RETRO SATOSHI KON (épisode 4/4): Paprika

RETRO SATOSHI KON (épisode 4/4): Paprika

Adapté d’un roman de l’écrivain japonais Yasutaka Tsutsui paru en 1993, Paprika représente la culmination et l’aboutissement des thématiques chères à Satoshi Kon depuis le début de sa carrière. Quatrième et dernier film du réalisateur avant son décès en 2010, ce feu d’artifice jubilatoire apparaît comme l’apothéose de ses expérimentations techniques et narratives. Questionnant encore une fois la nature de ce que nous percevons comme réalité, le réalisateur met en scène une fusion de l’abstrait et du concret en proposant une somptueuse exploration du subconscient humain. Un mille-feuille narratif foisonnant d’idées qui rassasiera à coup sûr les amateurs de japanimation et de cinéma en général. Attention, article à haute teneur en spoilers à ne lire qu’après visionnage !

Une puissante interface permettant à son utilisateur de partager ses rêves, le DC-Mini, est dérobée au sein d’un laboratoire de recherches psychiatriques. Encore en phase de développement la machine permet déjà de sonder les tréfonds de l’inconscient et son ravisseur semble vouloir s’en servir à distance afin de projeter des rêves et ainsi oblitérer la personnalité de personnes innocentes. La directrice des recherches, le Dr. Atsuko Chiba, décide alors par le biais de son alter-ego onirique Paprika de s’aventurer dans le monde des rêves pour découvrir qui s’est emparé du DC-Mini et empêcher une collision imminente entre la dimension des rêves et notre réalité.

Si dans Perfect Blue, Millennium Actress, Tokyo Godfathers et sa série Paranoïa Agent le rêve et le fantasme faisaient irruption dans la réalité afin d’appuyer l’évolution des personnages, nous sommes ici dans un maelström chaotique où le réel et l’illusion sont deux univers totalement perméables. Ainsi, en brouillant définitivement la démarcation séparant ces deux strates, Satoshi Kon ne s’intéresse pas seulement à son intrigue policière qui semble relativement secondaire, mais bien à l’inconscient de ses personnages et à leur désirs refoulés. Ce qui prédomine dans Paprika n’est donc pas la représentation du rêve mais l’interprétation quasi freudienne de ses symboles et transpositions afin de mieux comprendre les motivations des protagonistes.

En ce sens les personnages principaux du métrage sont tous incomplets, à la recherche d’une part d’eux-même. Dans la plus pure tradition des films enfantés par Kon et son équipe, ce sont des âmes entre deux rives en quête d’identité. D’une manière assez évidente notre héroïne le docteur Chiba Atsuko et son alter ego onirique Paprika symbolisent bien cette dualité. Alors que l’une est une femme cérébrale austère apparemment dénuée d’émotions et totalement absorbée par sa carrière, l’autre nous apparaît comme une fée pétillante pleine de fantaisie et guidée par ses instincts. Ce sont deux facettes d’une même personnalité compartimentée cherchant à se réunir. Lors d’une conversation fantasmée entre ces deux incarnations – ou plutôt “désincarnations“ – Paprika en viendra même à demander à Chiba si notre être éveillé n’est pas seulement une fraction de notre subconscient, remettant ainsi en cause la réalité même de notre monde physique.

Le cas du Detective Konakawa est également très intéressant. Faisant appel aux services de Paprika afin de décrypter ses rêves anxiogènes, il traverse des mondes cinématographiques dans une course-poursuite effrénée à la recherche des racines de son mal-être. Reprenant la figure de style qu’il avait utilisé pour Millenium Actress, Satoshi Kon rend alors hommage pêle-mêle à Sous le plus grand chapiteau du monde ( The Greatest Show on Earth ) de Cecil B. DeMille, Tarzan, Bons baisers de Russie ( From Russia with Love ) ou encore Vacances romaines ( Roman Holiday ) de Wyler. Poussant encore plus loin le clin d’oeil cinéphile, le réalisateur se permet même de faire adopter à Konakawa la casquette, les lunettes de soleil et les mimiques du grand Akira Kurosawa dans une scène incroyable, sorte de “Master Class“ de réalisation, au cours de laquelle le détective explique à Paprika ( et surtout au spectateur ) la règle des 180° liée à la perception de l’espace et la notion de Pan Focus.

On apprendra par la suite que ce lien entre le cinéma et les préoccupations de Konakawa n’est pas anodin. En effet, ayant refoulé ses ambitions passées et son désir de devenir réalisateur, c’est une part de lui-même qu’il poursuit sans relâche. Une mise en abîme astucieuse si on envisage le cinéma comme une machine à créer des rêves. Évident alors que ces territoires de notre inconscient soient peuplées de souvenirs et que cette régression onirique représente un bon moyen de reprendre contact avec ces derniers. Ce n’est qu’en se réconciliant avec son passé que Konakawa retrouvera une certaine harmonie, une unité salvatrice. Comme si l’équilibre était atteint en faisant correspondre les hémisphères concrets et abstraits de ces deux mondes pour former un tout.

