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Routine et Redondance dans les séries télé (3/4) : Le cas Dexter (par Guillaume Nicolas)

Routine et Redondance dans les séries télé (3/4) : Le cas Dexter (par Guillaume Nicolas)

Carte blanche à notre rédacteur invité du mois Guillaume Nicolas, qui nous fait partager une étude passionnante sur la notion de redondance dans les séries télé. Un dossier en quatre parties que vous retrouverez chaque mercredi de décembre.

PAR GUILLAUME NICOLAS

Dexter offre un cas intéressant lorsque l’on s’intéresse à la redondance dans une série feuilletonnante. Sa structure générale, son personnage, l’aspect répétitif s’inscrit dans l’écriture des différentes actions mais également dans son héros, sa nature. Il existe un rapport quasi intime entre l’homme et la série et nous essaierons dans ce qui suit de voir ses relations et comment elles s’orchestrent dans la série.

“Tonight is the night…”

Exploration de la complexité d’un personnage qui masque sa nature au monde et compose avec elle. Dexter est profondément ritualiste. Sa routine s’exprime aussi bien dans l’intellectualisation de son instinct sociopathe (le code) que dans sa pantomime pour simuler son intégration sociale. La routine devient principal mode d’expression.

La journée de Dexter commence par le travail et sa livraison quotidienne de donuts. Gestes répétés chaque jour afin de créer un lien social au travail. Cette action anodine démontre déjà le caractère redondant qu’exprime la série par l’intermédiaire de son personnage principal. Nous avons déjà mentionné l’importance du travail dans l’exploitation de la redondance dans notre précédente partie, ici, elle trouve un écho tout à fait significatif. Le travail comme scientifique pour la police permet au personnage d’organiser sa vie, ses pratiques nocturnes comme son jeu de rôle auprès de son entourage. Dexter n’a pas d’amis, seulement une sœur et des collègues (et bientôt une femme).

Une fois la journée achevée, c’est son autre travail qui débute. Et ce dernier s’appuie sur un schéma bien rodé, un rituel appliqué à la lettre. Il traque sa future victime. Il s’assure de sa culpabilité. Puis vient le kidnapping en endormant avec des tranquillisants pour animaux. La séquestration dans un endroit symbolique, entièrement bâché de plastiques. La victime est allongée sur une table, ligotée de films étirables. Dexter proclame les accusations, soulignées par la présence des photos des victimes. Il lui prélève une goutte de sang, trophée gardé précieusement par le tueur en série. Et la sentence, la mise à mort d’un coup de couteau, droit dans le cœur. Ensuite, Dexter découpe le corps en morceau, les place dans des sacs poubelle qu’il déposera au fond de la baie de Miami de son bateau “Slice of Life”.

Ainsi est construite une journée de Dexter.

Le tueur en série noctambule est une créature routinière. Son équilibre dépend de ce rituel, travail d’initiation réalisé par son père adoptif. C’est une illustration du vide émotionnel qui caractérise le personnage. Il se remplit de gestes robotiques, d’attentions programmées, d’intentions répétées. Jusque dans ses monologues intérieurs et son fameux leitmotiv “Tonight is the night”. Dexter est dans la simulation perpétuelle. La simulation est également au cœur de la série dans sa faculté à brouiller les cartes entre formula show et feuilletonnant.

La routine de Dexter conduit la série. Elle occupe l’espace. Impossible de ne pas voir dans ces effets, les signes d’une formule, d’autant que la série va user jusqu’à la corde de son schéma. Travail, repérage, filature, confrontation, exécution, chaque étape est minutieusement préparée, illustrée car elle figure le fonctionnement du personnage. Les auteurs se sont imposés ces éléments redondants afin de rendre assimilables auprès du spectateur, le comportement immoral de son héros. Dexter devient motif que l’on travaille par son ancrage dans une position initiale très marquée. Si les auteurs sont parvenus à justifier la répétition par la nature du personnage, ils se sont ainsi ouvert un programme de variation claire et dirigée : l’humanisation. Dexter, par l’addition d’éléments perturbateurs dans sa vie affective ou dans son rapport à sa condition, va commencer à ressentir des émotions, à concevoir son existence par le prisme de l’affection. Ce résultat est possible par l’exercice de variation dans un univers redondant.

