RETRO SATOSHI KON (épisode 3/4): Tokyo Godfathers

RETRO SATOSHI KON (épisode 3/4): Tokyo Godfathers

Abandonnant les schémas narratifs alambiqués pour revenir à un film plus simple et humble, Satoshi Kon livre avec Tokyo Godfathers une étude de personnages minutieuse. Pourtant il n’abandonne pas ses préoccupations thématiques et le sillon philosophique qu’il creuse depuis le début de sa carrière. Au contraire, semblant ici atteindre une forme dépure, le réalisateur se débarrasse d’un découpage virtuose mais peut-être trop « m’as-tu-vu » pour traiter avec délicatesse des sujets profonds et essentiels qui font de ce métrage une pièce centrale de sa filmographie.

Trois sans-abri, Gin l’alcoolique quadragénaire grincheux, Hana le travesti à l’instinct maternel indéfectible et l’adolescente rebelle Miyuki errent dans les rues de Tokyo pour fuir un passé trop lourd à porter. Recueillant un nourrisson abandonné sur un tas d’ordure durant la nuit de Noël, ils partent à la reconquête de leur identité et de leur fierté en essayant de retrouver les parents de l’enfant dans un Tokyo enneigé. Rois mages guidés par une soif de rédemption inextinguible, ils rencontrent durant leur odyssée les différents visages qui composent la société japonaise moderne et reprennent ainsi contact avec leur propre humanité.

S’inspirant ouvertement du film réalisé en 1948 par « l’Amiral » John Ford, Le fils du désert ( 3 Godfathers ), où trois desperados menés par John Wayne recueillaient un bébé des bras de sa mère mourante un soir de Noël, Kon utilise Tokyo Godfathers comme une parabole sur la famille et sur la nature des liens qui unissent les hommes. Rien de bien nouveau en ce sens car au-delà du film de Ford, lui-même adapté d’un livre de 1913 écrit par Peter B.Kyrne, le 7ème art utilise fréquemment cette histoire de bébé délaissé catalyseur d’une certaine résilience chez ceux qui le trouvent. En témoigne des films comme Trois Hommes et un Couffin de Coline Serreau ou plus récemment L’Age de Glace, un autre long métrage d’animation. C’est donc à un « marronnier » cinématographique que Kon s’attaque ici, en y apportant bien entendu sa pâte singulière typiquement japonaise.

Scénaristiquement parlant, la belle prouesse du réalisateur et de son co-scénariste Keiko Nobumoto (Cowboy Bebop, Wolf’s Rain, rien que ça…) est de construire leur film comme un enchaînement inéluctable de coïncidences à la frontière de l’irréel. Une mécanique d’horlogerie précise où rebondissements et retournements de situation s’enchaînent pour former un effet domino perpétuel faisant se rencontrer différents personnages directement ou indirectement liés les uns aux autres. On pensera d’ailleurs fréquemment à des films comme Short Cuts du grand Robert Altman ou Magnolia du non moins admirable Paul Thomas Anderson devant cet enchevêtrement maîtrisé de chassés croisés avec le destin.

Ainsi se construit ce conte de noël excentrique, comme un road-movie pédestre et urbain au sein duquel s’entre-choquent personnages et situations incongrues. D’un mariage organisé par une famille de truands à l’appartement exigu d’une famille d’immigrés sud-américains en passant par une boite de nuit transformiste, c’est un visage contrasté de Tokyo qui nous est montré. Tant est si bien que la ville devient petit à petit le quatrième personnage principal du film. Loin de l’image d’une cité technologique et vibrante à laquelle nous sommes habitués, la capitale est ici dépeinte du point de vue des sans abris que nous suivons.

Pas de quartier touristiques sur-représentés dans d’autres films et animes, nous explorons des ruelles et des parcs extrêmement détaillés, trop détaillés même. Comme si nous les percevions à travers les yeux de ces vagabonds qui les ont tant vus et arpentés depuis si longtemps. Essayant d’atteindre ce que nous qualifieront d’hyperréalité à défaut d’une meilleure expression, Satoshi Kon et son équipe utilisent l’illustration et l’animation pour amplifier le décor Tokyoïte. Cette profusion d’éléments à l’écran et ce luxe de détails ont donc un sens et un rôle évident. Ainsi, si le réalisateur déformait notre perception de la réalité de façon frontale dans Perfect Blue et Millennium Actress, il utilise ici la même méthode de manière plus subtile pour nous faire entrer encore une fois dans la peau de ses personnages.

Acteur silencieux, Tokyo est également utilisé comme vecteur de sous-textes suggérant des idées et des thématiques de manière plus ou moins subtile. Parfois utilisée comme support d’habillages originaux et créatifs notamment durant le générique au cours duquel les crédits s’affichent sur des panneaux publicitaires ou sur des camions de livraison, la ville est également porteuse d’un message presque subliminal. Ainsi pouvons-nous fréquemment observer, en arrière plan de nombreuses scènes, des affiches ou des photographies publicitaires commentant indirectement l’action en train de se dérouler. Présentant souvent des images d’épinal illustrant la norme familiale japonaise ou des représentations de la richesse et du bien-être, ces éléments omniprésents nous poussent constamment à la réflexion de manière non-intrusive. En créant un parallèle permanent entre cette normalité imposée par les médias et l’anormalité vécue par nos héros, Tokyo Godfathers crée par la même une remise en perspective imparable et saisissante.

