Rituel de chair : la viande est triste, hélas

Rituel de chair : la viande est triste, hélas

Note de l'auteur

Une idée de base séduisante – faire revenir le Christ via l’autocannibalisme d’un million de personnes ultracroyantes – mais un résultat plutôt fade, pour un final franchement bâclé. Ce Rituel de chair accuse son âge. Plus de 30 ans, tout de même.

L’histoire : Critique gastronomique, Charlie McLean décide d’emmener son fils Martin dans un de ses périples pour renouer des liens plus que distendus par sa propre absence. Dans un bled perdu, un restaurant français qui ne figure dans aucun guide culinaire attise sa curiosité. Rencontres bizarres, lieux à première vue inaccessibles… Martin disparaît, mais est-il parti de son plein gré ou non ?

Mon avis : Plus de 30 ans nous séparent de la première publication de ce Rituel de chair. Et il faut avouer que cela se sent. Ce n’est pas un défaut dans l’absolu – les fans de Stranger Things ou de Dark ne me contrediront pas. Simplement, certains ressorts du roman de Graham Masterton sont un peu fatigués ; avec trois décennies de recul, ils ne fonctionnent plus aussi bien. Si tant est qu’ils n’aient jamais vraiment fonctionné.

L’exemple le plus frappant ? Ces petites phrases de fin de chapitre, qui jouent de façon bien trop évidentes les agents d’un cliffhanger cheap. Le genre de chose qu’heureusement, on ne rencontre plus guère, si ce n’est dans une production d’amateur plus ou moins avancé. Ces phrases-chocs (ou qui se veulent trop désespérément telles) s’offrent parfois des italiques too much : « Ce qui l’avait alarmé à ce point, c’était sa main, cette main qui avait émergé des ténèbres de sa cape. Cette main sur laquelle ne subsistait plus qu’un seul doigt, l’auriculaire, qui avait agrippé le tissu de la capuche afin de protéger son visage de la pluie. »

Ou celle-ci, plus kitsch encore : « Et il n’ouvrit pas non plus les yeux lorsque la toile fut peu à peu écartée, révélant la lame émoussée d’une machette, pareille à la pince de quelque crabe monstrueux. » Trop d’intention tue l’intention.

Si le protagoniste n’est pas trop mal posé, les personnages secondaires sont nettement moins convaincants. Le pompon arrive avec la (forcément) jeune et jolie journaliste qui tombe (forcément) amoureuse de Charlie. Tout ceci est trop rapide : Charlie la convainc en deux temps trois mouvements de l’existence des Célestins, une secte chrétienne cannibale ; elle veut l’aider, conduire la voiture du raid pour libérer Martin, puis partir avec lui au Mexique (elle vient à peine de le rencontrer). Et ça y est, le couple est quasiment formé : « Charlie sut à ce moment-là que quelque chose était en train de naître entre Robyn et lui ; il sut que chacun d’eux était irrésistiblement attiré par l’autre. Avec un peu de chance, pria-t-il, l’heure viendrait peut-être où ils pourraient donner libre cours à ce sentiment d’attirance mutuelle. »

N’en jetez plus. Il aurait fallu moins nous le dire et davantage nous le faire ressentir, ce « sentiment d’attirance mutuelle ». La scène de coït n’est pas plus réussie, qui ressemble à un passage obligé de téléfilm vintage. Et presque machiste, au passage. Un érotisme qui éclate en morceaux à cause d’une typo extrêmement récurrente dans ce livre : « Ils firent l’amour pendant plus de une heure. » Jamais entendu parler de l’élision ?

Le personnage de Robyn, au demeurant, est parfaitement inutile dans cette histoire très « androcentrée » sur Charlie. Le problème, c’est que Charlie n’a pas beaucoup d’idée pour sauver/libérer Martin. À part s’introduire dans la maison où son fils veut de toute façon rester, il n’a guère d’atouts dans sa manche. Dans la mesure où la secte est connue et acceptée par les autorités, que peut-il réellement tenter ? Le souci est que cela donne un récit qui, la plupart du temps, patauge, végète, se répète, ne mène à rien.

