Richesse et variété du câble américain : AMC

Richesse et variété du câble américain : AMC

AMC

Le rêve américain où comment une chaîne du câble basique est passée de la confidentialité à la lumière des projecteurs. Sur un coup de dés, un coup du sort qui appartient à la légende aujourd’hui : Matthew Weiner frappa à la porte de AMC avec son bébé Mad Men, après avoir essuyé un refus de HBO (et Showtime).

Au commencement…

C’est une histoire symptomatique de l’avènement de la série tv dans un paysage plus large. Avant d’être simplement AMC, American Movie Classics diffusait de vieux films en noir & blanc. Des classiques américains pré-50’s jusqu’au muet. Une télévision entre héritage patrimonial et naphtaline. Rien qui ne la prédisposait à s’inscrire dans l’univers sériephile. La mue opère en plusieurs étapes, passant d’une diffusion périodique à temps complet, d’une ouverture à des films plus larges, de l’arrivée de la publicité jusqu’à la création de programmes originaux. Cette progression, symbole d’ambition ne permet pas encore de prédire le futur de la chaîne mais démontre la volonté de s’extraire d’un état de “vitrine” vers un modèle plus pro-actif. Néo-créateur de contenu, AMC exploite le filon de la télé-réalité. Produit peu cher et cruel, FilmFakers exploite la crédulité de wannabe acteurs en leur faisant miroiter l’audition d’un film imaginaire. Au-delà de l’aspect discutable du procédé, le contexte choisi n’est pas anodin et anticipe, quelque part, une récurrence dans les programmes de la chaîne de ne pas oublier son passé, sa nature, sa raison première.

Fictions empiriques

Broken TrailLa première incursion de la chaîne dans la fiction est une mini-série : Broken Trail (2006), réalisée par Walter Hill avec Robert Duvall et Thomas Hayden Chruch. Un western naturaliste qui illustre l’esclavagisme de jeunes chinoises dans le grand ouest. Deadwood est passée par là, AMC adopte une démarche prudente comme coup d’essai : Un genre qui a fait la gloire de la chaîne (le Western comme rendez-vous régulier de sa programmation), un réalisateur aguerri et une paire de trognes dont les spectateurs sont familiers. Une association savamment dosée, auréolée d’un succès critique et lauréat de l’Emmy de la meilleure mini-série. Au-delà de la réussite artistique, dans l’ombre, semble exercer la main d’un esprit habile qui appréhende cette nouvelle voie selon un angle publicitaire. Avant la logique Netflix, Charlie Collier  (président de AMC Cable Television Channel) semble imaginer la production de séries comme une équation. Juger l’actualité des séries, comprendre son passé, mesurer son modèle sans trahir l’esprit originel de la chaîne. Une logique qu’il tient de son passé dans la publicité au sein de la chaîne CourtTV (aujourd’hui TruTV). En modèle, Collier semble viser HBO. Gagner sa respectabilité avec des shows soignés et ambitieux. Dès lors, on aura de cesse de comparer et compter les points. Mais le président entend bien garder à l’esprit l’idée d’une chaîne qui maintient vivant un passé culturel par le biais de séries très actuelles dans la forme, mais orientées. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que les exécutifs (dont Collier, à l’époque vice président) aient vu dans le projet de Matthew Weiner (débarqué des Sopranos) la parfaite synthèse de leur aspiration : une plongée dans les années 50 par le biais des publicitaires de Madison Avenue, une vision quasi hitchcockienne de cette époque et un personnage central en sosie de Gary Cooper. AMC a trouvé sa série, représentative de l’essence AMC, que ses téléspectateurs habitués vont pouvoir apprivoiser sans crainte. Une méthode homéopathique qui permet d’amener AMC dans le champ de la série tv, profitant de l’explosion de l’offre ; d’apporter une seconde jeunesse à un chaîne arthrosique en sollicitant un nouveau public, conforter l’actuel en conservant un regard tourné vers le classique américain.

Les exceptions

Breaking Bad 1Deux séries semblent se détacher du tableau, comme deux électrons libres incapables d’entrer dans le moindre schéma : Breaking Bad et Rubicon. Si la première peut vaguement entrer dans le genre des “rise & fall” à la Scarface et la seconde copiner vers Les Hommes du Président, elles font figures d’anomalie dans un tableau bien ordonné. Est-il encore besoin aujourd’hui de mentionner le retentissement de Breaking Bad et son entrée dans le panthéon des grandes séries ? Succès critique, succès public (exponentielle, la série a début bas), Walter White et les siens figurent parmi les grandes réussites. Rubicon, plus confidentielle, voit son existence comme une étoile filante. Peut-être trop austère, très composée, la série n’a pas convaincu son public malgré son ambition affiché et de très grandes qualités (réalisation, écriture, interprétation).

Se nourrir de référents

Si AMC a tenté d’accorder son image à sa première série dramatique, elle exploite par la suite une autre façon de cultiver héritage et nouveauté. Adaptation et remake semblent traverser le cerveau des directifs comme objet de conceptions plus simples et raccord avec l’ambition affichée. Mad Men est référencé mais jouit d’une vraie création originale. Toujours cette volonté de baigner dans un passé culturel, AMC diffuse le remake du classique anglais : The Prisoner ; en phase avec les modes, c’est la danoise The Killing qui a également le droit à son adaptation. Et plus récente et moins exposée, Low Winter Sun obtient une seconde naissance. NewTheWalkingDeadImage4-1Au volant du véhicule AMC, Collier a aussi bien un oeil dans le rétroviseur que devant lui. Comme une réponse à True Blood de HBO et anticipant (un peu) la mode des adaptations de comics, The Walking Dead devient le moteur de la chaîne, enregistrant d’excellents scores d’audience. Une série dont on parle, que l’on regarde, qui fait autant parler d’elle pour son aspect artistique que productif (et sa valse des showrunners). AMC entend bien garder le contrôle de ses productions, avec ce besoins quasi compulsif d’inscrire toutes créations selon un ordre commun. Et se devine à nouveau le côté publicitaire de l’évolution de la chaîne. A l’aspect très archéologique de certaines productions tournées vers le passé (encore aujourd’hui entre Turn et Halt & Cath Fire), s’ajoute un autre, plus en phase avec notre époque où AMC semble composer “en réaction de…”. Comme si l’identité seule ne suffisait plus pour survivre dans un contexte presque saturé.  Le slogan “Story Matters Here (2009 – 2013) est remplacé par “Something More…” (2013 – ). Si cela coïncide avec l’arrêt des ses deux réussite fondamentales (Mad Men et Breaking Bad) ce n’est pas une coïncidence. AMC a besoins de rebondir, trouver d’autres locomotives. La chaîne mise certainement beaucoup sur Better Call Saul, le spin off de Breaking Bad, avec cependant, un a priori inquiétant : AMC commence déjà à se nourrir de ses propres productions. Et si cet élan anthropophage était le symptôme d’une panne d’inspiration ?

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