Rolling Thunder : la revanche du Capitaine Crochet

Rolling Thunder : la revanche du Capitaine Crochet

Note de l'auteur

1Tourné en vingt-huit jours durant l’été 1976 à San Antonio pour un budget minime (moins d’un million de dollars de l’époque), Rolling Thunder est un film de vengeance qui prend pour antihéros un Viet Vet avec un crochet meurtrier en guise de main et du plomb à la place du cœur. Ce brûlot nihiliste qui a marqué toute la génération VHS sort dans un magnifique coffret DVD/Blu-ray chez Wild Side, accompagné d’un ouvrage du vénérable Philippe Garnier. Difficilement visible jusqu’ici, le film, qui mérite d’être réévalué, est enfin disponible en France à partir du 8 juillet. En voici la genèse. Mouvementée.

Un crochet et plein d’accrochages pour William Devane.

 

Si vous êtes une ménagère de moins de 50 ans, fan de réunions Tupperware, vous connaissez forcément William Devane à travers ses apparitions régulières dans le soap opera des années 1980 Côte Ouest (Knots Landing) produit par Lorimar, tout comme la série Dallas, dont il est le spin-off. Dans ce soap télé, Devane incarnait, avec son sourire Colgate, le bellâtre Gregory Sumner. Si, en revanche, le nom de William Devane vous évoque plutôt des thrillers sévèrement burnés comme Marathon Man ou Rolling Thunder (rebaptisé Légitime violence en VF), bravo, on vous laisse le droit de poursuivre cet article (les autres, sortez ! Ce qui va suivre n’est, à vrai dire, pas destiné aux fans de brushings et manucures – oh que non !).

Devane a donc été le héros de Légitime violence (pas le film avec Claude Brasseur et Véronique Genest, hein, l’autre, le vrai !), une série B bien badass projetée au Festival du cinéma américain de Deauville en 1977, puis dans les salles françaises le 5 avril 1978 avec une interdiction aux mineurs et un montage tronqué (car amputé de six minutes). Paris ne verra pas le film et la Province bénéficiera d’une distribution confidentielle, vite expédiée. La plupart des cinéphiles découvriront du coup le film en VHS en 1984 sous le label de l’éditeur vidéo RCV. Ou lors de sa diffusion sur Canal+ en janvier 1986.

Basé sur une histoire de Paul Schrader – qui a failli réaliser le film, mais qui aujourd’hui le renie – et un scénario réécrit par Heywood Gould (Ces garçons qui venaient du Brésil) qui a étoffé les personnages en leur donnant plus de profondeur, ce polar très noir a été une source d’influence majeure pour nombre de cinéastes comme Quentin Tarantino et Eli Roth (qui commente d’ailleurs la bande annonce sur le site Trailers from Hell).

De quoi s’agit-il ?

Sur le tarmac de San Antonio, le major Charles Rane est décoré. A droite, le sergent Johnny Vohden (un jeune Tommy Lee Jones, en lunettes noires).

 

HOOKED ON A FEELING

1973. Après huit ans passés dans un camp de prisonniers à Hanoï, le major Charles Rane rentre chez lui, au Texas, pour retrouver sa femme et son fils auxquels il n’est plus qu’un étranger. Il est reçu comme un héros au pays, mais très vite, ce vétéran de la guerre du Vietnam bardé de médailles a du mal à se réadapter à la société (tiens, comme Travis Bickle, l’autre personnage culte de Schrader découvert, un an plus tôt, dans Taxi Driver). En effet, Rane souffre d’un trouble de stress post-traumatique. De sinistres flashbacks en noir et blanc nous montrent d’ailleurs la manière avec laquelle les sadiques Viêt-Cong traitaient leurs détenus.

corde à sauter

“You Learn to Love the Rope”

Un soir, dans son garage où il emmagasine les armes à feu, Charlie discute avec Cliff, le shérif-adjoint avec qui sa femme s’est mise à la colle durant son absence. Soudain, le major à moitié coucou se met à genoux et demande au type, médusé, de lui attacher les bras dans le dos avec une corde à sauter, puis de serrer le plus fort possible… jusqu’à ce que ses os se mettent à craquer ! But de la manœuvre : ressentir de nouveau ce que les gooks lui infligeaient deux fois par jour lors de sa captivité. Et satisfaire, du même coup, ses pulsions masochistes. “You Learn to Love the Rope”, avoue l’ex-pilote de l’Air Force. Oui, ce dernier a appris à AIMER LA CORDE durant ses années de torture. À ce stade, on commence à renifler le grand film malade, bizarre, malsain. La suite est bien pire…

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Le major Charles Rane en mauvaise posture.

