Rillington Place : la descente aux tombeaux (BBC One / Canalplay)

Rillington Place : la descente aux tombeaux (BBC One / Canalplay)

Note de l'auteur

Basée sur une histoire vraie, cette mini-série en trois épisodes de la Beeb revient sur l’action mortelle du serial killer John Reginald Christie au mitan du 20e siècle. Avec un Tim Roth magnifique de densité et de retenue, et une Samantha Morton ambiguë et complexe. Analyse à chaud, avec (quelques) spoilers.

Dans les années 40 et 50, John « Reg » Christie tue des femmes. Avec à ce point d’impunité qu’un homme, Tim Evans, est condamné et pendu à sa place. Si les faits sont réels, le suspens entretenu autour de la possible arrestation de John Christie ne l’est pas vraiment. Aucun vrai spoiler à l’écrire ici : Christie finit par être alpagué et à reconnaître les faits. Enfin, pas la totalité des faits…

Dans les brumes du Londres de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre, John Reginald Christie dézingue des femmes, plutôt jeunes, sous couvert notamment de pratiquer des avortements clandestins. Il se prévaut d’une formation médicale, à la fois pour impressionner le beau sexe et pour s’offrir de temps à autre une proie à peu près consentante. Consentante, certes, mais seulement jusqu’à ce qu’il lui plaque le masque à anesthésiant sur le visage afin de l’endormir et de la tuer sans coup férir.

Les brumes ne sont pas que matérielles, dans Rillington Place. Elles sont aussi métaphoriques. Car John Christie, soldat, policier, appelé à plusieurs reprises pour maintenir l’ordre durant la WW2, profite du flou de l’époque pour perpétrer ses crimes en toute impunité. Et lorsqu’un flic se présente à son domicile sans prévenir, ce n’est pas pour l’inculper mais pour lui demander de garder l’œil ouvert : les cambriolages se multiplient dans le quartier.

 

« You’ll always be my girl » : Rillington Place, les yeux fermés

Chacun des trois épisodes de la mini-série créée par Ed Whitmore (Identity, Arthur & George) et Tracey Malon reçoit son titre du prénom du personnage central dans l’épisode en question : Ethel (l’épouse de Reg), Tim et Reg. Comme trois faces d’un même diamant ténébreux. Une pyramide dont il ne manque qu’un côté : celui de Beryl, épouse de Tim et victime de Reg ; et, à travers elle, toutes les victimes du bourreau britannique.

Ethel, tout d’abord. L’inquiétante étrangeté est posée d’emblée dans la mini-série par cette lettre adressée par Reg à sa femme, plusieurs années après qu’il eut disparu de sa vie. Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette absence absolue ? La honte, répond-il. En définitive, le spectateur s’interroge : pourquoi reprendre contact ? Quel besoin Reg a-t-il d’Ethel ? Cette dimension illustre l’ambiguïté du personnage de Reg, à la fois rangé et barge, insignifiant et dangereux. Ce besoin d’avoir une épouse – et pas n’importe laquelle : celle qu’il a toujours aimée – tout en se ménageant une vie nocturne avec prostituées et meurtres de sang froid.

Ethel

Le diable est dans le détail. Ethel s’éveille durant la première nuit de son réemménagement avec Reg : il n’est pas dans la maison. Le lendemain matin, elle le trouve endormi, habillé, dans le fauteuil de leur chambre, avec un collier pris dans une de ses bretelles. Le jour suivant, il lui passe le collier au cou (en lui demandant de fermer les yeux) en disant : « You’ll always be my girl. » Le collier passé à son cou (telle une corde de pendu, celle qui tuera Tim notamment), souligné par sa réplique révélatrice d’un lien de possession/propriété, est un symbole fort. Tout comme le fait de lui demander de fermer les yeux : en définitive, mis à part quelques éclats dans l’intimité de leur intérieur, Ethel fermera constamment les yeux. Témoignera toujours en faveur de son mari, quitte à mentir éhontément. À l’intérieur, elle va parfois jusqu’à lui dire qu’elle sait ; en dehors du domicile conjugal, elle joue la bonne épouse, le soutien constant.

À la 18e minute, nouvelle occurrence des yeux fermés. Ethel lui demande s’il y a eu quelqu’un d’autre dans sa vie pendant ses années d’absence. Il répond : « Close your eyes » pour la seconde fois. Après le bijou probablement volé à un cadavre, il sort une boîte de chocolats. Ethel paraît ravie ; troublée aussi, mais ravie.

Ce parcours de l’épouse consciente (bien que sans preuve directe) de la face cachée de son mari, et qui reste avec lui jusqu’à en mourir, est particulièrement frappant. C’est l’une des forces de Rillington Place de ne pas tenter de résumer cette position inconfortable par un simple lien de soumission, ou de perversité, ou d’ignorance volontaire. On ignore, et on ignore jusqu’au bout, pourquoi Ethel ne dénonce pas Reg.

Rillington Place est le récit d’une lente descente. Nous sommes d’abord en 1940, lors des bombardements de Londres. Reg enjoint à Ethel de se rendre à l’abri collectif souterrain ; lui-même est on duty avec les forces de l’ordre. Elle part donc avec sa valise et descend dans l’abri, s’assied sur une marche d’escalier avec des dizaines d’autres personnes, et attend la fin de l’alerte. En rentrant chez elle, elle trouve Reg en train de creuser dans le jardin. Deux descentes, l’une pour la survie et l’autre pour jouir de la mort. Rillington Place est l’histoire d’une descente aux tréfonds, aux tombeaux.

