Schizophrénie (critique de Flight, de Robert Zemeckis)

Schizophrénie (critique de Flight, de Robert Zemeckis)

Note de l'auteur

Premier long métrage « en dur » de Zemeckis depuis Apparences, Flight vole au-dessus des terres du (mini) blockbuster catastrophe, du mélo rédempteur, du thriller procédurier et de la fable morale. Une expérience bipolaire, alternant le très brillant (notamment la mise en scène toujours aussi virtuose) et la lourdeur pontifiante malgré une intéressante manipulation de nos valeurs éthiques.

SYNOPSIS FLIGHT (dossier de presse)
Whip Whitaker (Denzel Washington), pilote de ligne chevronné, réussit miraculeusement à faire atterrir son avion en catastrophe après un accident en plein ciel… L’enquête qui suit fait naître de nombreuses interrogations… Que s’est-il réellement passé à bord du vol 227 ? Salué comme un héros après le crash, Whip va soudain voir sa vie entière être exposée en pleine lumière.

Les premières images de Flight m’ont étrangement fait penser à Savages d’Oliver Stone. Dans une chambre d’hôtel, Denzel Washington se réveille d’une nuit de sexe et et d’alcool avec une sublime créature, qui évolue devant la caméra nue comme un vers… et, what the fuck, de face en plus ! Je n’avais pas le souvenir d’avoir jamais vu un minou dans un film de Zemeckis et, surtout, la vision d’un sexe de femme dans une grosse production américaine me parait désormais aussi improbable qu’un épisode passionnant de Castle. Là-dessus, Denzel, encore bourré, va s’enfiler quelques rails de coke pour faire passer la gnôle avant d’assurer la liaison Orlando-Atlanta comme pilote d’un avion de ligne de la compagnie SouthJet…. Et son coup d’un soir n’est autre qu’une de ses hôtesses de l’air… Le tout sous la férule du réalisateur du dégoulinant Forrest Gump, non mais où va-t-on là ?

Ces premières minutes, et à vrai dire les trois bons premiers quarts de Flight, offrent cette proposition de cinéma réjouissante d’un vieux briscard qui, à l’image de papy Stone dans Savages, semble faire un gros doigt au cinéma formaté grand public envahissant de plus en plus les plannings des majors. Certes, ces trois derniers mois auront offert une belle coïncidence d’oeuvres fortes et ambitieuses – Zero Dark Thirty, Django, L’odyssée de Pi, Argo, The Master… Mais quelques hirondelles ne font pas le printemps et, hormis ces fulgurances, on est toujours en droit de se morfondre sur le Hollywood perdu des années 70 et 80 qui savait concilier grand spectacle et rugosité, talents de liste A et films pour adultes. Et Flight, définitivement, n’est pas destiné au plus grand nombre. Une bonne surprise jusqu’à un dernier quart qui, hélas, prend l’exact contrepried de l’ambiance provocatrice parcourant le métrage.

Réalisateur schizophrène, à la fois dinosaure old school et précuseur d’une nouvelle ère technologique avec Le Pôle Express et La Légende de Beowulf, Zemeckis donne souvent l’impression de mal gérer la coexistence de sa profonde nature d’entertainer parfois lourdaud et d’authentiques saillies adultes. C’était le cas dans Forrest Gump, Contact, Seul au monde et Apparences. A chaque fois, de purs moments de cinéma intenses, vibrants, où les choix de mise en scène vous impliquent viscéralement dans le récit. Mais aussi des carences de rythme, effets chocs prévisibles ou choucroutes émotionnelles à la limite du mauvais goût. Flight, c’est un peu rebelote à ceci près que le film suscite tout de même la sympathie sur la longueur pour une myriade de raisons. Retrouver Zemeckis sur un long métrage “live” 13 ans après Apparences. Déguster une brochette de chéris de ces geeks dans des seconds rôles absolument parfaits (Bruce Greenwood, Don Cheadle, John Goodman…). Se prendre dans la tronche la plus incroyable scène de crash aérien depuis le Etat Second de Peter Weir. A elle seule, elle vaudrait le déplacement en salles tant son découpage et son ultra-réalisme (malgré l’énormité de sa conclusion) engage radicalement toute l’attention du spectateur. Par sa lisibilité et son parti pris réussi de coller aux basques de Whitaker pendant presque toute la durée de la scène, la réalisation de Zemeckis met alors un paquet de tâcherons à l’amende.

Le syndicaliste aérien Charlie Anderson (joué par Bruce Greenwood), l’avocat Hugh Lang (Don Cheadle) et ce vieil ivrogne récalcitrant de Whip Whitaker (Denzel Washington). Les deux premiers sauront-ils sauver le troisième de lui-même ?

Enfin, Flight a surtout pour mérite de manipuler nos canons moraux comme rarement dans une production de major américaine : lorsque l’enquête des autorités concernées révèle l’état d’ébriété avancé de Whitaker au moment de l’accident, notre propre concience est sollicitée en permanence. Cet homme est-il responsable de l’accident du vol 227 ? Doit-il être puni pour les morts (seulement 4, sur un total de 102 passagers) ou au contraire traité en héros pour avoir sauvé le plus grand nombre ? Et surtout, même si la question n’est jamais posée explicitement : Whitaker aurait-il réussi son hallucinant exploit sans coke ? Bref, enflure irresponsable ou pilote héroïque ? Comment lui-même va-t-il se comporter durant son procès, au moment d’un choix crucial à faire à l’issue du film ?

Et puis, hélas, Flight, c’est aussi une love story franchement inepte et téléphonée entre Whitaker et une jolie junkie sans rapport avec l’accident (Kelly Reilly, la Wendy de L’auberge espagnole et des Poupées Russes). C’est également l’accumulation d’une symbolique religieuse hyper gonflante, même si le temps d’une scène Zemeckis se moque ouvertement de la frange bondieusarde de son public. Flight, c’est enfin une destination scénaristique finale qui ne déplaira certainement pas au public d’Oprah Winfrey, ni à la Bible Belt américaine, mais qui résonne hélas comme une pure capitulation artistique eu égard aux fracassantes ambitions de départ. Schizo Bob a encore frappé, sa nature populo-balourde a pris le dessus en accord avec le script dégonflé de John Gatins. A vous de juger si pour autant, son film se crashe dans ce virage final ou au contraire, poursuit son vol vers des sommets d’émotion.

 

FLIGHT, de Robert Zemeckis. En salles (durée : 2h18).

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