Revenge of the Nerd (critique de Le Prodige, d’Edward Zwick)

Revenge of the Nerd (critique de Le Prodige, d’Edward Zwick)

Note de l'auteur

Pour son retour dans les salles après 5 ans d’absence, Edward Zwick nous sort le grand jeu. Ou plutôt le Grand Échiquier de Bobby Fischer, prodige des échecs qui est devenu – apparemment à sa grande satisfaction l’espoir de tout le bloc occidental, tout du moins des Etats-Unis, lorsqu’il a affronté Boris Spassky en 1972 pour ce qui fut décrit comme le « match du siècle ». C’est Tobey Maguire qui s’y colle pour incarner le personnage, mais le résultat est loin d’être un coup de maître.

PAWN SACRIFICEBobby Fischer est une rock star qui s’assume, mais qui n’en a pas forcément le passé – ou les groupies qui vont avec. C’est parce que Bobby Fischer est un maître des échecs, passion qui s’est déclenchée à l’âge de 7 ans, avec un style totalement fougueux, autoritaire et millimétré. Celui-là même qui le rendit assez incontrôlable. C’est l’histoire de son ascension dans les tournois mondiaux qu’a choisi de raconter Edward Zwick, de manière assez appliquée et consciencieuse. A première vue, Le Prodige ne semble pas disposer de fautes de goût, car malgré la discrétion et les quelques accueils tièdes réservés à ses films (coucou, Les Insurgés), il sait toujours s’entourer : Michael Stuhlbarg (A Serious Man), Peter Sarsgaard ou encore Michael Sheen semblent y mettre du leur, et on ne peut que se réjouir de l’apparition de Robin Weigert (Deadwood, Cold Case, The Good German) en Regina Fischer. Derrière la caméra, la reconstitution dans la fin des 60’s est assurée par Isabelle Guay (chef décoratrice) et le chef op’ de Selma et A Most Violent Year, Bradford Young. Mais c’est sans compter sur un scénario, signé du brillant Stephen Wright (Les Promesses de l’ombre, Peaky Blinders) qui a pas mal de carences.

D’abord, car il en ajoute dans le démonstratif à travers beaucoup d’extraits de journaux télévisés récurrents rendant compte de la portée mondiale de chaque match et chaque sortie de Fischer. Maguire est réfugié dans les échecs, et sa préparation n’a rien à envier à celle d’un grand athlète, mais il garde les caprices d’un enfant de 8 ans. Si son arrogance est un trait de caractère souligné dès son entrée en tournoi national, et que la rivalité avec le bloc soviétique est inscrite dès le tout début du film, Zwick le filme comme une vraie rock star en utilisant des standards très énergiques – qui sortent le film d’un rythme réservé d’habitude aux drames intimistes les plus claustrophobes. En d’autres termes, il tente de rendre Fischer plus cool. Ce qui est une pente très glissante, puisqu’il est intrinsèquement une bombe à retardement à gérer, même pour son équipe.

Paul Marshall (Michael Stuhlbarg), manager presque bienveillant de la star des échecs.

Paul Marshall (Michael Stuhlbarg), manager presque bienveillant de la star des échecs et le père Bill Lombary (Peter Sarsgaard).

Ensuite, car le film est une réduction du contexte sociopolitique très tendu de la Guerre Froide et de la course à la supériorité culturelle que furent les tournois d’échecs. Avoir la stratégie gagnante, c’était un enjeu crucial pour les Etats-Unis comme l’URSS, et les échecs étaient le meilleur moyen de les prouver. Mais ici, c’est bien le spectateur qui a un coup d’avance et non Zwick, alors que Fischer comme son adversaire Spassky (Liev Schreiber, à moumoute déconcertante et à présence totalement caricaturale) plongent dans la paranoïa. Si on a compris que Pawn Sacrifice était moins un triomphe d’un prodige qui arrive à rendre les scènes de jeu vivantes qu’une défaite lente entre Fischer et lui-même, Zwick se refuse à achever son film et le termine alors que Fischer s’apprête à disparaître de la circulation. Des dérives antisémites, de l’exil en Islande – dont le raisonnement est montré au détour d’une séquence – il ne reste quasi rien. Même si, en l’état, Pawn Sacrifice ne veut pas forcément être un biopic exhaustif – et peut être complété par d’autres films et documentaires – il n’en reste pas moins un goût d’inachevé.

Illustration supplémentaire des aspérités gommées : le personnage du manager, Paul Marshall, est un patriote autoproclamé et il est dit qu’il est en relation avec les hautes sphères du gouvernement et probablement les services secrets à plus d’un moment. Pourtant, s’il accrédite la thèse que Fischer peut être une marionnette « à l’insu de son plein gré » du bloc occidental, Zwick délaisse la piste du thriller et met dans la bouche de Marshall des réponses roublardes lorsque sa grande clémence face aux excès de son client est mise en doute. Dans cette histoire de pions, dévoiler un peu plus les tenants et aboutissants aurait aidé à sortir Le Prodige d’un compétent mais affable « film du dimanche soir ». Si tout le monde se sort honorablement du film, les rouages dramatiques restent totalement quelconques, et l’empêchent de se hisser parmi les drames d’exception de l’année. Comme quoi, dans certains cas, la somme des talents réunis ne donne pas un résultat à la hauteur.

Le Prodige, d’Edward Zwick. Avec Tobey Maguire, Liev Schreiber, Michael Stuhlbarg, Peter Sarsgaard. Durée : 1h58. En salles le 16 septembre.

Crédits photo : Metropolitan FilmExport.

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