#SeriesMania A L’Année Prochaine ? (Bilan)

#SeriesMania A L’Année Prochaine ? (Bilan)

Du 13 au 23 avril se déroulait la huitième saison de Séries Mania à Paris, et comme chaque année, le Daily Mars vous a offert une couverture du festival. Au programme, critiques, bilans de conférences et autres surprises. Aujourd’hui, place au bilan de cette huitième édition.

Un festival en bonne santé, c’est avant tout une histoire de chiffres. 53 000 spectateurs ont ainsi pu, dix jours durant, assister à l’une des 150 séances proposées. La huitième saison de Séries Mania bat une nouvelle fois le record de l’année précédente. Pour continuer sur le plan comptable, l’édition 2017 a présenté 75 séries et 15 webséries, a invité 70 personnalités internationales (Damon Lindelof, Adam Price, Julianna Margulies ou Aziz Ansari, surprise de fin de festival), a organisé des avant-premières mondiales (The Leftovers, Sense8, American Gods, Downward Dog, I’m Dying Up Here, …) et a nourri les séries de réflexions.

Un autre facteur de santé repose sur l’effervescence générale. Une ambiance à la fois familière et décontractée qui résume parfaitement ce que Séries Mania a bâti au fil des saisons. Un lieu convivial et pointu, érudit et accessible où est célébré l’art sériel sans (trop) de distinction de genre. La vitalité de cette édition n’a jamais été prise en défaut, d’une programmation riche en événements (et en surprises) à un encadrement royal de l’équipe (remercions tout le personnel et les bénévoles du Forum des Images pour leur accueil, leur travail, leur disponibilité). Séries Mania est un lieu de belles rencontres, de discussions passionnées, de découvertes, d’une contraction de l’espace sériephile.

La fin est proche

THELEFTOVERScreditsFR1Et pourtant, il régnait un parfum étrange au Forum des Images. Un parfum de doute, de crainte et d’amertume à l’idée, peut-être, d’assister à la dernière édition de Séries Mania. C’est tout l’avenir des festivals de séries qui est en suspend, interrogé par une offre qui se multiplie à l’aveugle (Lille, Cannes) pour un résultat aussi mystérieux qu’inquiétant. Si la place était à la célébration d’un art sériel riche en émotion et en rencontre, la menace d’une future et possible extinction a secoué tout le Forum des Images, sans pour autant rogner sur notre enthousiasme ou nos réserves.

La huitième édition nous a donné des raisons de nous inquiéter. Elle a inscrit l’idée de la fin dans son ADN et encouragé une forme bienveillante de nostalgie. En choisissant Damon Lindelof comme président d’honneur, tout en proposant les deux premiers épisodes de la troisième et dernière saison de The Leftovers, elle dévoilait une thématique principale : la douloureuse expérience de la conclusion. Si nous ne savons pas encore comment se terminera la série de HBO, la fin de Lost est encore dans toutes les mémoires, hantant toute une génération de sériephiles pour le meilleur et pour le pire.

FINDESERIES-750x400Parler du terme d’une série, c’est évoquer une idée presque paradoxale. Par sa forme étalée et éclatée, l’art sériel s’exprime sur la longueur, accompagne le spectateur et laisse le temps défiler sur elle. Une relation se forme entre les deux, faite d’amour et de déception, d’agacement et de joie, de perplexité et de complicité. Irrégulier et pourtant constant, le rapport qui unit la série et son public s’exerce dans cette confrontation suspendue, dont on ne connaît ni l’issue ni la durée. C’est l’objet du documentaire, Fin de Séries, du journaliste aux Inrocks, Olivier Joyard, qui boucle ainsi une thématique personnelle. On ne sera pas étonné de voir ce dernier animer la masterclass de Damon Lindelof où la fin de Lost sera largement commentée. Le créateur de The Leftovers n’y fera aucune révélation, mais rappellera néanmoins que, s’il ne s’est jamais excusé de la fin de Lost, c’est parce qu’il n’est pas désolé.

Le gardien de la mémoire des personnages¹

buffy-once-more-with-feelingLa mémoire était un autre enjeu du festival. La mémoire entretient le feu d’une série terminée, continue à la faire vivre. Séries Mania est une fenêtre sur le monde, cette année, elle a décidé de regarder aussi vers le passé avec la création d’une section culte où fut présentée Masters of Horror, des épisodes des Simpson, Queer As Folk ou des curiosités de notre patrimoine sériel, Pause Café et La Famille Ramdam. C’était aussi l’objet du magnifique spectacle de Benoît Lagane, L’Homme qui avait les yeux carrés où le journaliste de France Inter revêtait les habits du Conteur Cathodique pour un exercice de haute voltige. On a vécu une expérience qui mélange folie communicative et témoignage ludique pour se conclure sur une bouleversante déclaration d’amour aux séries quand les œuvres se mélangent à la vie, où le petit écran devient autant une fenêtre d’évasion que le reflet de notre propre existence.

