Secret Empire, de Spencer, McNiven, Sorrentino et Yu

Secret Empire, de Spencer, McNiven, Sorrentino et Yu

Note de l'auteur

Le souffle de l’ouragan et le dessin de Sorrentino notamment : ce Secret Empire voit grand et prend son temps. Malgré quelques grandiloquences, on ne boude pas son plaisir face à des super-héros à la dérive, qui tentent de contrer les vues fascisantes d’un Captain America passé du côté obscur.

L’histoire : Captain America a pris la tête de l’Hydra et le pouvoir aux États-Unis, et lorgne désormais la totalité du monde connu. Les autres super-héros doivent choisir leur camp, entre la collaboration plus ou moins forcée et l’entrée dans la résistance. Et ce, tout en cherchant une solution et en gardant l’espoir, coûte que coûte.

Mon avis : C’est indéniable, il y a du souffle dans ce Secret Empire écrit par Nick Spencer (Iron-Man 2.0, Ultimate Comics X-Men, Ant-Man). Le souffle d’un ouragan, qui bouleverse l’univers Marvel tel que nous le connaissons. Captain America chef suprême de l’Hydra, organisation terroriste née sous la plume de Stan Lee et le crayon de Jack Kirby en 1965 ? L’idée est proprement incroyable. Et fait tout l’enjeu de cette intégrale éditée par Panini. Un volume de plus de 400 pages – il fallait bien cela pour déployer tout l’arc narratif et en exploiter les myriades de ramifications, comme autant de têtes de l’hydre de Lerne.

Du plus profond des tunnels qui s’enfoncent au sein du Mont, “siège” de la résistance, jusqu’au combat spatial contre des hordes d’aliens, Nick Spencer prend son temps – et son espace – pour poser son récit et le faire rebondir. Pas de grande surprise, non. Pas vraiment d’étonnement dans ce Secret Empire. Et bien peu d’humour, aussi. Mais une histoire au long cours ; celle, d’abord classique, d’un ennemi qui modifie en quelque sorte le passé pour transfigurer le présent ; celle, ensuite, qui en explore toutes les possibilités. Et notamment, une fois l’Hydra au pouvoir, cette façon bien fascisante de réécrire les manuels d’école au profit d’une idéologie nouvelle. Si l’on possède les manuels, on possède l’Histoire. Et si l’on possède l’Histoire, on tient les rênes du futur.

C’est cela, dans le fond, que Nick Spencer choisit de représenter ici. Bien entendu, il y a de la baston, beaucoup de baston, sans doute trop. Mais on retiendra surtout l’autre discours, celui de l’introspection, de la honte, du remord. Tous ces super-héros qui n’ont rien vu venir, qui n’ont rien pu empêcher, et qui doivent vivre avec des milliers de morts sur la conscience. Pire, c’est précisément à cause de leur vanité, de leur besoin de reconnaissance, de leur égoïsme fondamental que le monde en est arrivé là, avec bien peu d’espoir de trouver une solution. « Et nous avons donc affronté notre ennemi ultime… le mal que nous étions devenus », dira l’un d’eux.

Si le scénariste parvient plutôt bien à éviter le manichéisme – même l’Hydra n’est pas monolithique dans ses objectifs et ses moyens – il verse souvent dans le grandiloquent, surtout dans la dernière partie du livre. Spencer se veut lyrique mais il est fréquemment pompier. Peut-être parce que, sous couvert de « bouleverser le monde entier » (dixit l’éditeur) en faisant de Steve Rogers le chef suprême de l’Hydra, il s’est cantonné aux limites propres à Marvel. Tout le monde n’a pas la plume ni le cerveau d’Alan Moore. Du coup, c’est parfois très long, la mécanique est trop bien huilée, on finit par se foutre un peu des destins individuels et du devenir collectif. On sent bien où nous emmène Spencer, on sait que le happy end sera au rendez-vous – après tout, Disney a les clés de la “maison des idées” (qui commence à en manquer).

Côté dessin, Andrea Sorrentino (Old Man Logan, Gideon Falls) sauve largement la sauce, en ajoutant une dimension âpre et dramatique au propos. Son dessin, toujours aussi maîtrisé dans sa couleur et inventif dans sa composition, assèche le texte de Spencer, le ramène à sa quintessence, fait voir l’os sous le gras de dialogues et de situations parfois convenus.

Plusieurs dessinateurs se partagent les pages de Secret Empire, ce qui crée une belle diversité de tons et d’ambiance, même si tous les styles ne fonctionnent pas aussi bien. Mention spéciale pour les passages oniriques qui voient un Steve Rogers barbu s’opposer à Crâne rouge dans un monde de terreur.

Si vous aimez : Les histoires de super-héros où la limite entre le Bien et le Mal est plus floue que d’habitude, où la fin justifie parfois les moyens, et où l’on peut sauver le monde tout en passant pour un salaud total. Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, par exemple.

En accompagnement : The Downward Spiral de Nine Inch Nails, pour sa fusion “chair et métal”, à l’image de ce récit et de personnages comme Hank Pym/Ultron.

Secret Wars
Écrit par
Nick Spencer
Dessiné par Andrea Sorrentino, Steve McNiven, Leinil Francis Yu, etc.
Édité par Panini Comics

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