Seulement ce vent de changement qui souffle, saison après saison, sur le personnage et par extension, sur la série amène un dérèglement exponentiel de ses codes, jusqu’à introduire un chaos avec pour constat final : une dépersonnalisation du show comme de sa figure principale. C’est toute la complexité du travail autour de la redondance dans une série feuilletonnante qui est posée. Où quand la variation amène l’évolution. Les auteurs sont face à un dilemme. Effacer progressivement les codes de la séries ou les conserver en tentant de leur ménager un espace. Les scénaristes de Dexter ne vont pas choisir et déséquilibrent ainsi le show, lui faisant perdre toute substance. Ils se placent dans une impasse quand il s’agit d’exploiter la nature du personnage (ses exécutions) dans une intrigue qui laisse de moins en moins de place à cette routine nocturne. L’aspect très appliqué, maniaque de Dexter s’efface pour une attitude brouillonne et peu considérée. Et rien ne justifie cette évolution de Dexter (il n’y a pas de justification dans l’histoire) sinon une écriture automatique. Dexter s’humanise, lutte avec ses nouvelles émotions et son besoins de tuer, se contorsionne devant un emploi du temps chargé. Les scénaristes ont ajouté l’évolution comme une sur couche qui a fini par asphyxier le personnage comme la série.

C’est une évolution immobile qu’ont tenté les auteurs, qui sied mal à une série qui a affiché la volonté d’une trajectoire crescendo. Mettre en scène la répétition n’a rien de dépréciatif comme il faut savoir l’abandonner si elle ne répond plus à une nouvelle étape initiale. A la fin de la quatrième saison, la série a achevé un cycle. Elle aurait dû profiter pour bâtir son évolution plutôt que conserver des schémas narratifs devenus superflus où la redondance s’affiche comme un instrument paresseux pour combler des trous narratifs ou amener, sans inventivité, le récit vers un point précis. Elle n’est plus construction du personnage, illustration de troubles de l’identité, seulement une vieille rengaine.

Nous venons de voir comment la nature du personnage influait sur la série, comme elle la tatouait de son empreinte. Dans la construction générale d’un épisode, la série présente également un schéma type. Une organisation de différentes trames narratives qui permet à la série d’offrir un spectacle feuilletonnant, tout en utilisant les armes offertes par le formula show.

Nous pouvons repérer trois ou quatre intrigues durant un épisode. La première et principale traite du fil de la saison ; la seconde implique la victime de la semaine de Dexter ; la troisième s’intéresse au métier diurne de Dexter ; enfin la quatrième vacille entre différents personnages secondaires (Debra par exemple) ou la vie domestique de Dexter. Ce schéma se répète ainsi d’épisodes en épisodes. Et démontre qu’une série a priori feuilletonnante peut voir sa structure figée. Cette organisation particulière est bien moins perceptible qu’un épisode bouclé d’un formula show et pourtant elle répond aux mêmes impératifs : uniformiser l’écriture. La force de ce système est de se dissoudre dans la narration. Au moins pour les quatre premières saisons. La suite (et le départ de Clyde Phillips) verra la répartition des différentes trames mise à mal par une gestion progressivement calamiteuse des éléments redondants.

L’importance temporelle donnée aux trames est un bon indicateur de la gestion narrative. La trame principal occupe peu de place parce que sa réussite dépend de la préservation du suspense. Il faut savoir doser les nouvelles informations pour entretenir l’intérêt du récit. Les seconde et troisième trames se partagent la majeur partie de l’épisode. Elles sont au cœur du système redondant de la série. c’est par elles que la série entretient son art si particulier. Enfin la dernière trame permet d’aérer le récit et d’offrir des moments de pause dans une narration dense. Ce sont des intermèdes légers, souvent drôles, qui permettent d’évacuer le caractère noir et sombre de la série.

Dexter se prête parfaitement au jeu de l’analyse par sa faculté à endosser plusieurs visages de la redondance. Son aspect versatile démontre que les auteurs s’appuient sur les forces de leur médium pour organiser un espace narratif suffisamment conséquent pour durer (jusqu’à une certaine limite) et suffisamment structuré pour se répéter. Nous verrons dans la dernière partie de ce dossier, qu’une autre série a inscrit la redondance dans son adn, pour un résultat tout autre. Dexter a fonctionné comme une machine bien huilée pendant quatre ans, avant de voir le train déraillé et devenir une locomotive narrative folle.

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