Être le gardien de la mémoire des personnages, c’est aussi continuer à les analyser des années après leur disparition. On les rappelle pour mieux les confronter à l’actualité et voir s’exercer leur influence au-delà des couloirs du temps. 2017 célébrant le vingtième anniversaire de Buffy, le festival a convié Carole Milleliri (rédactrice en chef de Clapmag), la philosophe Sandra Laugier et celle que l’on ne présente plus quand il s’agit de mentionner le buffyverse, Yaële Simkovitch à décrypter Buffy à travers trois thématiques : le féminisme, l’humanité d’une héroïne extraordinaire, la dimension politique. Des sujets qui rappellent combien Buffy était précurseur, en rapport direct avec son époque (notamment sur l’après 11 septembre) et combien elle continue de nous fournir des clés pour mieux nous comprendre aujourd’hui. Courant aux États-Unis, les études autour de Buffy sont encore trop rares en France et l’on peut que féliciter le festival comme les trois intervenantes pour cette belle initiative.

De belles pistes de réflexion dans une sélection très sage

The-Art-Of-TelevisionSi Séries Mania reste avant tout un espace de diffusion, le festival a célébré les espaces de réflexion autour de l’objet sériel. Les œuvres ou les auteurs ont pu, par le passé, faire l’objet d’analyses, de travail rétrospectif, de divagations théoriques, nourrissant ainsi l’idée que la série demeure un formidable vecteur d’études. Cette édition 2017 a marqué un pas pour aller au-delà d’une politique des auteurs ou de l’œuvre comme absolu, pour traiter la forme, éclater les pistes d’analyse ou confronter la série à nos habitudes. Le documentaire The Art of Television de Charlotte Blum donnait la parole aux réalisateurs, celui d’Iris Brey, Sex & the Series poursuit le geste théorique de l’auteure à travers des portraits thématiques de séries, d’actrices ou de personnages sur l’évolution de la représentation du corps féminin et de son désir, enfin Marie Turcan embrasse le phénomène des systèmes de notation, s’appuyant sur un épisode de Black Mirror (3×01 : Nosedive).

Ces trois propositions nourrissent les champs de pensées en dépassant le cadre strict de la série pour l’enrichir à travers des formes ludiques et érudites. Des pistes intéressantes qui entendent élargir les angles d’analyses de façon inédite. Côtés sélections, la fraîcheur s’est souvent perdue dans des tentatives évasives ou tout simplement absentes dans des formes académiques ou classiques. Nous évoquions, l’année dernière, l’hypothèse d’une fin de cycle créatif, et si, l’hégémonie policière s’est légèrement déplacée, elle n’a pas ATY1creditsorchestré de mouvements dans la tectonique des plaques sérielles. Au rayon des excursions existent les anglaises élégantes et soignées Born to Kill, Apple Tree Yard et Broken, la danoise Ride Upon the Storm ou l’australienne Seven Types of Ambiguity qui démontrent un vrai savoir-faire sans pour autant provoquer ou bouger les lignes. D’autres se sont complu dans des simulacres de nordic noir (les scandinaves Monster, Before We Die) ou se sont trouvées prisonnières de leur sujet, incapables de les transcender (Your Honor, Sé Quién Eres, Team Chocolate, Supermax) ou n’ont de vertus que d’être des produits efficaces (The Swell, Below the Surface, La Forêt, 13 Commandements).

De cet ensemble un peu tiède, ont émergé des électrochocs venus réveiller la sélection. Pas toujours avec les meilleures intentions. 4 Blocks (Allemagne) a tenté de jouer des coudes en mixant The Wire et The Shield, le résultat est une horreur esthétique putassière et irresponsable ; Juda (Israël) s’imagine pop, se vautre dans un délire hystérique et laid, Salaam Moscou ! (Russie) déconstruit artificiellement son récit et Better Than Us (Russie) tente une relecture synthétique de Äkta Människor. C’est finalement des terres moins exotiques (France, Etats-Unis) qu’ont surgi les plus belles surprises. S’il a fallu composer avec la grotesque et hideuse American Gods, I Love Dick s’est imposée en œuvre nécessaire, scrutant non sans humour, la géométrie du couple et la nature du fantasme. Downward Dog a créé un immédiat sentiment d’affection pour ce chien désespérément snob et sa maîtresse fragile. La France se décomplexe, se libère et ose avec le drame âpre et bouleversant de Aurore et surtout la malicieuse Mission, bijou de science-fiction low-fi et vintage qui montre que le genre et le format ne sont pas figés, mais source d’expériences.

