Roma: un quartier lointain

Roma: un quartier lointain

Note de l'auteur

Mexico, quartier de Roma, les années 70. Cléo est une femme de ménage qui a trouvé sa place au cœur d’une famille de classe moyenne. Elle aide à la cuisine, surveille les quatre enfants de la fratrie et veille à la bonne tenue générale de la maison. À travers son point de vue et son regard, c’est toute l’enfance d’Alfonso Cuarón lui-même qui va éclairer ce sublime film entièrement en noir et blanc.

Si le film est avant tout le nouveau projet d’un réalisateur qui a déjà fait ses preuves, on connaît surtout Roma pour son statut particulier : boudé à Cannes à cause de sa nature « Netflix Original », mais encensé à la Mostra de Venise, raflant au passage le Lion d’Or, Roma est le premier grand coup du géant américain du streaming qui veut sa place dans le paysage cinématographique. Peu à peu, Netflix aura su convaincre les réalisateurs indés qui montent (Cary Fukanaga avec Beast of no Nation, Jeremy Saulnier avec Aucun homme ni Dieu, Gareth Evans avec Le Bon Apôtre) et d’autres bien plus confirmés (les frères Coen avec La Balade de Buster Scruggs, Paul Greengrass avec Un 22 juillet et bientôt Martin Scorsese avec The Irishman). Roma est le point d’orgue de cette campagne de légitimité artistique, puisque le nouveau film d’Alfonso Cuarón (Les Fils de l’homme, Gravity) est un projet presque entièrement financé par Netflix. On pourra débattre longtemps du modèle particulier qui empêche ces films d’être vus sur grand écran mais la réalité est là : Roma n’aurait pas pu voir le jour sans Netflix.

Et après avoir créé la surprise avec un Gravity aux faux airs de tour de force technologique, Cuarón ne choisit pas la facilité, loin de là. Roma est la consécration de son cinéma immersif, un point culminant de sa filmographie où la forme la plus pure d’un cinéma en noir et blanc vient occuper tous les sens du spectateur. Il choisit cette palette chromatique pour y apposer tout son talent et ça se voit : Roma est d’une beauté à couper le souffle. Chaque plan, chaque cadrage est réfléchi, composée avec soin, jouant sur les teintes de gris et misant avec élégance sur les contrastes qu’offrent l’architecture urbain. Dès que le film s’éloigne de la ville, c’est pour mieux exploser en détails sur tous les plans, jouant avec des atmosphères superbes baignées de lumières blafardes. La maison familiale devient le repère central du film, cocon douillet pour le spectateur qui offre régulièrement d’extraordinaires moments suspendus comme ces enfants jouant à récupérer des grêlons. Dès le premier plan, Roma démontre le talent de Cuarón pour l’inventivité de ses cadres : centrée sur un sol en train d’être lavé, rythmée par le bruit du balai passant sur le carrelage, l’eau savonneuse qui passe par vague vient refléter le ciel encastré entre les immeubles, où un avion le traverse dans un grondement lointain.

Et ce ne sera que le début : Roma est traversé d’idées géniales, de travellings somptueux ou de narrations par l’image éloquentes. On pense à l’arrivée du patriarche au début du film, impeccable moment de mise en scène quand celui-ci tente de rentrer son imposante voiture dans l’arrière-cour de la maison sans un accroc. Tout y est : l’anachronisme de son statut social par la grosse cylindrée face à l’étroitesse de l’endroit, la fierté et le machisme du père sur de courts plans explicites sans jamais dévoiler son visage. Et puis il y a ces moments magiques, ces scènes qui restent en mémoire par leur puissance visuelle: ce somptueux travelling où Cléo et son amie qui font la course sur le trottoir alors que l’effervescence de la ville tente à chaque coin de rue de les arrêter, cette démonstration atypique d’art martial dans son plus simple appareil ou encore ce moment simple et touchant où l’héroïne se remémore les souvenirs de son village natal face à un paysage de campagne exprimant une certaine idée de la liberté. Autant de moments que l’on retiendra au-delà de toute objectivité.

Ce qui rend Roma si particulier, c’est sa capacité à capter l’atmosphère d’une scène, de ne jamais centrer tout ce qu’il se passe autour de son protagoniste. Cuarón préfère noyer les protagonistes dans un univers tangible et vivant plutôt que le monde tourne autour d’eux le temps d’une scène. Chaque scène de foule s’attarde sur ce qu’il se passe à côté, sur des détails dans le cadre, parfois hors-champ, privilégiant à chaque fois les différences de plans pour toujours raconter quelque chose, pour emmener le spectateur avec les personnages. C’est en arrière-plan qu’on découvre ce qui se trame au sein de la famille qui embauche Cléo, alors qu’elle-même tente de régler ses propres soucis. Et c’est lorsque les deux mondes se rejoignent fatalement que les différences sociales disparaissent, que l’humain prend le dessus pour parvenir à surmonter les épreuves. L’émotion devient palpable, le spectateur, attentif et sans défense, se laisse enfermer dans un tumulte de sentiments mutiques mais déchaînés, mû par des jeux de regards qui en disent bien plus long que de simples mots. Quand tout ceci est sublimé par la beauté du film et par le travail fantastique de Cuarón lui-même sur la photo, on ne peut qu’apprécier en silence et admirer le spectacle.

Loin d’être simplement un incroyable bijou visuel de tous les instants, Roma d’Alfonso Cuarón est aussi une somptueuse autobiographie qui ne dit pas son nom, une tranche de vie sociale bouleversante sur des personnages du quotidien, face à un pays en plein bouleversement. Un film de famille, un film de femmes et probablement le film le plus personnel pour Cuarón qui nous montre même où il a puisé toutes ses inspirations sur sa propre carrière (trouverez-vous les références à Gravity ou aux Fils de l’homme ?). Roma est une merveille de mise en scène naturaliste, un diamant brut qui s’apprécie encore plus au cinéma (c’est la même rengaine, mais dans ce cas précis, c’est vrai), un film d’une humanité folle et d’une élégance rare, autant dans ses thématiques que dans son sens de la composition. C’est atypique, c’est immersif et il faudra un temps d’adaptation avant d’accepter sa forme et recevoir cette richesse en pleine figure. C’est l’exact opposé du gros blockbuster que vous avez vu la veille, mais bordel qu’est-ce que ça fait du bien !

Roma
Réalisé par Alfonso Cuaron
Avec Marina de Tavira, Daniela Demesa, Yalitza Aparicio…
Sortie le 14 décembre sur Netflix

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