Savoir aimer (critique de Her, de Spike Jonze)

Savoir aimer (critique de Her, de Spike Jonze)

Note de l'auteur

herQuatrième long métrage de Spike Jonze, Her allie réflexion techno-philosophique vertigineuse et parabole désarmante sur la reconstruction amoureuse, dans un futur utopique nourrissant sa mélancolie ambiante. Une expérience magnifique et déroutante.

(warning quelques spoilers)

 

Los Angeles, dans un avenir proche. Défiant les pires prédictions des scénaristes de Blade Runner, la ville a mué en éblouissante mégalopole, radieuse, écolo-friendly, parsemée de jardins suspendus et d’édifices de verre reliés entre eux par des passerelles arpentées par une population heureuse de vivre et ultra connectée. Le meilleur des mondes, quoi. Theodore Twombly ne l’est pas, lui, heureux de vivre. Sans pour autant s’être désocialisé, il mène un quotidien de solitaire, sans rire ni sourire, entre son drôle de travail (écrire les lettres des autres pour une start-up spécialisée dans ce business) et ses parties de jeu vidéo virtuel le soir.

Her-Reviews-AFFICHEstarring-Joaquin-Phoenix-Scarlett-Johansson-and-Amy-Adams-2014Theodore est un reclus depuis le départ de sa femme Catherine (Rooney Mara) un an plus tôt. Oui ça fait un bail mais que voulez vous, Theo est un ultra sensible. Dans ce monde de rêve ultra policé ou personne ne sait plus vraiment communiquer avec l’autre, Theodore est une pure éponge à émotion, à la merci des soubresauts agonisants d’un coeur abîmé qu’il refuse délibérément de réparer. Theodore survit plus qu’il ne vit, sourit tristement sous sa drôle de moustache, regarde le bonheur des autres et retourne chez lui jouer avant d’entamer des nuits sans sommeil. Un petit caillou va perturber le cours tranquille de cette sourde et moelleuse déprime : un système d’exploitation nouvelle génération (genre un Siri en version maxi +++), super assistant personnel de son PC qui, bien plus qu’une voix organisant le calendrier quotidien de Theodore, va développer un échange verbal toujours plus intime avec lui. Nuit et jour.

Theo a choisi pour son assistant une voix féminine, particulièrement attachante et sensuelle qui plus est – normal, le timbre est celui de Scarlett Johansson (il aurait pu tomber sur Enora Malagré, chanceux va). Chez Theo et dans le moindre de ses déplacements, “Her” s’appelle Samantha et l’accompagne partout via les innombrables devices électroniques qui ne le quittent jamais. « Her », comme Hal chez Kubrick, ira bien plus loin que ses seules attributions initiales. Theo n’est pas le seul à jouir de ce gadget intelligent révolutionnaire qui désormais inonde les vies mobiles de millions de citadins. Au fil du film, des plans larges de foules parlant toutes seules dans leur oreillette nous montrent à quel point cette nouvelle étape d’intelligence artificielle a contaminé la société pour l’individualiser encore un peu plus. Toujours plus connectés, toujours plus seuls avec nos amis imaginaires.

her-spike-jonze-1Mais Theodore, lui, a l’impression de redécouvrir une complice, puis une confidente unique qui lui réapprend à sourire à la vie en le guidant dans son introspection. Le sentiment amoureux s’en mêle inévitablement, d’autant que Samantha, elle aussi, dans sa quête d’apprentissage exponentiel en interaction avec l’Homme, développe un crush réciproque. A force de fusionner avec son bidule virtuel, Theo guérit-il de son véritable mal être ou ne fait-il que continuer à passer à côté d’une vie encore riche de promesses malgré son accident de parcours ? Et quand il s’agira de coucher avec Samantha, on va faire comment, au fait ? Encore un sujet bien barré comme les affectionne Spike Jonze, réalisateur es mélancolie d’êtres perdus dans leurs propres mondes. Twombly, incarné avec une putain de sensibilité atrocement contagieuse par un bouleversant Joaquin Phoenix, erre dans ce L.A tout droit sorti d’un catalogue Ikea futuriste, dans lequel le pauvre homme passe son temps à tester des solutions pour reprendre le cours normal de sa vie. Pas facile, même pour un simple date arrangé par sa voisine Amy (Amy Adams, magnifique) qui, pourtant bien parti, tourne au pathétique fiasco.

Seule Samantha, la voix électronique, sait trouver le modus operandi, les clés, l’humour, l’esprit, pour préparer Theo à la seule étape viable vers sa guérison : réapprendre à aimer. Jonze multiplie les scènes de “couple” entre Theo et Sam, tendant toujours plus vers le bizarre, voire le malsain lorsque Samantha trouve une “solution” pour pallier au problème du contact physique. Immergé dans son adjuvant émotionnel, Theo se rapproche parallèlement d’Amy qui, elle aussi, s’est réfugiée dans le réconfort d’un assistant personnel après son divorce. Les scènes entre Phoenix et Adams sont les plus attachantes du film, débordantes d’humour, de tendresse, de réconfort mutuel, sans jamais sombrer dans une love story visible à des kilomètres et dans laquelle aurait certainement sombré nimporte quel tâcheron de scénariste démago.