Rane se fait agresser sous son toit par quatre malfrats, à la recherche d’une valise pleine de silver dollars que l’armée américaine lui a offert en cadeau lors de son retour au pays. Tabassé, le “macho motherfucker ” ne bronche pas. Excédés, les ploucs lui passent la main au broyeur, dans l’évier de sa cuisine (yes, the garbage disposal!). Puis criblent de balles sa famille ! Laissé pour mort, Charlie se retrouve à l’hôpital, armé de sa haine et du crochet qui lui sert désormais de main. C’est sûr, le vengeur manchot va tirer dans le tas (il scie d’ailleurs le double canon de son fusil à pompe six-coups Winchester) ! Il sera aidé dans sa tâche par une jolie serveuse (la charmante Linda Haynes) et surtout, son compagnon d’armes, le laconique Johnny Vohden (Tommy Lee Jones à 31 ans, dans son premier rôle marquant – il n’était apparu que dans Love Story en 1970 et Jackson County Jail en 1976, une production Roger Corman, où il était génial).

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William Devane et un Tommy Lee Jones out of focus se préparent au carnage final.

Le capitaine crochet retrouvera les ordures qui ont massacré sa femme et son gosse dans un bordel d’El Paso, qui sera le théâtre de l’un des meilleurs gunfights de l’histoire du cinéma. Un final “peckinpahesque” dans lequel Tommy Lee Jones, tout sourire (!), empoigne un fusil pour le décharger, avec une sécheresse inouïe, sur des hordes de mexicains hurlants. Tandis que Devane termine la sale besogne au Smith & Wesson modèle 28. Danger kids !

 

LIKE A ROLLING THUNDER

Il faut saluer ici la performance du lippu William Devane dans le rôle du soldat impassible et névrotique. Le rôle avait été proposé avant lui à Clint Eastwood, Steve McQueen et Charles Bronson. Ils s’étaient tous montrés intéressés, mais finalement aucun n’a mordu. La production pense alors à Kris Kristofferson… puis à Tommy Lee Jones ! Mais Devane décroche le rôle à l’époque car la rumeur à Hollywood prétendait qu’il allait devenir une immense vedette (il avait fait sensation en 1974 en incarnant John Fitzgerald Kennedy dans un téléfilm sur la crise des missiles à Cuba). Mâchoire serrée, il est sidérant derrière les Ray-Ban bulbeuses du héros. Un mort en sursis, détruit par la guerre et mutilé par la société. Le film multiplie d’ailleurs les images de castration ou d’émasculation (la main broyée au-dessus de l’évier, le canon scié…), associant le personnage principal à un infirme.

Un film qui joue sur des images de castration (ici le « canon scié » du héros estropié).

Au départ, cette production Lawrence Gordon doit être distribuée par la 20th Century Fox qui, devant le degré de violence ahurissant du produit fini, hésite à le sortir (le président du studio à l’époque est le très conservateur Alan Ladd Jr.). En 1977, la projection test du film à San Jose se passe extrêmement mal. Une partie du public s’en prend même physiquement aux membres du studio présents dans la salle durant l’avant-première ! Les exécutives de la Fox jettent l’éponge et revendent ce long métrage sans une once d’humour à AIP (American International Pictures), la boîte de Samuel Z. Arkoff, spécialisée dans les films indépendants à petit budget.

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Linda Haynes et William Devane.

