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Risky business (critique de Dallas Buyers Club, de Jean-Marc Vallée)

Risky business (critique de Dallas Buyers Club, de Jean-Marc Vallée)

Note de l'auteur

Qu’est-ce qu’un biopic réussi ? C’est très simple, en même temps qu’assez rare : un biopic est réussi lorsqu’il ne se contente pas de raconter par le menu le parcours d’un individu du berceau à la tombe en égrenant les étapes prétendument attendues par les spectateurs. Un biopic est réussi quand, à travers les morceaux choisis d’une vie, il se met à en dire plus, à raconter une époque, un milieu, un univers.

Alcoolo, toxico et dealer à la petite semaine, parieur véreux des rodéos du dimanche, partousard invétéré et homophobe radical, Ron Woodroof est un condensé de white trash texan bien loin du martyr interprété par Tom Hanks dans Philadelphia, avec lequel il a pourtant un point commun : il est diagnostiqué séropositif à une époque où le sida est encore méconnu et son traitement inefficace. Considérant son état, les médecins ne lui accordent que 30 jours à vivre et se proposent d’alléger ses souffrances en l’accompagnant vers sa dernière demeure. Fuck them all ! En cowboy qui se respecte, il préfère mourir les bottes aux pieds. Le compte des jours commence, et le crétin insouciant et peu fréquentable qu’était Ron se pique d’étudier les faits relatés dans les journaux spécialisés à propos de cette maladie que la rumeur dit encore réservée aux homosexuels, et de l’AZT, seul traitement autorisé aux Etats-Unis malgré son inefficacité, ses effets secondaires désastreux et un coût exorbitant pour les patients. Jouant sur une ambiguïté juridique, il monte un business risqué d’importation de médicaments avec des pays moins conservateurs en matière de recherche et de législation, afin de se soigner mais aussi de vendre des traitements à d’autres malades, avec de juteux profits à la clé.

Jared Leto et Matthew McConaughey.

On ne cesse de se dire à chacun de ses films depuis La Défense Lincoln que Matthew McConaughey est un miraculé, un cas unique d’acteur prodigieux qui a, pendant près de vingt ans, au mieux cachetonné dans des seconds rôles à peine visibles, au pire pataugé dans des bluettes tellement dénuées d’intérêt que sa présence à un générique finissait par faire fuir les spectateurs en quête d’un minimum de qualité. Avec Dallas Buyers Club il confirme si besoin était son salutaire virage de carrière en interprétant un Ron Woodroof taillé comme une machine à oscars, accompagné par un Jared Leto qui a souvent eu du mal, lui aussi, à trouver sa place, et que l’on n’avait pas vu aussi bon depuis Requiem for a Dream. Tous deux viennent d’ailleurs d’obtenir leurs Golden Globe respectifs du meilleur acteur dramatique et du meilleur second rôle. Pourtant, s’il revêt bien des aspects d’une moissonneuse à récompenses, le film du Québécois Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Café de Flore) dépasse amplement cette ambition.

Démarrant sans traîner, Dallas Buyers Club tient le rythme jusqu’au bout, évoluant vers une imprévisible success story qui ne se laisse jamais ralentir par la lourdeur potentielle de son sujet. Derrière le portrait franc de Ron Woodroof (on se demande d’abord si on va pouvoir aimer un tel personnage) c’est la toute puissance de l’industrie pharmaceutique, la faiblesse des institutions politiques et la lâcheté des milieux médicaux qui sont exposées. Au moment même où les militants multiplient les actions pour favoriser la recherche et l’accès au soins, la Food and Drug Administration s’acharne à mettre des bâtons dans les roues de ce businessman atypique qui rebondit à chaque coup dur, alternant voies de recours légales et passages de frontières clandestins. Mais s’il fait preuve d’un sens des affaires qu’on ne lui soupçonnait pas, c’est parce que le soucis de sa propre survie l’y oblige. Au-delà du biopic traditionnel qu’il est aussi, où le personnage apprend à changer, à devenir l’homme meilleur qu’il n’aurait pas été si l’adversité ne l’y avait pas conduit, Dallas Buyers Club est sans conteste un film politique, mais moins par les agissements des lobbies qu’il dénonce que par la forme perverse du rêve américain qu’il met implicitement en évidence à travers le comportement de Woodroof : si tu veux survivre, ta seule chance c’est de faire du business. Cynique, mais lucide.

En salles le 29 janvier.

2013. Etats-Unis. 1h57. Réalisé par Jean-Marc Vallée. Avec Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto, Denis O’Hare, Steve Zahn

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