Il était une fois Ryan Murphy

Il était une fois Ryan Murphy

Ryan Murphy, agitateur télé depuis 1999.

Ryan Murphy, agitateur télé depuis 1999.

Son amour des gens différents est aussi grand que celui qu’il porte aux idées dérangeantes. De Popular à American Horror Story, l’ancien journaliste aime avoir un pied dans les grilles de network et un autre dans les programmes du câble. Adepte du contrepied constant, Ryan Murphy s’impose comme une des figures de la télé des années 2000 et 2010.

Quand il était gamin, il voulait devenir pape. Il raconte aussi que sa mamie le forçait, alors qu’il n’avait que trois ans, à regarder le soap fantastique Dark Shadows quand il n’était pas sage. Et dans les bons jours, elle l’emmenait aux pompes funèbres, pour assister à des enterrements.

Ainsi va la vie chez American Horror Murphy ? Peut-être. « Je fais partie d’une très grande famille, confie-t-il à Julia Roberts dans un échange pour le magazine Interview. Dès qu’il y avait un décès, elle voulait que nous soyons elle et moi les premiers dans la chambre mortuaire. Elle me laissait y aller et je pouvais parfois toucher les corps des défunts. Pour que je comprenne ce que c’est d’être mort. C’est ma vie. Et je suis sûr que tu flippes, là maintenant ».

Entre le charmant et le tordu

Ne concluez pas cependant que Ryan Murphy est un triste sire. C’est beaucoup plus compliqué que ça. Grand amateur d’histoires, que ce soit pour le grand ou le petit écran, le bonhomme prend en fait un malin plaisir à être là où on ne l’attend pas.

Son curriculum vitae télévisuel parle pour lui, d’ailleurs. A la fin des années 2000, alors qu’il est une des figures du câble américain qui ose tout (et parfois n’importe quoi) grâce à Nip/Tuck, il lance Glee, une série sur une chorale dans un lycée américain pour un network.

Et quand American Horror Story, programme qui a violemment déconstipé l’anthologie télé, devient de plus en plus baroque, il prépare American Crime Story, pour s’attaquer au polar dès 2015. Plus de deux ans et demi après avoir produit en vain The New Normal, une comédie sur l’homoparentalité pour NBC.

« Je crois qu’il y a chez moi une inclination pour ce qui est beau et charmant et une autre pour tout ce qui est sombre et tordu, reconnaît-il encore dans Interview. Je crois que je suis attiré par tout ça. Quand American Horror Story est arrivé, j’en étais à me dire « Je n’en peux plus d’écrire de gentils discours pour les gosses de Glee, à propos de l’amour et de la tolérance. Ca me tue ». J’étais en mode « J’ai besoin d’écrire quelque chose à base de meurtres de masse et de sexe anal ».

Julia Roberts lui fait signe de se taire, avant qu’il n’ajoute « Non, mais je plaisante ».

Une confiance à toute épreuve
Glee, une série directement liée aux années lycée de Ryan Murphy.

Glee, une série directement liée aux années lycée de Ryan Murphy.

C’est un peu ça, la loi de (Ryan) Murphy. Être insaisissable. Quitte à jouer avec le public, encore et encore. Jusqu’à ce que l’on se demande où commence la fable et où s’arrêtent les faits.

Les faits, justement ? L’histoire du scénariste-producteur-réalisateur débute fin novembre 1965, à Indianapolis. La vie de Ryan débute tranquillement. Maman M. a abandonné sa carrière professionnelle pour se consacrer à ses enfants pendant que Papa travaille dans l’industrie de la presse. Le gamin se prend de passion pour la religion catholique et apprend surtout très vite à s’affirmer.

Ses séries traduisent un amour immodéré pour les gens en marge ? C’est vrai. Mais n’allez pas croire que le showrunner nourrisse un farouche besoin de reconnaissance ou de revanche sur son passé. En tout cas, il s’en défend.

Murphy n’a en effet jamais franchement douté de lui. Même quand il était jeune. Son assurance l’isole un peu pendant l’adolescence… mais c’est aussi ce qui l’aide à prendre conscience de qui il est.

