Séries Mania : sixième saison et un bilan

Séries Mania : sixième saison et un bilan

le-festival-series-mania-saison-6-devoile-son-programme,M207393Depuis six saisons, le festival Séries Mania offre aux spectateurs une lucarne sur le monde. Un geste salutaire qui permet de mesurer le pouls de productions internationales encore inconnues dans nos contrées. Alors que le triumvirat américain-anglais-français s’efface chaque année sous les assauts des séries nordiques, israéliennes ou australiennes, la cartographie des découvertes s’élargit chaque saison un peu plus. Evidemment, le festival ne révèle aucun secret (exception des exclusivités), ces séries exotiques existent mais le lieu leur apporte un éclairage publique. Et à travers la sélection opérée, c’est un regard sur le monde, ses obsessions, ses inquiétudes auxquels nous assistons.

Fil rouge féminin.

Si l’on devait mesurer un festival à une structure sérielle, l’analogie porterait sur le formula show. Où chaque projection devient un épisode bouclé. En bon reflet de son époque, il devenait logique d’incorporer un fil rouge, thématique rebondissant d’œuvres en conférences. Et cette année, c’est la place de la femme qui occupa l’attention. Que ce sujet soit encore à l’étude en 2015 montre bien le retard qui anime la série dans une représentation équitable des genres (mais le retard est partout). Néanmoins, nous avons pu relever des signes annonciateurs d’une évolution (à défaut d’une réelle révolution), analysée avec beaucoup d’intelligence par Iris Brey ou Carole Desbarats dans des conférences passionnantes.

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Transparent

La femme en objet d’analyse mais également sur l’écran à travers un choix de séries démontrant qu’il existe des portraits complexes, démontant les stéréotypes. Dans le soap américain, qu’elles s’appellent Annalise Keating (How to Get Away With Murder), Cookie Lyon (Empire), elles bénéficient d’une écriture aérienne, non soumis aux lois de la pesanteur pour un résultat qui défie souvent la raison et pose ces héroïnes sur un trône où elles gouvernent leur série. Dans un registre plus sobre, elles se nomment Maura Pfefferman, un père de famille qui décide d’arrêter de se déguiser en homme (Transparent) ; Alison Bailey, la moitié du rashômonien The Affair ; Olive Kitteridge ; Michelle Pierson et Tina Morris (Togetherness). Des femmes célébrées, on en retrouve également du côté de la sélection du monde, les héroïnes de Sirens, Tellus, Jordskott, Blue Eyes démontrent une vitalité bien réelle des évolutions du traitement féminin dans les séries, sans pouvoir encore affirmer que la guerre est gagnée. Enfin mentionnons aussi la femme qui manque dans le touchant La Théorie du K.O., bijou québécois, composé d’une distribution masculine devant affronter une vie sans femme, ni mère, dans un désœuvrement touchant et drôle.

Objet politique.
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Tellus

A différentes échelles, à différent niveau, la sélection a régulièrement posé des questions politiques. L’écologie fut au coeur de plusieurs séries dans des approches différentes mais riche d’enseignement. Occupied choisit l’anticipation, un futur proche où la Norvège décide d’abandonner l’énergie pétrolière pour un minerai plus vert. La série dépeint l’ampleur d’un tel choix dans un contexte mondialisé dépendant des énergies fossiles. Intelligente et lucide sur l’emprise du pétrole, Occupied impose un constat guère optimiste. Tellus prend la forme d’un thriller autour d’un groupe de jeunes activistes. La frontière entre éco-terroristes et éco-saboteurs s’amenuise et il sera question de la force des convictions quand elles s’opposent au désordre et à la loi. Enfin la suédoise Jordskott choisit une dimension fantastique, presque miyasakienne dans sa façon d’aborder le sujet écologique. L’utilisation du folklore permet une lecture non frontale qui s’accorde parfaitement à l’ensemble policier. Le genre ainsi décloisonné atteint une réelle profondeur, sans risque d’un propos martelé.

L’autre dimension politique repose sur l’immigration. Que ce soit dans Blue Eyes, Sirens, Wataha et dans une forme légèrement différente, Deutschland 83, les flux migratoires intéressent les auteurs étrangers. L’immigré fait peur, bouleverse une société mise à mal par la crise financière et la montée des extrémismes. Un sujet d’actualité que la suédoise Blue Eyes attrape à bras le corps pour en faire une étude au spectre le plus large possible. L’israélienne Sirens et la polonaise Wataha se concentrent sur une vision plus réduite, à l’échelle d’une ville au bord de la frontière. Comment la population locale réagit à ses vagues immigrantes (Sirens) ? comment chasse t-on ces clandestins (Wataha) ? Des questions abordées avec distance et reculs pour un message qui devra encore s’éclaircir. La série allemande Deutschland 83, par l’intermédiaire d’un espion de l’Est imagine le choc des cultures, l’ostracisme d’un jeune adulte, élevé dans la peur et la défiance.

L’identité.

L’espion est la dernière grande thématique de cette édition. A travers cette figure théorique, on retrouve les motifs de l’identité. L’espion est cette forme un peu obscure sur laquelle s’impriment plusieurs histoires superposées. Et où tout finit par se mélanger au point de plus pouvoir distinguer le vrai du faux. C’est le compliqué retour à la vie civile de Malotru (Le Bureau des Légendes), bien en peine de laisser derrière lui une vie qu’il avait appris à faire sienne et dont les repères moraux finissent par s’entrechoquer. C’est, dans le regard du spectateur, l’impossibilité de saisir les enjeux face aux comportements étranges des personnages principaux de False Flag où derrière l’apparente méprise se cache des faux semblants. C’est enfin le largage en terre ennemie d’un jeune adulte laissant sa vie derrière lui (Deutschland 83).

©RTL

Deutschland 83

Dépersonnalisation progressive, rapport trouble de l’identité, compas moral affolé, la figure de l’espion questionne notre rapport à l’humanité quand la fin semble justifier les moyens. Et chaque série privilégie une approche humaine, ordinaire dans le choix de ses espions. James Bond semble relayé aux rangs des vieux fantasmes, quand l’agent secret définissait un territoire vierge et sexy. Aujourd’hui, elle s’incarne dans notre quotidien, semble réveiller quelque tics paranoïaques où notre voisin peut s’avérer être une taupe. Cette dilution de l’identité aux apparences trompeuses se trouvaient également au coeur de Wayward Pines, comme annonciateur d’une tendance plus cachée du festival. Où à travers des séries aux nationalités multiples, on peut se poser cette simple question : Qui sommes-nous ?

Une sélection inspirée.

L’édition 2015 de Séries Mania fut une belle réussite. Nous retiendrons une sélection de séries du monde, quasi sans fausse note, où l’on devine une forme d’équité entre propositions exigeantes et œuvres plus populaires. Une cuvée où l’on a pu rire ou frissonner, réfléchir sur l’état de notre monde, au niveau politique, écologique, se perdre dans les méandres d’un récit policier ou d’espionnage, ressentir l’excitation de la réussite sportive (Strikers) ou voir des enjeux sociaux à l’échelle d’une école (The Principal). Les séries possèdent cette faculté de capter notre époque et d’en révéler son fonctionnement, ses écueils comme ses réussites. La sixième saison de Séries Mania s’est montrée adroite et inspirée dans ses choix pour nous guider à travers un voyage autour du monde.

Vous pouvez retrouver toutes les critiques de séries projetées lors du festival en cliquant ici ainsi que le palmarès .

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