Sacrements : l’œuf Fabergé de Clive Barker

Sacrements : l’œuf Fabergé de Clive Barker

Note de l'auteur

Une belle œuvre un peu creuse : tel paraît le destin des livres de Clive Barker, jamais tout à fait poussés dans leurs derniers retranchements narratifs. Restent un style maîtrisé (et joliment traduit) et quelques belles atmosphères.

1610-sacrements_orgL’histoire : Will Rabjohns est un photographe qui monte. Sa spécialité : capter l’image d’espèces animales en voie de disparition. La rencontre plutôt corsée avec une ourse polaire réactive un souvenir. Celui de Jacob Steep et de Rosa McGill, rencontrés durant son enfance dans la campagne anglaise. Un couple étrange, à la fois solaire et vampirique, qui semble avoir vécu plusieurs siècles. Et rechercher un secret : celui de leur présence au monde. Une double poursuite s’engage alors, celle de Will par Jacob trente ans après leur première rencontre, et celle de la vérité par l’Anglais, prêt à tout risquer pour la conquérir.

Mon avis : Un bon Barker, résolument, écrit voici une vingtaine d’années, au tiers de sa carrière donc. Servi par une très bonne traduction (malgré, çà et là, d’étranges répétitions de mots d’une phrase à l’autre – mais peut-être est-ce par fidélité au texte originel ?), ce texte déroule son univers entre deux eaux, toujours troubles. D’un côté, le réel du photographe ; de l’autre, la quête de sens de Jacob, meurtrier sans regret et sans relâche.

Les clichés, cependant, ne sont pas loin : Jacob est mâle, tueur, conquérant ; Rosa est femelle, attachée aux enfants, maternelle avec les êtres à la sexualité hésitante. Mais ces clichés trouvent leur explication dans la révélation du secret de leurs origines. Une révélation qui n’apporte finalement rien de crucial au récit. Celui-ci, en effet, tient davantage à un vrai plaisir de narration, parfois entaché – comme souvent chez Barker – de passages par trop explicatifs. Comme si l’auteur ne pouvait s’empêcher d’être docte avec sa propre histoire, tout en lui lâchant la bride la plupart du temps.

Clive Barker.

Clive Barker.

La faiblesse de Barker, cependant, tient plus à une quasi-volonté de ne pas exploiter à fond son matériau. Comme un refus d’exigence. Au final, on ne ressent guère le poids des siècles sur la psyché de Jacob et Rosa. Trop détachés de leur propre destinée, malgré l’obsession de Jacob envers Dieu. Un peu comme si la passion de Steep envers le vide, qui le pousse à exterminer toute espèce vivante afin de provoquer son face-à-face ultime avec Dieu, avait entamé le sol sous ses pieds… et n’avait laissé qu’une coquille un peu creuse. Certes belle et ouvragée, avec quelques pointes (on ne saurait dire « envolées ») très « barkiennes » vers une forme de violence stylisée et de scatologie presque élégante, mais toujours un peu décevante en définitive. Une image s’impose : celle d’un œuf de Fabergé, façonné par un artisan doué mais sans tout à fait la vie que pourrait lui insuffler un véritable démiurge.

Si vous aimez : L’Océan au bout du chemin de Neil Gaiman, (chronique par Déborah Gay, ici) pour ce garçon plongé, en pleine campagne anglaise, dans le merveilleux, l’étrange ; qui l’oublie pour le redécouvrir bien plus tard, et se mettre en quête de ces événements vécus dans la Faërie (comme dirait Tolkien). Ou The Hunger, roman de Whitley Strieber transposé au cinéma par Tony Scott avec Catherine Deneuve et David Bowie, pour ses vampires d’un nouveau genre, fascinants, élégants, à la fois égarés et sexuels, mortels et attachants.

affiche-film-les-predateurs-1346Autour du livre : Dans une interview de 1996 accordée à Lost Souls, l’année de publication de Sacrements, Clive Barker décrit ainsi son livre : « Il parle de la façon dont nous devenons ce que nous sommes et dont nous devons y faire face en intégrant ces choses qui nous sont arrivées dans notre enfance, qu’elles fussent bonnes ou mauvaises. Il parle également de ce qui arrive à notre planète. » Apparemment, le fait que le héros soit gay a d’abord posé un problème à l’éditeur de Barker, HarperCollins – comme à Jacob Steep, en définitive, qui semble trop hétéro pour être honnête… HarperCollins aurait eu peur de « perdre des lecteurs ». Ceci dit, la dimension homosexuelle du livre demeure assez anecdotique, malgré une forte dimension autobiographique : Will est, comme le Barker d’alors, un gay d’une petite quarantaine d’années, Anglais « exilé » en Californie, et artiste. Rappelons à ce sujet que, s’il n’est pas à proprement parler photographe, Barker est aussi un artiste visuel (peintures, illustrations de ses propres livres, dessins, etc.).

Extrait : « Au fil de ses voyages, il avait vu se lamenter des centaines d’espèces. Il avait photographié l’éléphant devant la dépouille de son congénère abattu, qui trahissait sa douleur dans le moindre tressaillement de sa masse ; et les singes qui hurlaient, fous de désespoir, penchés sur leurs morts comme des guerriers highlanders à la veillée funèbre ; et une femelle zèbre flairant le cadavre de son petit déchiré par des chiens errants, qui courbait la tête, accablée par cette perte. L’existence ne ménageait décidément pas les êtres capables d’entretenir des liens, car ces liens finissaient toujours par être brisés, tôt ou tard. L’amour sait plier, mais c’est la vie qui rompt. Elle rompt et s’effondre tandis que la Terre poursuit sa course et que le ciel demeure, comme si rien ne s’était passé. »

Sortie : octobre 2016, éditions Bragelonne, 664 pages, 25 euros.

Vincent Degrez

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