On connaît la suite : ce petit bijou Néo-Noir influencera des bandes comme Le droit de tuer (The Exterminator, 1982) avec Robert Ginty mais aussi le premier Rambo (pour les flashbacks traumatiques) et même Way of the Gun en 2000 (pour son gunfight final dans le bordel mexicain). Le film culte donnera aussi son titre à l’éphémère société de distribution de son plus grand fan, Quentin Tarantino : Rolling Thunder Pictures. Un label qui sortira pendant trois ans de nombreux films d’exploitation. N’oublions pas aussi que le lieutenant joué par Brad Pitt dans Inglourious Basterds se nomme Raine. Comme Charles Rane !

LARRY ET JOHN

Le producteur Lawrence Gordon et son réalisateur John Flynn.

Impossible enfin de parler de Rolling Thunder sans évoquer son réalisateur, John Flynn. Né à Chicago en 1932, cet irlandais alcoolique et parfois colérique fut l’assistant de Robert Wise (il a supervisé le scénario de West Side Story) et John Sturges (il a travaillé sur La Grande évasion). Ce loup solitaire a signé en 1973 pour la MGM l’excellent Échec à l’organisation (The Outfit) avec Robert Duvall et Joe Don Baker (que Wild Side a édité fin octobre 2013 dans sa collection Classics Confidential, accompagnée d’un livre du grand Philippe Garnier, édition magnifique). Il tourna aussi un vigilante flick produit par Jerry Bruckheimer Les Massacreurs de Brooklyn (Defiance, 1979) avec Jan-Michael Vincent et Danny Aiello. Puis Pacte avec un tueur (Best Seller, 1987) avec James Woods et Brian Dennehy (que Wild Side édite aussi en DVD et Blu-ray ce 8 juillet). Sans oublier Haute sécurité (Lock Up, 1989), un film carcéral avec Sylvester Stallone. Et Justice sauvage (Out for Justice, 1991), le polar le plus violent de toute la carrière de Steven Seagal (il fut interdit au moins de 16 ans en France) et l’un de ses meilleurs. Pour l’anecdote, j’ai la chance de compter parmi mes amis proches le fils de ce réalisateur, Tara Georges Flynn, qui me raconte maintes anecdotes sur les tournages mouvementés de son père, mort discrètement en 2007, à l’âge de 75 ans. Un grand hommage sera rendu à John Flynn à la Cinémathèque française du 15 juillet au 2 août prochain, où une quasi-intégrale de ses films sera projetée à Paris – pour le détail des séances, cliquez sur le lien suivant : http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/fiche-cycle/john-flynn,636.html

Cette rétrospective est une chance pour tous ceux qui souhaitent découvrir son œuvre, alors que la plupart de ses films n’étaient sortis dans l’Hexagone que de façon sporadique et confidentielle. On regrette juste que cet hommage tardif n’ait pas récompensé le travail de ce modeste artisan plus tôt, de son vivant. Mais mieux vaut tard que jamais. Alors merci à Philippe Garnier, Wild Side et à toute l’équipe de la Cinémathèque pour ce joli coup de chapeau.

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L’ÉDITION VIDEO

Jusqu’à présent, les éditions Blu-ray de Rolling Thunder ne nous avaient pas totalement convaincu. Sans sous-titres français, l’import britannique de Studiocanal paru en janvier 2012 souffrait d’un master fréquemment visité par des points blancs, rayures et autres impuretés. Il ressemblait davantage à un DVD passable (seuls quelques plans ressemblaient à de la Haute Définition). Mais il offrait en bonus un commentaire audio du coscénariste Heywood Gould qui, avec l’aide d’un spécialiste, revisitait le film de façon captivante en le replaçant notamment dans le contexte de l’Amérique de l’époque. On y trouvait, en prime, une interview humble et parfois embarrassée de l’actrice Linda Haynes sur sa carrière et sa participation au film (on retrouve heureusement ce supplément dans l’édition française de Wild Side). Quant à l’import américain paru en mai 2013 chez Shout! Factory, la copie était peu ou prou la même que celle en région B. Là encore, l’intérêt résidait dans les bonus : on y découvrait des entretiens avec les acteurs William Devane et Tommy Lee Jones, mais aussi les scénaristes Paul Schrader et Heywood Gould. Pour aller droit au but, l’édition française de Rolling Thunder éditée par Wild Side est tout bonnement la meilleure au monde ! Déjà parlons de la copie : nettoyée de fond en comble, elle enfonce les précédentes éditions et rend enfin justice à la photographie de Jordan Cronenweth, un as du clair-obscur… et le futur chef opérateur de Blade Runner. Le master, au rendu très argentique, offre des couleurs éclatantes et une définition clairement HD où seules quelques plans se montrent un peu plus en retrait (ou trop doux). Au niveau du son, la version française est très nette, mais les ambiances trouvent mieux leur place en version originale, moins sourde. VF et VO sont en mono d’origine et DTS-HD Master Audio.

