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Routine et Redondance dans les séries télé (2/4) : La routine professionnelle (par Guillaume Nicolas)

Routine et Redondance dans les séries télé (2/4) : La routine professionnelle (par Guillaume Nicolas)

Carte blanche à notre rédacteur invité du mois Guillaume Nicolas, qui nous fait partager une étude passionnante sur la notion de redondance dans les séries télé. Un dossier en quatre parties que vous retrouverez chaque mercredi de décembre.

PAR GUILLAUME NICOLAS

Nos vies sont, pour la plupart, rythmées par la routine. Métro-boulot-dodo, mantra d’une personne active. A moins d’adopter la vie de bohème, pendant toute notre existence, une routine s’installe, au point d’occuper l’espace majeur. Il ne s’agit de pas de dresser un bilan fataliste des mouvements robotiques de nos vies mais de faire remarquer combien la routine, la répétition est une donnée essentielle. Et si elle se retrouve dans les fondamentaux de la série, c’est parce que son format est celui qui ressemblera le plus à l’écoulement naturel d’une existence.

La routine professionnelle est peut-être l’inclinaison principale de l’exploitation de la redondance. De nature répétitive, le travail permet de centraliser des personnages autour d’un pôle, qui servira de plate-forme à la création d’intrigues et l’évolution de la série/personnages. Le travail est également une méthode de caractérisation. Je suis flic, je suis docteur, je suis avocat… Avant même de définir un trait de caractère, on expose sa formation, son métier. Le personnage s’efface derrière sa fonction. Cela ne l’empêche pas d’exister mais formule la dimension principale que revêt le travail dans la nature de la série. CSI (Les Experts) a poussé l’exercice à son paroxysme dans ses premières saisons, faisant du personnage un instrument, annihilant ainsi toute empathie.

La valeur théorique des éléments constituant la routine professionnelle est presque identique dans le formula show et dans le récit feuilletonnant. Pourtant, son appréciation et son ressenti diffèrent. C’est une question de focalisation. Dans les formula shows, le cas de la semaine occupe presque tout l’épisode, c’est même sa raison d’être. Dans le récit feuilletonnant, elle devient intrigue secondaire (voire tertiaire). C’est l’organisation de l’épisode qui indique l’importance accordée à telle ou telle intrigue. Cette importance ne se mesure pas systématiquement par la quantité mais par la gestion des temps forts et des temps faibles.

Dans la première partie de ce dossier, nous avons indiqué que la redondance permettait de magnifier le banal. Ici, le banal s’exprime dans le rapport quotidien que les personnages entretiennent avec leur travail. La répétition des mêmes gestes créent un motif familier qui assurent la fidélité du spectateur parce qu’il comprend la valeur de ces gestes. Se forme alors une aptitude à reproduire mentalement ces actions (mener une enquête, confronter son opinion face à un avocat ou une plaidoirie). La répétition agit comme un émulateur où l’on peut jouer les apprentis. Cette nature traduit littéralement l’aspect ritualiste de nos existences et évoque une promiscuité rythmique non synchronisé. L’entretien de cette routine passe par la répétition hebdomadaire, façon horaire de travail (ici, le rendez-vous avec le programme). Écrire le travail, c’est mettre en scène la banalité du quotidien professionnel. Et le magnifier par l’importance donnée aux détails.

Invoquer la routine professionnelle conduit en réflexe pavlovien aux formula shows ou procedurals. Chaque épisode accueille sa nouvelle enquête, ses nouveaux malades ou sa nouvelle affaire. Nous savons au début de l’épisode que sa persistance dans le temps sera faible parce qu’une autre viendra la remplacer la semaine suivante. La multiplication des cas renvoie au caractère endurant et besogneux d’une profession, ajoute un principe sacerdotal qui ne s’exprime jamais mieux que sur la longueur. La répétition extrême peut ainsi entraîner fatigue et lassitude, formant un espace cathartique dans la fiction. L’application très scolaire de la routine professionnelle dans les formula shows devient la démonstration la plus lisible d’une célébration de l’insignifiant. Le spectateur assiste à un ballet dans lequel vont et viennent les cas de la semaine, motif de variation dans un univers régi par des codes immuables. Ce sont les opposables répétition/variation qui fait de la série un art de la redondance.

Il serait réducteur d’assimiler routine professionnelle et formula show et croire que les deux seraient forcément liés. Cette redondance s’exerce jusque dans les séries feuilletonnantes. Elle possède une vertue rythmique. The Shield ne se contente pas d’avancer en ligne droite, course contre la montre face à un récit hyperbolique. Elle use de petites enquêtes épisodiques, qui ponctuent la narration feuilletonnante d’éléments éphémères qui viennent la compléter. Il ne s’agit pas de gonfler les épisodes d’intrigues sans valeurs pour atteindre la durée minimale mais d’exploiter la richesse dramatique offerte par la profession (et les personnages). C’est aussi une façon d’ancrer la série dans une pratique réaliste du métier.

Cette caractéristique de la redondance professionnelle dans le récit feuilletonnant s’adapte aussi à une série comme Urgences ou plus proche de nous, Grey’s Anatomy. La cadence de ces séries s’opère par le jeu des consultations, ces malades à usage unique, chairs dramaturgiques s’imposent comme prisme aux relations des personnages principaux et symboles pour une thématique explorée. Ils sont autant répétition que variation. Leur présence est éphémère dans l’épisode (ou l’arc narratif) mais leur fonction est permanente et régulière donc redondante et répétitive.

Cette exploitation est un pur outil de scénariste. Instruments qui permettent au chef d’orchestre de mener sa mélodie selon les intonations souhaitées. Les cas récurrents, qu’ils soient victimes, malades ou coupables, sont une totale création, dans le sens où leur présence n’existent que dans l’unique but d’amener le récit ou un personnage vers une direction précise. Ici, il est moins question de créer des personnages mais des enveloppes symboliques. On peut les voir comme un flux qui permet l’écoulement des différentes trajectoires.

L’utilisation de la routine professionnelle possède ainsi deux valeurs, selon le type de série. Effet de familiarité et expression d’endurance pour le formula show ; fonction symbolique et rythmique dans le récit feuilletonnant. Si certaines de ces valeurs peuvent être parfois solubles avec les genres, elles s’appliquent à conserver une attribution particulière indispensable à son élaboration. La dimension du travail n’est pas l’unique point de référence de l’utilisation de la redondance, nous pourrions citer la famille comme modèle mais son principe nous apparaît plus proche parce que nous reproduisons sous une forme ou une autre son archétype.

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