, il lui présente une mystérieuse clé qui aura pour effet d’ouvrir les portes de sa mémoire et les plongera dans une aventure retraçant la carrière cinématographique de l’actrice. Transcendant les notions de temps et d’espace, voyageant du passé vécu au futur fantasmé, ils revivent sa quête d’un amour chimérique et retracent ainsi l’histoire mouvementée du japon de l’époque féodale à nos jours.

Perfect Blue ayant remporté un beau succès au japon, le studio Madhouse demande à Satoshi Kon de concevoir un nouveau film reposant également sur la confusion entre rêve et réalité afin d’explorer encore une fois cet univers bicéphale empreint de fantaisie qui semble séduire le public. Intéressés par ce concept, le réalisateur et son co-scénariste Sadayuki Murai imaginent en 2001 une fresque biographique en trompe l’oeil hommage au japon et à son cinéma : Millennium Actress ( Sennen joyû ).

Ainsi, si Perfect Blue explorait les méandres d’un esprit fragmenté par la pression sociale et estompait par la même la limite entre réel et imaginaire, Millennium Actress efface complètement cette démarcation. Le passé de Chiyoko, ses expériences entant qu’actrice et la trame principale du film se trouvent donc totalement entrelacés pour former un seul et même canevas narratif. Si dans son premier long Satoshi Kon utilisait cette confusion, ce basculement entre le vécu et le fantasmé pour servir l’histoire, le procédé sert ici de liant au film, de colonne vertébrale. Oeuvre conceptuelle, ce métrage représente un véritable terrain d’expérimentations pour Kon et ses collaborateurs qui s’en donnent à coeur joie.

En faisant s’entrecroiser différentes époques sans réelles transitions visibles en un même mouvement fluide et virtuose, Satoshi Kon semble vouloir représenter notre perception du temps et l’aspect chaotique de notre mémoire. Ce miasme informe de souvenirs et de sensations qui caractérise notre pensée. En ce sens son approche est comparable à celle de Chris Marker dans son illustre film La Jetée ou de George Roy Hill dans Abattoir 5 ( Slaughterhouse-Five ). En effet Millennium Actress présente une notion anarchique et subjective du temps et de la mémoire. Un puzzle incomplet dont il ne resterait que quelques pièces importantes, immuables moments disparates qui définissent une existence.

Millennium Actress s’affranchit donc de toute linéarité temporelle et propose une narration quasi organique faite de va-et-vient. Passé, présent et futur s’entrechoquent pour former une mosaïque harmonieuse de souvenirs et d’impressions. Le foisonnement visuel et le mouvement omniprésent durant tout le film ne faisant qu’accentuer cette impression de chaos maîtrisé. Car malgré la disparité de tous les évènements survolés, ces petites chroniques s’emboîtent parfaitement pour former un tout cohérent empreint d’une grande résonance historique et philosophique. Un mécanisme bien huilé porteur d’un véritable message sur la force motrice de la volonté et de la persévérance.

Encore plus audacieux et sophistiqué que celui de Perfect Blue, le montage de Millennium Actress parvient à améliorer la fluidité de ces transitions entre réel et irréel, passé, présent et futur. En utilisant des raccords de regards ou de valeurs de plans, le film peut faire un bond de 200 ans dans le temps d’un plan à l’autre sans que cela nous paraisse gênant ou forcé. Sur un premier plan un personnage sort du cadre à un point donné dans un château féodal. Le plan suivant, ce même personnage costumé différemment entre dans le cadre au point opposé dans un environnement radicalement modifié tout en ne parasitant jamais la lisibilité de l’action.  En jouant ainsi sur des effets simples, Millennium Actress minimise le coté tape à l’oeil de son gimmick et assure une belle cohérence à l’ensemble. Du grand art.

Le rythme de ce montage alterné faisant se succéder des plans n’ayant aucune liaison de simultanéité temporelle entre eux s’accélère à mesure que le film progresse. Il trouve son apothéose vers la fin du film dans une hallucinante scène de course poursuite au cours de laquelle Chiyoko traverse les époques à cheval, en vélo, en calèche puis en automobile dans un enchaînement dynamique de plans hétéroclites magnifiquement illustrés très inspirés par l’estampe japonaise. Une belle métaphore de la mutation et de la résurrection, mise en valeur par une approche libre et quasi surréaliste de la narration que Satoshi Kon approfondira quelques années plus tard avec Paprika ( Papurika ).

Pas étonnant alors que Kon choisisse une actrice comme seul fil directeur de son histoire. En se fondant dans ses rôles, dans ces différentes personnalités, la comédienne autorise et facilite ces changements de perspectives narratives incessants. Mieux, Chiyoko semble fusionner avec ses personnages et leur insuffle sa propre motivation, cette recherche de l’amour qui la guidera tout au long de sa vie, ce moteur infaillible qui propulse le film de la première à la dernière minute. En se substituant à ces êtres imaginés, elle minimise aussi sa peine et trouve aussi un exutoire bienvenu. Comédienne appliquée et consciencieuse elle se soustrait à leurs vies et adopte sans peine leur espace-temps pour mieux supporter le sien, justifiant ainsi l’utilisation de fictions pour dépeindre son propre portrait biographique.

