San Diego Comic Con : La vie (rêvée ?) des Showrunners

San Diego Comic Con : La vie (rêvée ?) des Showrunners

Vendredi après-midi, c’était une double première à San Diego. Le Lyceum Theatre, théâtre assez reculé du centre-ville de San Diego accueillait son premier panel du Comic-Con. Vu la demande du public et la multiplication des évènements sur les quatre jours, Comic Con International n’a de cesse d’étendre ses sites : le Lyceum vient ainsi rejoindre les grandes salles des hôtels près du Convention Center, le Hilton et le Marriott. Une tombola avait lieu le matin même, où on tirait au sort les heureux gagnants de deux tickets pour ledit panel. Une première moyennement réussie, puisque éloignement du cœur du Comic-Con oblige, les 150 places n’étaient qu’à moitié prises. Qu’à cela ne tienne : le documentariste Des Doyle et le producteur Ryan Patrick McGuffee venaient présenter les premières images d’un projet qu’il porte depuis trois ans : le documentaire Showrunners.

Ils sont venus, ils sont tous là. Celui-ci a fait l’objet d’une campagne de financement collaboratif via Kickstarter. Le monde réuni est impressionnant : comédies, dramédies, dramas, câbles, networks, il semble que tout le monde est là : de Joss Whedon à Terence Winter (Boardwalk Empire) en passant par Damon Lindelof (LOST) ou Jane Espenson, beaucoup se sont confiés à la caméra de Doyle.

Les confidences : c’est ce qui frappe le plus. Lever le pan sur ceux qui gèrent l’arrière-cuisine de vos séries préférées, ce n’est pas nouveau : on pense notamment à la série Showrunners diffusée sur OCS. Mais Des Doyle tente de faire un film choral, en télescopant les expériences des uns et des autres, et en tentant de répondre à la question : pourquoi le poste de showrunner est le plus convoité mais aussi le plus destructeur de toute l’industrie de la télé ?

Pour en parler, deux « boss » et une ex-« boss » de séries étaient présents, et de très gros calibres : rien de moins que Bill Prady, de The Big Bang Theory, Hart Hanson, créateur de Bones, et Jane Espenson qui officie actuellement sur Once Upon A Time, et a travaillé sur un nombre incalculable de séries, dont Caprica où elle fut showrunner avant de jeter l’éponge.

À Bill Prady, également le plus disert du panel, revient l’honneur de résumer le rôle de showrunner : « En général, nous sommes des sortes de scénaristes de haut niveau. Sur la série, j’ai le dernier mot sur tout : le scénario, le plateau, les costumes, les coiffures, et surtout le planning. Nous avons un ensemble hallucinant de responsabilités : je décris souvent cela comme avoir un emploi normal, mais gérer trois supérettes 7 Eleven à côté. » Jane Espenson renchérit : « En fait, l’écriture ne représente qu’une petite quantité de notre travail. Sur Caprica, j’ai laissé ma place car je n’étais pas la meilleure personne dans l’équipe pour gérer la série. Personnellement, je n’ai jamais aspiré à le faire, mais l’offre de Caprica ne pouvait pas se refuser. »

Parmi les casse-têtes des showrunners, en plus des relations avec les scénaristes, acteurs et leur équipe : composer avec les cadres de la chaîne, qui leur laissent beaucoup de commentaires et annotations sur les scripts. Bill Prady se rappelle d’une fois où la chaîne ne voulait pas lui laisser montrer un singe en train de fumer, « car cela s’apparentait à la glorification. On nous a demandé de le mettre en contexte, par exemple, ajouter que les singes sont stupides. Nous avons donc dit : oui, ce singe est plus cool que les autres parce qu’il fume, mais le reste de la journée les singes restent là à se masturber. La chaîne a accepté de tourner la scène dans ce contexte ! »

Beaucoup finissent épuisés. Les maux des showrunners sont tels que le trailer nous apprend que le poste arrive à épuiser énormément de scénaristes. Bill Prady décrit l’état d’esprit comme étant celui de « quelqu’un qui est toujours à la traîne sur plusieurs tâches. Il n’y a pas de scripts écrits, pas le temps de faire quoi que ce soit. » Être showrunner, c’est aussi composer avec les desiderata de l’équipe, comme ce jour de tournage de Dharma & Greg, dont l’équipe reprenait le chemin du plateau après le 11 septembre 2001. « Le producteur exécutif est venu me dire que les gens s’attendaient à ce que je coordonne une prière collective », relate Bill Prady. Hart Hanson, incrédule : « Et tu l’as fait ?!? »

Ce qui revient le plus souvent, ce sont les problèmes relationnels, avec l’équipe mais aussi avec les proches et la propre famille des showrunners. Bill Prady dit qu’il avait du mal à expliquer à sa femme les problèmes spécifiques, « car le fait de remettre en contexte ce qui fait qu’on est agacé prend trop de temps ». Jane Espenson confie qu’elle « aurait aimé savoir ce qu’elle a mal fait sur Caprica. Je me suis inscrite à une formation pour showrunners, mais j’ai été recalée ! »

La solution à ces migraines ? Déléguer. « Je me souviens qu’en travaillant sur Buffy, je voyais Joss Whedon à l’œuvre. C’était David Greenwalt qui gérait Angel, mais je le voyais disperser ses efforts. » Hart Hanson : « J’ai dû déléguer la post-production de Bones à quelqu’un d’autre. J’ai dû apprendre à laisser quelqu’un d’autre gérer l’équipe pour libérer 6 à 8 heures de la journée. » Espenson a pris l’exemple d’Eddy Kitsis et Adam Horowitz sur Once Upon A Time : « Ils se connaissent depuis longtemps, donc ils échangent souvent les rôles : l’un sera avec les scénaristes tandis que l’autre sera en post-production ».

Mais le statut de plus en plus public du showrunner, surtout en tant que chef scénariste comme le soulignait Jane Espenson, les expose de plus en plus. « Cela s’est vu sur Gilmore Girls », dit Bill Prady. « Sur la dernière saison, tous les scénaristes étaient très bons ; mais aucun ne possédait la voix d’Amy Sherman-Palladino ». Des Doyle a noté le bond important qu’ont accompli les deux showrunners de LOST, Carlton Cuse et Damon Lindelof, « à travers des émissions spéciales, des podcasts. Les téléspectateurs ont commencé à prêter attention à eux. »

Il est également important de savoir pour qui on fait la série. Hart Hanson a pris l’exemple de son père, qui ne sait toujours pas comment Temperance Brennan résout ses enquêtes. Bill Prady était fasciné de voir Dan Harmon (Community) « se prendre la tête sur Twitter avec un gamin de 14 ans de l’Indiana ! »

La pilule la plus amère, même si Hart Hanson souligne que « chaque jour on travaille avec des gens intéressants », c’est le poids du métier sur les relations personnelles. Bill Prady a confessé qu’« à la fin de la journée, il ne reste plus rien de soi. On est comme un tube de dentifrice vidé. On est séparé de sa famille. » À titre personnel, cela lui a coûté son mariage. Un courage salué par Hart Hanson : « Tout le monde à Hollywood dit que la famille passe avant tout. Ce sont des enfoirés de menteurs ! » Un panel vraiment très éclairant sur les avantages et les travers du poste. Des Doyle a annoncé bénéficier d’une distribution américaine pour le documentaire avec Submarine Entertainment, ce qui lui garantit un passage dans quelques salles.
Le compte Twitter, ouvert depuis les débuts du projet en 2011 : https://twitter.com/ShowrunnersFilm
Le site : http://www.showrunnersthemovie.com/

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