Les séries françaises à l’épreuve des saisons (partie 1)

Les séries françaises à l’épreuve des saisons (partie 1)

Ne plus attendre deux ou trois ans entre deux saisons d’une série française. Formulé par une large partie du public, ce vœu devient réalité dans un nombre de cas croissant. Mais cela n’est jamais évident. Si, pour arriver à ce résultat, il n’y a pas une méthode qui prévaut, plusieurs questions clefs restent au centre de la discussion.

« Demain, lundi 5 janvier.
Je vais me rendre sur le tournage de l’épisode 8 à la Cité du Cinéma. C’est le premier jour de LM (Laïla Marrakchi, NDLR) qui réalise les épisodes 8 et 9. Ensuite, je rendrai visite à MD (Mathieu Demy, NDLR) qui tourne les épisodes 6 et 7. Il tourne demain sur le plateau 3 à la Cité du Cinéma.
(…)
Demain aussi, je dois finaliser le montage de l’épisode 1 avant le mixage qui commence également demain. Nous avons deux retouches à étudier après les dernières remarques du diffuseur. Nous devons aussi finaliser le premier montage de l’épisode 3 que nous allons envoyer au diffuseur mercredi. Pour cela, j’attends les dernières musiques du compositeur. Je lui ai envoyé des notes cette semaine.
Nous devons également terminer le montage final de l’épisode 2 après la note du diffuseur.
(…)
Demain est la première journée de 2015 sur la fabrication de LBDL (Le Bureau Des Légendes).
Trois tournages simultanés.
Trois montages simultanés.
Le mixage d’un épisode.
L’écriture de la saison 2.

Une journée ordinaire depuis le 25 septembre ».

Intitulé « Journal d’un showrunner #1 », ce billet, publié sur « le blog Eric Rochant » (Le Bureau des légendes, Canal +), donne le ton. Produire une série télévisée de première partie de soirée en livrant une saison chaque année demande une organisation sans faille. Elle impose surtout de mettre en place des méthodes de travail et des postes clefs pour gérer de multiples questions.

Cherif, série diffusée depuis 2013 sur France 2.

Cherif, série diffusée depuis 2013 sur France 2.

Livrer une saison par an, c’est surtout tenter de faire un nœud avec deux cordes pas toujours simples à lier. D’un côté, l’artistique (tout ce qui relève du processus de création et d’écriture) ; de l’autre, l’industrie (les impératifs de diffusion, l’audience qui sanctionne cette diffusion).

Un vrai challenge, dans un pays où les exemples existent (parfois depuis un petit moment) mais ne sont pas si nombreux.

« Quand j’ai travaillé sur Empreintes criminelles (diffusée en 2010 sur France 2, NDLR), la priorité de la chaîne n’était pas forcément de produire des séries qui reviendraient chaque année, explique Lionel Olenga, cocréateur de Cherif. France 2 a changé d’optique à ce sujet. A l’époque, il s’était passé beaucoup de temps entre la production et la diffusion. Pour Cherif, tout s’est déroulé dans un laps de temps beaucoup plus court. Les épisodes ont été diffusés assez peu de temps après le tournage. En parallèle, on a attaqué l’écriture de la saison 2 avant la diffusion de la première, sachant que ce serait cette diffusion qui sanctionnerait la mise en production ».

L’objectif est clair : revenir à ce que la série est par essence. Un rendez-vous régulier, dont la périodicité est évidente dans l’esprit du spectateur. De telle sorte qu’il n’ait plus besoin de réfléchir (ou de chercher) longtemps pour savoir quand arrive la suite. Ce qui est loin d’être évident lorsque l’on se place du côté de la production ou du diffuseur.

Pour cela, plusieurs paramètres doivent être réévalués. Et dans un pays où les acteurs de la création appellent à l’émergence d’un statut de showrunner, différents profils et méthodes sont aujourd’hui en action.

« Il n’y a pas une bonne façon de faire la télé, il y en a plein, explique Olivier Dujols, scénariste et directeur de collection de Falco (TF1) avec Clothilde Jamin. L’adaptabilité et le pragmatisme sont, en revanche, essentiels. On n’a pas le temps de s’accrocher pour tout et n’importe quoi. Il faut avoir des convictions fortes sur le fond mais rester ouvert à toutes les remarques formelles ».

Falco, polar proposé par TF1 depuis 2014.

Falco, polar proposé par TF1 depuis 2014.

Avant d’ajouter :

« En France, les scénaristes doivent comprendre que la capacité de réaction voire d’improvisation dans la production d’une série doit être permanente. Y compris dans le scénario. Si le lundi, le diffuseur dit « C’est pas ce qu’il faut » ou « C’est pas bien », le mercredi, nous devons quand même avoir un résultat prêt à tourner ».

Cette obligation d’efficacité ne concerne pas que les scénaristes, elle touche aussi le diffuseur. Eric Rochant, qui revendique le statut de showrunner, a obtenu que les retours de la chaîne sur les scripts interviennent plus rapidement.

« La nouvelle organisation a fait bouger les lignes, explique-t-il dans un entretien à TéléObs : la chaîne devait lire le scénario en une semaine, produire des notes dans les dix jours, réagir lorsqu’elle recevait les DVD. Au terme de discussions parfois violentes, elle s’est adaptée. Il s’agit, pour elle, d’un gros changement ».

