Roubaix, une lumière : Un polar irradiant

Roubaix, une lumière : Un polar irradiant

Note de l'auteur

Dans une cité ravagée par la misère, Roschdy Zem enquête sur un meurtre sordide. Inspiré d’un documentaire, un polar métaphysique, pétri d’humanité, signé Arnaud Desplechin.

 

 

Arnaud Desplechin est un des grands cinéastes français, l’enfant illégitime d’Ingmar Bergman et de la Nouvelle vague, qui cisèle des films-mondes, des films-monstres, parfaits et exigeants. Mais depuis quelques années, quelque chose semble perdu (la grâce, le supplément d’âme ?) et les aventures existentielles de ses héros normaliens ombrageux, comme son cinéma, semblent tourner en rond. D’ailleurs, en 2015, Desplechin, comme pour se réinventer, accepte de mettre en scène à la Comédie française la pièce d’August Strindberg, Père. Cette année, Desplechin se lance un nouveau défi, s’embarquer dans le polar social, un genre à priori assez éloigné de son cinéma. Le matériau de départ est un documentaire immersif de Mosco Boucault, Roubaix, commissariat central, diffusé sur France 3 en 2008 (une redif s’impose, les gars). Un doc que Desplechin découvre et qu’il ne pourra jamais oublier. D’une fidélité absolue au doc (il en reprend même certains dialogues), Desplechin filme Roubaix, quelques flics qui s’apparentent à des assistants sociaux ou des curés, la misère, les damnés de la terre, plusieurs affaires minables (une escroquerie aux assurances, une fugue, une bagarre…) et relève un défi : « Prendre des mots humbles, des mots d’en bas, de tous les jours, et les traiter comme s’ils étaient d’Euripide ou de Shakespeare. » Au bout d’une heure, le commissaire Daoud, incarné par un Roschdy Zem en état de grâce, enquête sur le meurtre d’une veille dame, étranglée dans son taudis. Très vite, il soupçonne les deux voisines, Léa Seydoux et Sara Forestier, un couple de marginales, alcooliques paumées…

 

Sauf qu’avec Desplechin, rien n’est simple. L’enquête, le suspense, tout cela ne l’intéresse qu’assez peu. Son flic, c’est lui la lumière de Roubaix, quasiment une figure monacale qui a le don de reconnaître coupables et innocents et qui accouche la vérité de ceux qui échouent dans son commissariat. Desplechin fait donc coexister le réel le plus cru avec le polar métaphysique, comme un polar de Simenon ou une œuvre de Dostoïevski filmés par Robert Bresson. Il y a de grands moments de cinéma, des frissons, une lumière… Comme le commissaire Daoud, Arnaud Desplechin radiographie les âmes. Il ne juge jamais ses personnages mais donne à voir la lumière de chacun, sa part d’humanité, même quand il est tombé au plus bas.

C’est simplement sublime.

Ce n’est pas un scoop, mais Desplechin est un immense directeur d’acteurs. Il offre ici à Roschdy Zem le plus beau rôle de sa carrière. Quant à Sarah Forestier et Léa Seydoux, elles sont admirables d’authenticité, dans des performances hyper casse-gueules.

Quel bonheur de voir un cinéaste se réinventer de la sorte, de voir des comédiens transcendés et de découvrir un film qui nous ouvre les yeux, nous lave la tête, et change notre regard devant ces personnages désespérés, perdus, nos frères de larmes.

 

Roubaix, une lumière 

Réalisé par Arnaud Desplechin

Avec Roschdy Zem, Sarah Forestier et Léa Seydoux.

En salles le 21 août 2019

 

 

 

 

 

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