Le disque propose aussi le film dans deux versions : le montage français (94’) et la version longue inédite en France (100’). À notre grande surprise, les scènes supprimées par le montage français (environ six minutes) ne concernent pas du tout les séquences violentes du film. Ce montage resserré élimine en fait des scènes de dialogues, prélevées uniquement dans la première demi-heure. Il a été a priori conçu pour gagner une séance par jour dans les salles de cinéma. Le film perd du coup en psychologie ce qu’il gagne en nervosité (les rapports entre les personnages sont moins creusés).

pack 2Côté interactivité, on retrouve donc l’interview de la comédienne Linda Haynes (10’), dont la courte carrière aurait pu être relancée par Tarantino dont elle déclina la proposition (il lui a proposé de jouer dans un épisode d’Urgences, qu’il réalisait). Elle est en effet retournée en Floride et est devenue agent immobilier ! Autre complément de choix : l’interview de Lawrence Gordon (29’) qui revient longuement sur la catastrophique projection test pour la Fox qui refusa de sortir le film. Ce mentor de Joel Silver (qui a produit également Les Guerriers de la nuit et 48 heures de Walter Hill) relate avec humour les réactions du public quand le bras de William Devane ressortait du broyeur, avec le bout sanguinolent et la main manquante : “Combiné avec les bruits horribles d’os broyés, c’était insupportable. J’ai supplié John Flynn d’enlever ce plan, mais il tenait à l’essayer sur le public.ˮ Un plan gore qui a changé le destin du film et bouleversé sa carrière. Larry Gordon raconte aussi que Tarantino s’est prosterné devant lui un soir de remise d’Oscars pour le remercier d’avoir produit ce polar. Le cinéaste compte en effet Rolling Thunder parmi ses films préférés, considérant l’hécatombe finale comme la meilleure scène d’action jamais tournée par un Américain (il est fou ce Quentin).

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Hey, you !

Enfin, on trouve dans le coffret un supplément de choix : un livre exclusif de Philippe Garnier de 128 pages, illustré de photos et de documents d’archive rares : Tempête sous un crâne : un film prématuré. Ancien journaliste à Libération, plume du magazine Rock & Folk et collaborateur à l’émission télévisée Cinéma, Cinémas, dont il était le correspondant américain basé à Los Angeles, Garnier nous abreuve d’informations passionnantes dans ce livre-enquête. On y apprend que le script original de Paul Schrader fut passablement édulcoré. “Tel que je l’avais écrit, le personnage principal était un connard texan raciste qui s’était retrouvé héros de guerre sans jamais tirer un seul coup de feuˮ raconte Schrader dans l’ouvrage. Et en effet, quand le scénariste a remis son premier jet fin décembre 1973 à Lawrence Gordon, une séquence du film posait problème : celle du motel où Linda demande à Charles Rane s’il ne nettoie jamais derrière lui (il vient d’utiliser les W.C.). “C’est pour ça que Dieu a créé les Mexicainsˮ, rétorque froidement Rane. Pas très politiquement correct tout ça, d’autant que le héros affuble souvent les Mexicains de surnoms comme “taco-faceˮ ou “greaserˮ. On comprend mieux pourquoi Gordon décida que Paul Schrader était trop cinglé pour mettre en scène son script de Rolling Thunder. Un tonnerre qui gronde, aujourd’hui, comme jamais.

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COFFRET DELUXE ROLLING THUNDER

Prix public indicatif : 29,99 € le coffret Blu-ray + DVD + livre. Sortie le 8 juillet

Remerciements à Benjamin Gaessler de Wild Side pour son aide précieuse.

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