La Clique et lui

« J’ai géré les questions relatives à ma sexualité à l’âge de 15 ans, raconte-t-il à NPR. J’ai annoncé à mon entourage que j’étais gay alors que j’étais un gamin populaire. Ca m’a toujours ému de constater que je n’ai pas eu à me battre pendant que d’autres sont obligés de lutter durement et sont souvent terrifiés de devoir le faire. Je l’ai fait très vite avec mes parents ».

Nous sommes alors en 1980, et les Murphy, parents de deux enfants, ne sont pas franchement heureux d’apprendre que Ryan préfère les garçons.

« Ils m’ont évidemment emmené chez un thérapeute. Mais il était génial. Au bout de deux séances, il les a convoqués. Il leur a dit « voilà comment est votre fils. Il sera toujours tel que vous le voyez aujourd’hui. Vous avez le choix maintenant. Soit vous l’acceptez tel qu’il est, soit vous le verrez s’éloigner. Mais ce sera de votre responsabilité ». Ils ont dit OK et ont pour ainsi dire accepté ce que je suis ».

Popular, la première série cocréée par Murphy. Il y a 15 ans, déjà.

Popular, la première série cocréée par Murphy. Il y a 15 ans, déjà.

Cet épisode conforte sans doute Murphy à être en phase avec ses multiples aspirations. Le garçon a en effet pris très tôt l’habitude de fréquenter des gens très différents. « Au lycée, je trainais avec deux groupes. Il y avait ceux que j’appelais la clique, que je retrouvais à la chorale (Glee revisite évidemment cette période, NDLR) et au club d’arts dramatiques et mes autres potes. Au sein de la clique, on avait l’habitude d’être entre gens assez différents, avec des rêves plus grands que nous et on voulait arriver à en faire quelque chose. Ce sentiment-là, je le comprends complètement ».

De la presse à Popular

On le retrouve d’ailleurs au cœur de toutes les séries de Murphy, trouve sa première expression télévisuelle dans un teen show un peu oublié aujourd’hui. Souvent à tort. Son titre : Popular, l’histoire de deux lycéennes qui évoluent dans deux sphères différentes et qui se retrouvent à vivre sous le même toit, au gré d’une recomposition familiale.

Après plusieurs années passées dans la presse, Murphy se lance dans l’écriture de fictions. Un désir qui l’habite depuis toujours et qui commence à prendre corps au milieu des années 90, lorsqu’il vend le script d’un film intitulé « Why Can’t I be Audrey Hepburn ? » à un certain… Steven Spielberg.

« C’est ce qui a lancé ma carrière et c’est assez miraculeux. Le mot n’est pas le bon parce que j’ai toujours tendu vers ce moment mais tout ça s’est finalement fait facilement, en fait, se rappelle-t-il dans son échange avec NPR. Spielberg l’a notamment acheté parce qu’il a dirigé le dernier film d’Hepburn, Always. Cela parlait de ce qu’elle représente dans l’esprit des gens lorsqu’il est question de comédie romantique ».

Le film ne se fera pas mais cela lui ouvre les portes de la chaîne WB, qui diffusait Dawson, Buffy et Charmed.

Créée avec Gina Matthews, Popular avec Leslie Bibb (dans le rôle de la fille qui aura ensuite une carrière) et Carly Pope (alias « celle qui aujourd’hui galère bien comme il faut ») au générique, porte en elle tous les éléments de l’univers de Ryan Murphy. L’envie de traverser en dehors des clous (la vie telle qu’on voudrait qu’elle soit) et le désir de célébrer des valeurs qui doivent guider tout un chacun (la vie qu’ont les autres, et à laquelle on aspire aussi).

Sarah Paulson, une des figures d'American Horror Story.

Sarah Paulson, une des figures d’American Horror Story.

Destabiliser, encore et toujours

Si ce n’est pas franchement un brouillon, le programme tente de lier deux cordes pas toujours simples à nouer, à coups de séquences délirantes et de scènes estampillées du macaron « gentiment diffusé sur un network ». Laissant un souvenir mitigé auprès du public (mais il a une vraie petite frange de fans), le show de feue a le mérite de servir de point de départ créatif pour le scénariste.