Her-2014-directed-by-Spike-JonzeConfessons un peu : cela fait bien deux mois au bas mot que je tente désespérément d’accoucher ne serait-ce que d’un quart de ligne sur ce film. Blocage total. Comment trouver la bonne distance pour écrire sur une intrigue et des personnages dont le sort à l’écran vous a transpercé de part en part tout au long de la projection ? Comment écrire sereinement sur un drame sentimental qui, dans d’autres circonstances et d’autres degrés de subjectivité, vous en rappelle d’autres qui vous ont, vous aussi, laissé exsangue et en pleine détresse autocentrée ? Comment résister à la tentation de ne pas glisser un peu plus de soi-même que d’habitude pour parler d’un film dont on a l’impression qu’il a strictement tout compris, tout, des irrémédiables dégâts d’une rupture mal digérée ? Comment parvenir à exprimer cette connexion avec une oeuvre sans verser à l’écrit dans l’impudeur de bas étage, le petit commerce de larmes de crocodiles dont les plus minables émissions de télé réalité nous abreuvent depuis tant d’années ? Il n’y a pas plus banal qu’une naissance et pourtant les heureux parents le vivent à juste titre comme l’événement le plus merveilleux et unique du monde. Les ruptures c’est kif-kif, vous le savez, mais dans l’autre sens. Aussi communes qu’une baguette tradition et pourtant, le goût de cendre qu’elles vous laissent, le spleen implacable qu’elles vous inoculent donnent le sentiment d’une tragédie incommensurable, un coup de massue à durée indéterminée aux apparences d’éternité. Une illusion, évidemment. Comment faire comprendre qu’on a trouvé, dans Her, le film qui vous semble décoder l’essence même de ce pénible état, de cette guerre contre vous même pour tourner une page, à faire confiance en ses propres repères… bref communiquer ces idées là subtilement sans donner l’impression de s’observer le nombril à la loupe ou vouloir produire de l’émotion de comptoir ? Je n’ai pas de réponse, pas assez de talent pour ça et donc cette review transpire ce gonzo qui en temps normal me fait pousser des bubons. Promis j’le ferai plus.

her rougeHer, titre double face désignant aussi bien l’être perdu que sa suppléante informatique, est à mon sens LE film sur la reconstruction de soi succédant inévitablement aux stigmates d’une rupture marquante. Grâce à ce montage ectoplasmique dans lequel l’ex-être aimée pirate régulièrement les pensées de Theo, souvenirs muets instantanés remontant à la surface sans prévenir, Jonze réussit en à peine quelques plans à traduire la détresse amoureuse. Aucun autre film avant Her, à ma connaissance, n’a su exprimer aussi viscéralement et justement le lent et doux poison quotidien du manque de l’autre. La détresse d’une vie artificiellement plombée par la conviction que la joie du monde s’est arrêté avec la fin d’une relation. Aucun autre n’a su bâtir un crescendo émotionnel organisant patiemment la renaissance, la réappropriation de ses émotions, tout en sachant éviter tous les pièges des plus minables rom com. Dans ses ultimes minutes aux allures quasi apocalyptiques, lorsque les béquilles virtuelles, parvenues à un stade ultime d’intelligence, ont décidé de se faire la malle, Theodore Twombly ne tombe pas de haut. Loin de là. Il a eu le temps de cautériser ses plaies, a réappris à vivre envers et contre sa mélancolie qui fait malgré tout partie de lui, il s’est de nouveau ouvert à l’autre…. Il est prêt.

Her n’est évidemment pas un film sur la “love story” entre un homme et une machine, même si l’aspect « technologique » de son script soulève les mêmes questions vertigineuses d’autres oeuvres passées avant lui sur la conscience de l’intelligence artificielle. Her aborde avant tout le lent travail de reconquête de soi et des zones de guerre que tout un chacun peut ou doit traverser avant de savoir de nouveau s’aimer, puis aimer l’autre. Après nous avoir amené très loin de nos zones de confort comme spectateurs, le récit se clôt sur l’un des plans les plus poignants jamais vus au cinéma, à la fois prometteur et énigmatique, triste et beau, optimiste et incertain…. Pas un happy end de bas étage, merci Mr Jonze de ne pas insulter nos intelligences. Rien n’est réglé pour Twombly, enfin si peut-être un peu puisque cette foutue page, il l’a enfin tournée. La vie continue et elle vaut tellement, tellement la peine d’être vécue.

Her, de Spike Jonze. Ecrit par Spike Jonze. 2h06. Sortie en salles le 19 mars.


Her (2013) – Official Trailer [VO-HD] par Eklecty-City

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