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Routine et Redondance dans les séries télé (4/4) : Le cas House (par Guillaume Nicolas)

Routine et Redondance dans les séries télé (4/4) : Le cas House (par Guillaume Nicolas)

Carte blanche à notre rédacteur invité du mois Guillaume Nicolas, qui nous fait partager une étude passionnante sur la notion de redondance dans les séries télé. Un dossier en quatre parties que vous retrouverez chaque mercredi (mais en fait mercredi c’était Noël donc vendredi) de décembre.

House est un formula show. Une série policière déguisée en show médical. L’expression de la redondance tient tout entier dans son dispositif : un malade, un épisode. Il existe bien sûr un traitement de fond sur le personnage tout au long de la série ; il évoluera, régressera, modifiera son comportement de façon éphémère, permanent, périodique. Ce changement s’effectuera à l’échelle d’une vie mais la nature profonde du personnage, ce qui fait son identité demeurera immuable. Comme le principe de la série. Un malade, un épisode.

Définir la série revient à définir le personnage. Expliquer sa redondance et son caractère justifié, c’est raconter le personnage. House est une créature d’habitudes, dépendant aux opiacés et nourri par un besoins de contrôle absolu. Il est têtu, légèrement misanthrope, possède une conception bien personnelle de la loi ou des règles et présente une morale intransigeante. Il agit de façon dictatoriale auprès de son équipe, n’hésite pas à brusquer le patient s’il estime qu’il est dans l’erreur ou ne choisit pas l’option la plus juste. Une fois tous ces éléments réunis, la perception d’une mécanique redondante s’explique naturellement. Elle est inscrite dans la psychologie du personnage, dans son métier et outrepasse les reproches habituelles que l’on peut lire à propos des formula show : la répétition.

C’est à David Shore que l’on doit ce travail. Au départ, simple commande d’un producteur qui voulait faire d’un médecin, un enquêteur. Sur cette base de travail, le showrunner va exploiter le motif de Sherlock Holmes et inscrire dans la série la part programmatique du personnage. Rarement un show n’aura été aussi dépendant du caractère et de l’humeur de son principal protagoniste. House est un personnage-monde.

House devient peut-être la plus belle réflexion autour du formula show. David Shore semble pointer tous les pièges potentiels et les annuler un par un par la grâce de son seul personnage principal. De la mise en avant d’une routine professionnelle, le showrunner établit un plan symbolique, métaphorique qui permet d’enrichir House tout en ménageant une mécanique pouvant être pris en cours. Chaque cas devient allégorique, exploitant les failles du personnage et sa psyché traumatisée. La répétition agit donc comme construction de la figure centrale de la série tout en offrant un champ dramatique suffisamment large pour accueillir des trajectoires multiples (les personnages secondaires, des intrigues annexes). Le patient de la semaine est un élément poreux qui va diffuser/infuser tout au long de l’épisode différents niveaux de lecture.

Mise en scène de l’addiction. House est dépendant du Vicodin. Motif régulier, il gobe des pilules tout au long de l’épisode. Ce gimmick est un modèle de caractérisation. Il définit le personnage par le geste. A priori anodin, ce procédé explique énormément de chose sur la nature répétitive de la série : elle dépasse la volonté. A plusieurs reprises, la série va exploiter ce motif de l’addiction. Le début de la seconde saison voit House libéré de la douleur, donc des drogues. Dans la troisième saison, elle s’incarnera dans un policier essayant de faire tomber House (après une consultation houleuse). Dans la cinquième saison, elle prendra la forme d’un fantôme et autres hallucinations. La sixième saison débute par un évènement majeur lié à la dépendance. Enfin la septième place House dans un traitement expérimental à la conclusion tragique. Cette dépendance est un enjeu dramatique qui revient. Elle poursuit une trajectoire cyclique, fait de hauts et de bas, de guérisons et de rechute, représentation d’un mal redondant dont on ne soigne jamais vraiment. Shore complexifie l’ensemble en liant l’addiction à la douleur et cet inconfort constant au génie de House. Un House qui ne souffre plus est un House moins performant (saison 02). L’homme doit puiser dans la douleur une force qui lui permet de résoudre de grands mystères médicaux. La recherche de la souffrance est également un motif redondant. Une autre entrée d’un programme qui place la répétition comme lecture principale.

Autre objet d’addiction : le mystère. House voit le monde comme un puzzle géant dont il manquerait une pièce pour permettre une perception totale. Chaque nouveau cas, qu’il choisit personnellement (pour la plupart) le place devant une énigme. Le patient est un challenge qui donne lieu à une routine bien particulière. Séances de diagnostiques différentielles, tests de traitement, rechute du patient puis l’épiphanie qui voit la résolution du problème. Là encore, la dépendance justifie la forme de la série. Elle créé un système, comme une mécanique bien huilée qui permet au personnage de combler un besoins quasi viscérale de trouver la vérité, ce qui est juste.

L’addiction est un motif de redondance qui aspire la série quand celle-ci cherche à changer ou évoluer. Comme si Shore lui-même essayait de se débattre face à une forme vampirique mais revenait perpétuellement au schéma initial parce qu’il y trouve le terrain fertile de son expression. House devient prolongement du showrunner.

Il devient dès lors difficile de différencier la vie propre que le personnage impose aux auteurs des intentions très contrôlées de Shore. House, en control freak, organise lui-même le changement. Dans la quatrième saison, il gère un immense casting pour remplacer sa précédente équipe. Comme si la perte de contrôle entraînait une remise en cause de son univers et par extension de ses habitudes. House a besoins de maîtriser les éléments qui l’entoure. Dans la huitième et dernière saison, ce besoins s’illustre par la tentative un peu désespérée de recréer une dynamique de travail (factice) par la composition d’une nouvelle équipe. Le chant du cygne de la série ne pouvait avoir lieu sans le caractère rassurant qu’entretient le maintient (illusoire) d’une formule. *ATTENTION SPOILER* House ira jusqu’à organiser sa propre mort dans l’ultime épisode, point paroxystique de cette nécessité absolue de contrôle. *FIN SPOILER*.

Dans tous les éléments qu’organisent House, il y a le geste du showrunner. Mais cela traduit également une crainte (justifiée) du changement, du déséquilibre potentiel qu’il évoque. Le personnage comme la série ont lutté pendant presque toute leur existence contre l’altération de l’habitude. La redondance offre un caractère rassurant dans lequel s’exprime le talent, le génie. Remettre en cause une formule qui fonctionne revient à réfuter la vérité selon la morale de House. Inscrire cette idée dans un personnage, voilà l’acte de génie de David Shore. La redondance est un prétexte, une excuse, une justification. Quelque soit l’angle que l’on aborde, il y aura toujours une réponse sensée offerte par la série. Shore a poussé la réflexion si loin que l’objet d’analyse a dépassé le cadre de l’étude pour devenir un objet vivant. Une formidable leçon d’écriture qui prouve, si besoin était, que la redondance peut être source de richesse dans la construction d’une série et d’un personnage. Mariage si parfait qu’il poserait presque l’éternelle question sans réponse : De qui l’oeuf ou la poule… Est ce le personnage qui a imposé la forme ou la forme qui a imposé le personnage ? Toujours est-il qu’une simple commande de producteur s’est transformée en l’une des plus passionnantes séries des années 2000.

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