Comme le cinéma représente un moyen de pourchasser ses rêves par le biais de la technologie, il en est de même pour la science dans Paprika. Ainsi les deux antagonistes du film tentent-ils de combler leurs manques en convoitant le DC-Mini. Osanai, l’éminence grise du film, cette personnification de la frustration à tous les niveaux en est un bon exemple. Professionnellement écrasé par le génie du professeur Tokita et affectivement insatisfait devant l’ignorance de Chiba, il a pour objectif de contrôler le monde de l’inconscient à défaut de pouvoir trouver une forme de satisfaction dans le monde réel. Pour cela il devra pourtant adopter une position de soumission et compromettre sa dignité face au président Inui Sei-jiroh ayant pour but de transcender sa sénilité et son handicap physique en devenant une divinité de la dimension onirique ( en toute simplicité ).

Paprika s’intéresse aussi à l’inconscient collectif grâce au motif récurent de cette parade monumentale partant des tréfonds de notre expérience commune ( le désert, la forêt, ces environnements primitifs abandonnés ) pour envahir notre réalité ( la ville, notre sanctuaire artificiel ). Composée d’objets habituellement inanimés, de figures folkloriques et religieuses, ce défilé carnavalesque représente nos imaginaires collectifs. Magnifiquement mis en scène, le cortège n’est pas sans rappeler le foisonnement d’un Terry Gilliam ou l’aspect chaotique et foutraque d’un Fellini. Amalgame absurde et menaçant il est la manifestation informe de nos héritages culturels réprimés venant reprendre leur place dans nos vies avec perte et fracas. Un cauchemar ambulant pour un japon attaché à l’ordre et à l’organisation, représentation vociférante de tout ce que rejette la société nippone traditionnelle.

Mais au-delà de ces hasardeuses interprétations à tendances psychanalytiques, Paprika est surtout un somptueux grand huit. Un anime plein à craquer d’idées visuelles toutes plus audacieuses et créatives les unes que les autres. Testament artistique flamboyant, il exploite le médium au maximum de son potentiel en présentant un montage ahurissant tout en demeurant lisible. Un témoignage du savoir-faire de Satoshi Kon, cinéaste visionnaire inventeur de formes nouvelles sachant très bien quelle quantité d’informations peut renfermer un plan pour paraître foisonnant tout en restant clair. Cette maîtrise de le représentation visuelle propre au film d’animation, contorsion de la mise en image à la limite du point de rupture, cette capacité à élaborer un découpage étourdissant de virtuosité sans paraître pompier est certainement la grande force du réalisateur. Un immense artiste ayant toujours su rester accessible et compréhensible sans compromettre son ambition et la complexité de sa vision.

Noyé dans cette distorsion du réel, le spectateur désorienté devra tout de même se plier à une certaine irrationalité pour apprivoiser ce désordre et profiter pleinement d’une mosaïque de formes et de concepts à géométrie variable. Cet univers intermédiaire à la croisée du rêve et de la réalité peut être envisagé comme une accumulation d’espaces narratifs éphémères semblant vouloir communiquer une idée par plan. Une parenthèse hybride où le vertige induit par une mutation constante de chaque image contribue à notre immersion dans l’histoire. Délibérément destructuré, le scénario du film nous encourage donc à adopter une certaine ouverture d’esprit afin d’ouvrir les portes de notre perception et ainsi pouvoir jouir d’un récit excentrique entre assauts visuels provoqués par un empilement effréné d’idées visuelles et richesse allégorique incontestable.

Comme toutes les précédentes oeuvres de Satoshi Kon, Paprika repousse très loin les limites du film d’animation. Oeuvre-somme synthétisant les préoccupations philosophiques et formelles de son auteur, cet anime vient couronner une carrière trop courte pourtant jalonnée de succès. Réalisateur amoureux de cinéma, recyclant et détournant les techniques traditionnelles du 7ème art afin de servir ses oeuvres, il imposa une vision originale bousculant les clichés engluant une culture populaire japonaise figée dans ses figures rabâchées. Sa disparition soudaine le 24 Août 2010 fut une tragédie pour tous ses fans et une perte immense – aussi bien humainement que professionnellement – pour ses collaborateurs du Studio Madhouse. Fauché par un cancer fulgurant du pancréas en pleine post-production de son prochain long The Dream Machine, il laisse derrière lui la marque d’un grand artiste avant-gardiste à l’imagination sans limite et d’un être humain remarquable, comme en témoigne cette lettre bouleversante écrite de sa main et publiée au lendemain de son décès. Consolons-nous en adoptant la logique du maître et n’imaginons pas Kon-Sama disparu mais plutôt ailleurs.

Paprika, de Satoshi Kon (2006). Disponible en DVD chez Sony Pictures Entertainment et en Blu-ray chez G.C.T.H.V.

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