Un palmarès douloureux

Missions1creditsÉpreuve totalement subjective, la cérémonie de clôture, animée par Isabelle Giordano a délivré son lot de soupirs agacés, de têtes baissées et d’incompréhension. Rarement on aura pu sentir un tel décalage entre les séries récompensées et nos goûts respectifs. De la sélection officielle (présidée par Damon Lindelof) qui honore la plate et convenue Your Honor (alors que I Love Dick, en compétition aurait mérité sa place au lieu d’un simple prix spécial), à celle française (composé d’un jury de journalistes internationaux) qui sacre la catastrophique Transferts (quand Aurore ou Mission se démarquaient par des propositions franches et réussies), jusqu’au prix des blogueurs décernant leur prix à l’horripilante Juda, la déception fut quasi totale. On peut aussi regretter que le public ait choisi The Good Fight pour leur coup de cœur, un choix très sage et confortable au-delà de la réussite des deux premiers épisodes.

ILOVEDICK2creditsOn pourra toujours regretter que Kim Kong, malgré ses imperfections, soit reparti bredouille, de même que Fatale Station, série canadienne de Stéphane Bourguignon (La Vie La Vie) qui célèbre sa singularité et un petit côté pittoresque par une galerie de personnages insolites où la bizarrerie ne naît pas d’artifices, mais de la collusion de ses étranges sujets. On ne cherchera pas d’explication, exercice toujours bancal, à ce palmarès décevant. Question de sensibilité, d’envie où l’on peut observer un grand écart entre une forme classique, basique élémentaire portée par un sujet « fort » (Your Honor, dont la mécanique devient automatique dès le premier épisode) et une série (Juda) qui sacrifie sa narration pour un habillage bling bling, confondant vulgarité et énergie, se voulant fun et pop et se révélant seulement fatigant (n’est pas Tarantino qui veut). Prototype même de l’œuvre destinée à une exploitation internationales (Juda) ou produits de festival (Your Honor, The Good Fight), il manquait un esprit de rébellion, un esprit agitateur, un soulèvement général pour sortir du cycle dans lequel la production mondiale semble parfois se complaire.

En conclusion

FS2creditsSi l’idée de la fin a plané sur le festival, un thème complémentaire est venu confondre réalité et programmation. La bataille proclamée des festivals internationales de séries a engrangé un phénomène d’irruption, phénomène qui est également présent dans la sélection. Des communautés secouées par un conflit social (Wasteland, Fatale Station, La Forêt), par une catastrophe naturelle (The Swell), terroriste (Below the Surface) ; des événements qui désordonnent une situation initiale, comme celle de l’existence de Séries Mania. L’irruption, c’est l’entrée soudaine et violente d’éléments hostiles dans une ville, un pays, sur un territoire². On se souvient de la violence de l’annonce du choix de Lille, à peine deux jours après celle du programme de cette édition. Et les dates de Cannes qui tombent au début du festival, histoire d’imposer une pression supplémentaire.

Mais de ces irruptions, émerge une réaction de défense. Celle d’une huitième saison qui a su jouer avec un rare équilibre entre volonté de découverte et événementiel (avant-première, personnalités invitées) ; entre récréation (le spectacle de Benoît Lagane, des diffusions en plein air, animation musicale) et réflexion (les documentaires, les conférences) ; entre prestige et convivialité ; dans l’idée qu’un rendez-vous sériephile se construit avec le temps, comme les plus grandes séries. Rares sont les œuvres qui, au terme de leur huitième saison, peuvent se vanter d’être la meilleure. Séries Mania assure et rassure sur sa faculté à être un festival important. Le mot de la fin, Laurence Herszberg le révèle avec un enthousiasme non feint : « A l’année prochaine pour une neuvième saison ! ». Promesse ou vœu pieu, l’avenir nous le dira…

¹ Citation issue du documentaire Series Addict d’Olivier Joyard
² http://www.cnrtl.fr/lexicographie/irruption

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