Qu’elles s’aventurent sur des chemins tortueux et tranchants ou qu’elles célèbrent l’amour, le couple et le chant, ses séries tournent en effet toujours autour de ce dont il fut question, à l’origine, dans ce premier essai.

Ryan Murphy l’avoue lui-même : son œuvre est traversée de multiples obsessions. La première et la plus importante lie les questions d’identité et de société. Comment la première est influencée par la seconde, surtout. Que ce soit pour magnifier des valeurs évidentes (Glee, The New Normal) ou pour montrer les affres d’hommes et de femmes en proie à toutes sortes de pulsions, pressions ou… perversions (Nip/Tuck, AHS).

Dans tous les cas, la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. Murphy rattache souvent l’anormalité (au sens littéral, ce qui sort de la norme) à la société qui l’a générée. Mais là où un David E. Kelley le fait pour justement questionner la société en tant qu’entité et ouvrir un débat complexe et décomplexé, Ryan Murphy est l’adepte de l’attaque au Panzer émotionnel. Plus ça choque, plus ça déstabilise, mieux c’est.

Une autre approche de l’audience
Nip/Tuck, une oeuvre symbolique de Murphy à plus d'un titre. Photo Mark Seliger/FX

Nip/Tuck, une oeuvre symbolique de Murphy à plus d’un titre. Photo Mark Seliger/FX

Les premières saisons de Nip/Tuck le démontrent assez bien. Surtout la deuxième, avec Famke Janssen et tout le petit monde qui gravite autour des docteurs Troy et McNamara. Murphy aime dérégler, déranger. Si le téléspectateur se questionne, c’est à lui de se débrouiller avec ses interrogations. Ryan allume la mèche, charge à celui qui regarde ses séries de se débrouiller avec le pétard.

C’est de cette façon que l’ancien journaliste a complètement investi une phrase que lui a lancé un spécialiste de la chirurgie esthétique californien alors qu’il était en reportage – Le fameux « Dites-moi ce que vous n’aimez pas chez vous »– pour explorer le thème de l’apparence en multipliant les variations. Jusqu’à l’épuisement.

Les séries et concepts de Murphy vieilliraient-ils plus mal que les autres ? Pas nécessairement. Mais une forte propension à sans cesse repousser les limites sans que cela ne serve toujours la narration fait que le bonhomme compte autant d’adorateurs (en quête de sensations fortes) que de détracteurs (qui stigmatisent une recherche obstinée de ce qui serait cool).

La recherche d’une vérité vs. l’usure

Le problème n’est pas tant de questionner l’audience sur ce qu’est la violence, l’amour ou la différence sans toujours formuler des pistes de réponse imparables. D’autres l’ont fait avant notre homme et ont bâti de solides succès ainsi.
Il tient plutôt dans la formulation des questions elles-mêmes qui, sous l’effet usant de la quête continue du choc émotionnel, perd de leur puissance. Et le fait de proposer des histoires bouclées sur une saison ne suffit pas à régler le problème. Loin s’en faut.

C'est comme le Port-Salut...

C’est comme le Port-Salut…

Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à Nip/Tuck, et à ses opérations de chirurgie. Dans ces séquences, les caméras dévorent chaque centimètre de chair. Un choix complètement assumé. « Je voulais montrer la violence de ces interventions, parce que si vous ne le faites pas, c’est comme filmer un cop show sans qu’aucun flic ne sorte son arme. Ca n’a aucun sens ».

C’est cette quête d’une certaine vérité qui a fait le succès du show. C’est aussi ce qui l’a fait tomber, dans ses dernières saisons, au rang de pantalonnade où la forme prend le pas sur le fond, encore et encore.

En lançant American Crime Story en 2015, Murphy restera-t-il Murphy ou franchira-t-il une nouvelle étape dans son parcours narratif ? Réponse dans quelques mois… mais on ait déjà que l’émotion sera reine. Comme toujours.

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