Produire une série qui revient tous les ans sur nos écrans, c’est un petit peu reconfigurer une fusée et tous ses étages, en somme. Pour aller plus vite, produire mieux et échanger plus efficacement avec le diffuseur.

D’où l’intérêt d’avoir une personne qui soit au centre du processus de production. Une ou des personnes qui connaissent les impératifs de l’écriture mais qui sont aussi capables d’échanger avec l’ensemble des acteurs de la production. Et, bien sûr, avec la chaîne.

Engrenages saison 5, première saison "showrunnée" par Anne Landois.

Engrenages saison 5, première saison « showrunnée » par Anne Landois.

A partir de la saison 5 d’Engrenages, la société Son et Lumière et le producteur Vassili Clert ont confié ce rôle à la scénariste Anne Landois, désormais désignée, elle aussi, showrunner de la série. Une fonction qui offre des prérogatives élargies.

« C’est une surcharge de travail mais pour la bonne cause, décrit l’intéressé dans une interview accordée à Season One. C’est un poste à la croisée de tous les postes. Je suis l’interlocutrice de la chaîne, des producteurs, des réalisateurs, des comédiens, des costumes, des décors… C’est tout bête mais c’est hyper important de savoir qui appeler en cas de soucis sur la série. Auparavant, on ne savait pas qui appeler, il y avait une énorme perte de temps. Désormais, une personne a la mémoire de la saison ».

Des prérogatives élargies mais aussi de nouvelles contraintes. Savoir faire ne suffit plus. Il faut aussi faire savoir. Ce qui ne va pas nécessairement de soi. Notamment dans l’écriture.

Frédéric Krivine, qui tient lui aussi lieu de showrunner sur la série de France 3 Un village français (dans un dispositif au sein duquel le producteur Emmanuel Daucé et le réalisateur Philippe Triboit sont aussi essentiels), a parfaitement compris cette difficulté.

« En France, on n’a pas de cadres d’écriture (…), un scénariste qui connaît l’ADN de la série et qui est capable de vérifier que l’atelier d’écriture va dans le droit chemin. Quelqu’un qui peut, en regardant dix épisodes de Krivine, comprendre comment ça marche et le reproduire, confie l’intéressé dans un échange avec les journalistes de Libération à l’automne 2014. On a essayé de travailler avec un cadre d’écriture sur cette saison, et ça a échoué ».

Si le travail en atelier est assurément une des clefs du succès de la série de France 3, il y a encore un gros travail culturel pour voir émerger ce type de profils.

Pour la saison 1 du Bureau des légendes, Eric Rochant a mis en place, avec Camille de Castelnau, un atelier « sauvage, libéral. Les candidats sont prévenus, ils peuvent se faire virer au bout de deux semaines. On bosse, on n’a pas le temps. Ils font du brainstorming et dialoguent mais je lisse et je coécris avec Camille ».

Un Village Français (France 3), exemple de série qui a su s'inscrire dans la logique d'une diffusion régulière sur un temps resserré.

Un village français (France 3), exemple de série qui a su s’inscrire dans la logique d’une diffusion régulière sur un temps resserré.

Le lissage, la réécriture, est une constante. Sur Falco comme sur Engrenages. Sur Cherif comme sur Un village français ou Le Bureau des légendes. Mais le rapport tissé entre le ou les scénaristes dépositaires de la cohérence globale du projet et ses collaborateurs est sans doute appelé à encore évoluer.

C’est en tout cas le vœu formulé par Olivier Dujols :

« Pour être en capacité d’improviser, comme je le disais tout à l’heure, il faut connaître ton sujet. Pour cela, il faut l’avoir beaucoup pratiqué. Je suis convaincu qu’en amenant des scénaristes à participer à la fabrication d’une saison, ils seront beaucoup plus pertinents. Beaucoup plus en confiance aussi par rapport à ce qu’ils peuvent faire ou pas faire. Et cela permet d’aller plus vite. Mon impératif, c’est d’écrire et de faire écrire le mieux possible dans une logique plus exclusive ».

Un point de vue que comprend Lionel Olenga, même si sur Cherif, les choses se passent autrement :

« Je dis souvent à Olivier que Falco a une année d’avance sur nous. Je trouve l’idée intéressante et on se pose la question de savoir si on garde huit ou dix auteurs ou si on ressert l’équipe à trois/quatre scénaristes. Mais on sait aussi que notre système fonctionne : c’est ce qui se passait sur Avocats et Associés, la série où j’ai commencé.
Chez nous, chaque auteur écrit son épisode avec nous. En tant que coauteurs, Marine (Gacem, codirectrice de collection depuis la saison 3, NDLR) et moi intervenons à chaque étape de la construction de l’intrigue. Pour assurer la cohérence d’un épisode à l’autre mais aussi pour assurer un équilibre entre l’intrigue sérieuse et la comédie ».

Ce n’est cependant pas sur ce seul point que se joue le pari de la saisonnalité. Le rapport avec les réalisateurs et le poste stratégique du montage sont aussi au cœur de la réflexion.

Des points dont il sera question dans la seconde partie de ce dossier.

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