Black Mirror, Saison 2 Épisode 1 (Critique)

Black Mirror, Saison 2 Épisode 1 (Critique)

Note de l'auteur

Imaginez Éric Naulleau qui écrirait de la fiction produite par Endemol. Improbable, non ? C’est pourtant bien ce qui se passe de l’autre côté de La Manche.

Charlie Brooker est plus connu du public briton pour ses critiques acerbes du monde de la télévision que pour son travail d’auteur. Ce cynisme exacerbé, Brooker nous l’avait déjà démontré dans Dead Set en 2008. Dans la mini-série de E4, les participants au show de télé réalité Big Brother faisaient face à une zombiepocalypse depuis leur loft vidéosurveillé. Début 2012, Brooker put reconduire l’expérience avec Endemol sur Channel 4, non plus dans l’auto-citation parodique, mais avec des ambitions à la hausse. Sur cette même fibre techno-paranoïaque, Brooker nous lançait à la gueule le pitch alléchant de Black Mirror : “Si la technologie est une drogue, mais alors quels en sont les effets secondaires ?”.

Noir, c’est noir
En trois épisodes pas plus, trois stand-alone qui plus est, Black Mirror mettait brillamment en idée son concept de miroir : rarement une œuvre de fiction, et encore moins télévisée, nous avait mis face à nos propres errements, confrontés à notre propre rapport pervers à la technologie.

Dans National Anthem, le Premier Ministre britannique devait sodomiser un cochon en direct sur YouTube afin qu’un ravisseur libère la Princesse Susannah, membre de la famille royale. En ligne de mire : “Et vous, regarderiez-vous ?” Puis 15 Million Merits nous téléportait dans un monde futuriste où nous n’étions plus que des Mii, ces avatars des consoles de jeu Nintendo, nos vies résumées au nombre de crédits dont nous disposons.

Enfin, The Entire History of You créait sans qu’on le sache une formidable transition avec la saison 2, puisque toute notre mémoire visuelle se voyait numérisée puis stockée, offrant une transparence absolue de nos existences non sans danger, mais traitée ici habilement à l’échelle d’un couple. Un épisode qui a tapé dans l’œil de Robert Downey Jr. Puisqu’Iron Man en fait l’acquisition des droits pour le cinéma juste avant la diffusion de cette saison 2 début février.

Phœnix numérique
Pour cette livrée 2013
, Brooker a inversé le déroulement de sa saison, de l’intime vers l’universel, et chaque épisode se révèle un miroir de la thématique abordée dans ceux de la S01. Le miroir est partout… Le type est un psychopathe, on vous le dit.
Intitulé Be Right Back, le premier épisode diffusé le 11 février dernier, explore les limites de notre double numérique. Martha, jouée par Hayley Atwell (Les Piliers de la terre, Captain America: First Avenger), et Ash (Domhnall Gleeson, vu notamment dans Never Let Me Go de Mark Romanek, une histoire de clones, déjà) forment un jeune couple moderne. Lui, surconnecté, est accro aux réseaux sociaux et aux outils numériques, il n’est présent que d’une oreille, avalé par ces fameux écrans noirs.

Bobonne de Steve Rogers dans Captain America, Hayley Atwell hérite ici d’un rôle avec plus de corps, sans jouer du sien.

Ce manque d’attention à la vraie vie finira par lui coûter la sienne, de vie, dans ce qui semble être un banal accident de la route, probablement distrait par son smartphone. Au lieu de faire le deuil de son amour perdu, Martha cèdera à l’appel d’un tout nouveau service qui propose de créer un double numérique de la personne disparue. Si toute notre vie est en ligne -photos, vidéos, historiques et expériences, likes et amis-, pourquoi ne pas la reproduire ? De simple interface façon Siri d’Apple, le personnage de Ash ressuscité numériquement (ash > cendre, renaître de ses cendres… Quel filou ce Brooker) refait surface dans la vie de Martha sous la forme d’un clone androïde.

Suspension de crédulité
Nous nous arrêterons là
, car ce n’est pas tant la singularité de l’histoire qui fait la richesse de ce premier épisode que son traitement. Refusant le spectaculaire, Brooker nous emmène au vert, dans un cottage de campagne. Dans ce quasi huis-clos champêtre, la technologie apparaît par touches subtiles dans un environnement lo-tech, mais de façon oh combien réaliste. Le réalisateur Owen Harris, qui s’est fait la main sur quelques épisodes de Skins et Misfits, demeurera inconnu, dans l’ombre de l’ego de Charlie Brooker, mais sa mise en scène sensible est sans aucun doute une des clés de l’intégration réussie de la techno dans ce tableau du terroir britannique.

“Cet épisode a été écrit spécialement pour toi, Twitter.” Charlie Brooker

Be Right Back est né dans l’esprit de Charlie Brooker il y a plusieurs années de cela, alors qu’il supprimait des contacts sur son téléphone afin de gagner un peu de mémoire. En tombant sur le numéro d’une personne décédée, il hésita puis ne put se résoudre à l’effacer : “Cela aurait été irrespectueux de le supprimer”. L’idée a germé dans son esprit tordu, jusqu’à ce qu’il aie vent également de cette expérience menée en Chine, où des mères dont l’enfant est décédé se voient confier des robots-bébés comme “instrument de deuil”.

Si cet épisode n’est définitivement pas un programme de divertissement, et vous hante longuemment après son visionnage, c’est aussi parce qu’il ne situe pas dans un futur dystopique. Le réalisme de Be Right Back est tel que la notion d’anticipation du récit est des plus ténues : Black Mirror, c’est un lendemain techno-centré qui déchante.

P.S. : Impossible d’aborder le second épisode, White Bear, sans verser dans le spoil, nous vous laisserons le découvrir par vous-même, mais sachez que Be Right Back c’est Dora l’Exploratrice en comparaison. Dark !

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