Dans Millennium Actress le lien entre le monde réel et le monde des souvenirs de Chiyoko est représenté par la figure du fan : le documentariste débonnaire Genya Tachibana. Contrairement à Perfect Blue où le fanatique était traité comme un être psychotique en marge de la société, il est ici une figure centrale, omnipotente et bienveillante. Capable de traverser le miroir pour entrer dans l’univers de fiction de Chiyoko, il n’est pas simple spectateur de ses dérives oniriques mais aussi acteur. Interagissant avec son idole dans son monde remémoré, on découvre plus tard qu’il a fait parti de son passé et qu’il entretient avec elle un rapport discret et prévenant depuis des années. Ange gardien de Chiyoko dans le monde réel comme dans ses réminiscences d’expériences passées, il incarne l’opposé parfait du Mimaniac de Perfect Blue, un homme plein de respect à l’écoute de celle qu’il aime par dessus tout.

Mais le véritable tour de force de Millennium Actress est de se pencher sur une histoire personnelle pour raconter l’histoire du Japon à plus grande échelle. Dés début de Chiyoko au cinéma dans les années 40 durant l’occupation de la Mandchourie au bombardement de Tokyo en 1945 en passant par la période d’après-guerre, c’est tout un pan de l’histoire du japon qui nous est présenté. La carrière cinématographique de l’actrice nous permet même de découvrir avec un grand luxe de détails la période féodale des seigneurs de guerre, l’époque Edo et enfin la restauration Meiji du 19ème siècle et sa révolte des samurais.

A travers cette fresque c’est aussi l’histoire de l’industrie cinématographique du pays qui nous est contée. La figure de Chiyoko en elle-même semble faire référence à plusieurs actrices japonaises légendaires. Certaines scènes du films manifestement très inspirées par le grand Yasujirō Ozu de par l’accumulation de plans moyens fixes avec une caméra placée au niveau du sol ( ce qu’on appelle le « plan tatami », marque de fabrique du réalisateur ), laissent à penser que notre héroïne serait une version romancée d’une de ses actrices fétiches : Setsuko Hara. De plus, comme Chiyoko, elle abandonna sa carrière au sommet de sa gloire ce qui laisse définitivement planer le doute. Mais il serait réducteur de limiter Chiyoko à un seul modèle car elle peut aussi être inspirée par l’une des plus grandes actrices japonaise de l’après guerre : Hideko Takamine, qui su séduire le public grâce à des rôles de femmes courageuses et opiniâtres confrontées au système familial traditionnel.

On remarquera également un très bel hommage au Château de l’araignée ( Kumo no Sujō ) du maître Akira Kurosawa au cours d’une séquence médiévale mettant en scène Chiyoko dans un rôle comparable à celui de Lady Asaji Washizu interprété par Isuzu Yamada dans le film de 1957. De plus la figure de la vieille femme filant la laine et maudissant Chiyoko est également tiré de ce même film. Les spectateurs observateurs noteront aussi un clin d’oeil rapide mais évident à Ishirō Honda, papa de Godzilla dans une brève scène faisant référence au travail de la Toho.

Enfin, impossible de ne pas percevoir une citation de 2001, l’odyssée de l’espace ( 2001: A Space Odyssey ) à travers ces splendides plans spatiaux mêlant comme savait le faire Kubrick science-fiction et questionnement métaphysique dans des séquences contemplatives empreintes d’une grande poésie. Un bel écho au film du génial cinéaste américain créant un lien entre ces deux créateurs visionnaires. Deux auteurs sachant repousser les limites de leurs médiums tout en proposant au public une expérience foisonnante et néanmoins accessible.

En tissant une trame solide pourtant composée de nombreux fils narratifs contrastés, Satoshi Kon livre avec Millenium Actress une oeuvre à la fois intime et grandiose maîtrisée de bout en bout. Mélangeant petite et grande histoire pour raconter l’odyssée de son héroïne, il transporte le spectateur dans une succession de séquences artificiellement liées les unes aux autres par la seule motivation de Chiyoko. Il reprend en ce sens le concept de “blocs narratifs insubmersibles” inventée par Stanley Kubrick en articulant son film à l’aide d’entités narratives aisément identifiables servant de points d’ancrages à son métrage. Développant une unité globale indéniable au moyen d’un travail de mise en scène et de découpage remarquable, Kon remporte donc haut la main ce pari audacieux, parvenant à réaliser un film cohérent et clair malgré ses ambitions expérimentales. Un travail d’équilibriste dont la conception fut certainement un véritable casse-tête. Pas étonnant donc que le film suivant de Satoshi Kon, Tokyo Godfathers, suive un schéma plus traditionnel comme nous le verrons la semaine prochaine.

 

Millennium Actress, de Satoshi Kon (2002). Disponible en DVD chez Dreamworks France.

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