Graham Masterton

Ceci dit, tout n’est pas négatif dans ce roman. Certains thèmes sont abordés avec une certaine efficacité. Le sacrifice de soi, l’automutilation et l’autocannibalisme pour faire revenir Jésus sur Terre. Un « suicide lent, rituel et obscène » qui hante le récit, mêlant ces deux préceptes : « Tu ne tueras point » et « Ceci est mon corps ». Les Célestins sont vus par Charlie comme une maladie, une forme spirituelle de sida. Ils sont convaincus que le cannibalisme, comme version inversée du don de soi absolu de Jésus, est la seule solution pour faire revenir le Messie. Pour lui rendre cette chair qu’il nous a offerte par son sacrifice.

Graham Masterton fait ici une critique à peine voilée de l’Amérique de Reagan. Car les Célestins bénéficient d’une impunité d’autant plus grande que le Messie qu’ils feraient s’incarner dans le corps d’un de leurs dignitaires incarnerait de facto un Messie américain… Les États-Unis comme nouvelle Terre sainte, acception littérale du rôle messianique que s’adjugent les USA depuis belle lurette face à l’Empire du mal (entendez l’URSS).

La dimension religieuse reste paradoxalement assez ténue. Les citations de la Bible ne font jamais obstacle à la fluidité de la narration. C’est pourquoi le final arrive à ce point comme un cheveu sur la soupe. Impossible d’en parler davantage sans divulgâcher ladite soupe, mais la fin du roman ne répond pas aux plus de 400 pages qui la précède. Sans parler du twist ultime, ridicule au possible.

Reste un certain goût pour l’image explicite, le gore, le corps démantibulé, les fluides corporels qui s’écoulent : la femme découpée, l’homme au visage arraché, le nain mutilé… Ce n’est pas sans rappeler un compatriote qui avait publié depuis un petit moment ses Books of Blood : Clive Barker, nettement plus jusqu’au-boutiste dans son approche du sadomasochisme, de la torture et de la douleur. À côté de lui, Masterton fait pâle figure.

L’extrait : « M. Musette secoua la tête.
– Barbare ? Non. C’est l’acte de dévotion religieuse le plus exalté que je connaisse. Il exige une dévotion à l’égard de Dieu dont vous ne pouvez imaginer la force. Il montre de façon concrète comment l’esprit peut triompher de la chair. Dévorer le corps même que Dieu vous a donné est la façon la plus sûre d’approcher une authentique sainteté.
– Vous êtes fou à lier, dit Charlie. (Il se leva et eut l’impression que ses jambes allaient s’effondrer sous lui comme un trépied de mauvaise qualité.) Tout ce que je veux que vous me disiez, c’est que Martin n’est pas ici, et ensuite, j’irai tout droit au commissariat le plus proche. On devrait vous enfermer. Seigneur Dieu ! je ne comprends pas comment vous avez pu échapper à la loi si longtemps. Et sans même chercher à vous cacher !
– La raison est toute simple, dit M. Musette. Bien qu’il soit illégal de dévorer la chair des autres sans leur consentement, il n’est pas illégal de manger la chair d’un autre si cette chair est offerte sans la moindre contrainte. Cela fait presque quatre-vingts ans aujourd’hui que nous avons le statut d’un ordre religieux et, bien que la loi désapprouve nos actes, elle sait qu’elle ne peut rien contre nous. Nous vivons en relative harmonie avec elle. On ne nous soumet à aucune tracasserie et, de notre côté, nous nous livrons à nos rituels aussi discrètement que possible. Vous avez pu constater par vous-même que nous n’encourageons pas exactement les gens à nous rendre visite.
– Mais vous présentez cet endroit comme étant un restaurant, répliqua Charlie. »

Rituel de chair
Écrit par
Graham Masterton
Édité par Bragelonne

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