On s’attardera aussi sur la manière dont Tokyo sert à illustrer cette bidimensionnalité ( mot compte triple ) omniprésente dans le travail de Kon depuis Magnetic Rose. Ici point d’alternance entre réalité et rêve mais une dualité entre jour et nuit. Car si Tokyo nocturne semble plus accueillant, baigné dans une douce lumière artificielle et déserté, comme offert à nos héros, la ville change du tout au tout une fois le jour levé. Ainsi la lumière du jour expose la misère et la crasse dans leurs moindres détails. Ne pouvant se réfugier dans l’ombre, nos trois héros sont alors confrontés au regard et au jugement de leurs semblables, incapables d’échapper à ce miroir déformant et à la culpabilité qui l’accompagne. Le jour est un révélateur cruel de leur condition, un retour à une dure réalité qui semble les poursuivre.

Car à la manière d’un Dickens dans son roman Les Grandes Espérances ( Great Expectations ), Satoshi Kon est avant tout intéressé par le parcours de ces trois naufragés. En effet, comme le romancier Anglais, il illustre ici un chemin de croix laborieux vers la rédemption en traitant les thèmes de la richesse et de la pauvreté, de l’amour et du rejet, de l’amertume et du regret. De plus, comme dans Un chant de Noël ( A Christmas Carol ), il est également question dans Tokyo Godfathers de nombreux flashbacks et de personnages rencontrant des versions futures d’eux-même leur offrant indirectement une seconde chance ou suscitant une réflexion nouvelle.

Impossible également de ne pas percevoir des clins d’oeil au chef-d’oeuvre de Frank Capra La vie est belle (It’s a Wonderful Life) dans cette fable humaniste en forme de conte de Noël. Comme dans ce grand film, l’oeuvre de Satoshi Kon traite de la recherche d’un bonheur illusoire, de la pression sociale exercée par notre entourage, de la possibilité d’un élan de solidarité et d’une certaine fraternité humaine au-delà des apparences décourageantes. Présentant tous deux des figures mystiques et une moralité optimiste dénuée de naïveté, ces deux grandes histoires utopiques ont pour but de dépasser le cadre de la fiction pour s’adresser directement au spectateur et jouissent d’une grande résonance spirituelle. Des antidépresseurs cinématographiques en un sens.

Enfin Tokyo Godfathers peut aussi être perçu comme une reclecture astucieuse du Magicien d’Oz ( The Wizard of Oz ) de Victor Fleming. En effet, dans cette quête d’identité où chacun essaye de reconquérir un morceau de soi perdu en route, comment ne pas comparer Hana à l’épouvantail sans cerveau qui se révélera être le plus sage, Miyuki à la créature de fer-blanc en manque de cœur qui pourtant fera preuve d’une grande tendresse, et ce cher Gin au lion dénué de courage qui apprendra à reconquérir sa confiance perdue ? Ces trois compagnons improbables escortent leur Dorothy jusqu’à la cité d’Émeraude – la maison de ses parents – avec l’espoir que cette expérience les aidera à résoudre leurs conflits internes respectifs en chemin. Difficile de nier ce parallèle quand Tokyo Godfathers se permet même de montrer un personnage de bonne sorcière venant en aide à nos héros, comme Glinda dans le classique de 1939.

Cette notion d’identité perdue est certainement le lien qui unit thématiquement Perfect Blue, Millennium Actress et Tokyo Godfathers. Ainsi, comme dans ses deux premiers longs métrages, Satoshi Kon explore encore avec ce film cette thématique de l’existence et de la conscience fractionnée. Cette déchirure était psychologique dans Perfect Blue, biographique dans Millenium Actress et elle est ici totalement ancrée dans la réalité et dans le présent. Comment être en paix avec soi-même quand on a renié une partie de son existence ? Est-il possible de se projeter dans le futur quand on est prisonnier de son passé ? L’homme est-il défini par son milieu social ou par ses actes ? Doit-on considérer la vie dans sa totalité comme un système déterministe ou existentialiste ? Autant de questions complexes qui jalonnent ce film ambitieux et aident à mieux comprendre des personnages en déséquilibre, désorientés par des expériences traumatisantes qu’ils portent comme des boulets.

En réalisant Tokyo Godfathers, Satoshi Kon s’inscrit donc parfaitement dans la tradition humaniste japonaise d’après-guerre dont Akira Kurosawa et Hayao Miyazaki sont les représentants les plus connus en occident. En effet, s’intéressant aux problèmes sociaux du pays pour livrer un véritable discours sur la place des marginaux dans la société nippone moderne et sur la dégradation de la cellule familiale traditionnelle, il tire le portrait peu flatteur d’un pays en pleine mutation. Visuellement irréprochable et remarquablement mis en scène, ce troisième long métrage est une fable tragi-comique se réclamant autant du vaudeville américain des Three Stooges que du Shomingeki ( cinéma néo-réaliste japonais ) de Yasujirō Ozu et Mikio Naruse. Une oeuvre hybride à la croisée des chemins présentant différents niveaux de lecture en s’intéressant non seulement au lien affectifs entre les individus, mais également à la relation entre les individus et la société.

Tokyo Godfathers, de Satoshi Kon (2003). Disponible en DVD chez Sony Pictures Entertainment

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