La première moitié du premier épisode, assez lente, donne le ton de toute la mini-série. Le flottement, l’incertitude entourant le retour mystérieux de Reginald, sa vie nocturne, mais aussi la Seconde Guerre mondiale et sa menace imprécise (la vie continue malgré les bombardements, mais serons-nous encore en vie demain ?).

Les lieux eux-mêmes reflètent cet étouffement. La maison où Ethel s’installe avec Reg est déprimante, en lambeaux. Le ciel, dehors, est un plafond noir de suie. Tout est fermé, refermé, verrouillé, sans air ni espace. La peur est partout, l’angoisse brûle l’oxygène. Tout passe, dans cette mini-série, sans action physique : par le jeu des acteurs, leur visage, leur attitude, leur façon de bouger. Leur damnation est inscrite dans leur corps.

 

« Everything’s all right », et rien ne va plus dans Rillington Place

À la fin du premier épisode, Reg observe, par un trou au-dessus de la porte de leur cuisine, un jeune couple arriver dans la maison. Norman Bates, anyone ? Cette scène exsude la dimension ultra-sexuelle du voyeurisme. Et les lunettes bombées de Reg font de lui un animal, un poisson des profondeurs, aveugle et au sang glacé.

Beryl, Tim et le bébé Geraldine, au bord du gouffre

Le deuxième épisode débute sur une nouvelle descente (!) de la police au 10, Rillington Place. Les policemen trouvent le corps d’une jeune femme, Beryl, dans la cave. Celle-là même qui avait emménagé avec son mari Tim à la fin de l’épisode précédent. Le compte à rebours narratif commence. On sait comment cela se termine grâce à l’intro du premier épisode – comme dans Columbo, on sait d’emblée qui a commis le crime, mais mieux que dans la série de Peter Falk, on sait qui sera condamné, et que ce ne sera pas (du moins, pas dans un premier temps) le coupable.

Le reste n’est que la déchéance au ralenti de Tim Evans. Le jeune homme d’abord prometteur s’enferre lentement dans le mensonge ; sa jeune épouse sort et picole avec ses copines. Tim refuse que Beryl avorte de leur second enfant, puis il cède. Pour cela, il lui suffit de dire « Everything’s all right » à Reg, qui s’était proposé pour pratiquer cette IVG artisanale. Tim s’exécute. Puis il sort de la maison et fixe du regard la fenêtre du premier, celle de leur appartement, dans un plan évoquant Angel Heart et sa chambre éclairée de rouge où se pratique une transmigration sauvage…

En lui offrant un blanc-seing pour pratiquer sa médecine toute personnelle sur Beryl, Tim entre définitivement dans l’univers de Reg. Ensemble, ils se débarrassent du corps. Tim confie à Reg son bébé afin qu’il le porte à un couple sans enfant de sa connaissance. Ici sont plantées les graines d’une scène ultérieure très intense, au cours de laquelle Tim réalise toute la vérité sur le monstre qu’est en réalité Reg.

Le départ de Tim, après avoir fait disparaître le corps de Beryl et laissé sa fille Geraldine aux bons soins de Reg, est un moment d’émotion absolue. Par contraste, le côté hagard de Tim, pendant le procès, est éprouvant et magnifique. Il accepte en quelque sort sa propre pendaison parce qu’il sait que Beryl est morte par sa faute. Mais il refuse que Reg ne soit pas inquiété.

 

« I have an idea that I strangled Mrs Evans, yes » : Rillington Place et l’enfer du doute

Le troisième épisode s’attache au personnage de Reg lui-même, sans en éclairer toutes les incertitudes. Il ne s’agit pas ici d’épuiser les possibles au profit d’une vérité monolithique. Certains éléments resteront sans réponse.

On en apprend davantage sur le John Reginald Christie « serial killer ». Pas tant sur ses motivations que sur son modus operandi, son désir de conserver des trophées de ses victimes et de se masturber en leur présence. Mais aussi sur son impréparation fondamentale. Cacher un cadavre sous le plancher du salon ? Quid de l’odeur atroce, des mouches, du petit chien qui renifle les lattes du plancher ? Pourquoi Reg n’a-t-il pas pensé à la décomposition du corps ?

Il y a bien quelque chose de l’animal dénué de pensée chez lui. Mais un animal qui n’a rien de la bête féroce, sujette à des pulsions dévorantes et d’un vitalisme extrême. D’apparence, Reg est et reste un mur aveugle, un petit colosse de froideur et d’apathie ; un petit homme prématurément vieilli et inexpressif. Lorsqu’en 1953, après le départ de Reg, on découvre plusieurs cadavres dans la maison et le jardin, les journaux publient la photo de Reg, mais cela ne semble pas l’émouvoir particulièrement. John Reginald Christie est décidément un poisson au sang froid. Après son arrestation, à une question de la police concernant la mort de Beryl, il répond : « I have an idea that I strangled Mrs Evans, yes. » Une confession totalement dénuée d’affect.

Détail horrible : s’il admet avoir commis tous les meurtres dont on l’accuse, il ne confessera jamais celui de Geraldine. « Pour ne pas compliquer l’enquête », sachant qu’un homme (Tim) a déjà été reconnu coupable et pendu pour ce crime… Résultat : Timothy Evans, dans le monde réel, n’a pas été blanchi de ce meurtre, bien qu’il ait bénéficié d’une grâce royale en 1966.

Rillington Place (BBC One) Mini-série en trois épisodes
diffusée sur BBC One en novembre-décembre 2016 et sur Canalplay en juin 2018
Série écrite par Ed Whitmore et Tracey Malon
Réalisée par Craig Viveiros
Avec Tim Roth, Samantha Morton, Nico Mirallegro, Jodie Comer, etc.

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