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Sex, Drugs and Pop-corn : Une histoire des Midnight Movies (épisode 2/2)

Sex, Drugs and Pop-corn : Une histoire des Midnight Movies (épisode 2/2)

Après le succès incontestable du fétichisto-cradingue Pink Flamingos de John Waters dans le circuit traditionnel des midnight movies, le film The Harder They Come (‘Tout, tout de suite’ en français… no comment) réalisé par le Jamaïcain Perry Henzell, devient la nouvelle sensation portée aux nues par les amateurs de cinéma de genre. Larry Jackson, alors manager d’un des berceaux du midnight movie, le Orson Welles Cinema, situé à Cambridge dans l’état du Massachusetts, découvre ce film par le biais d’un ami travaillant en Jamaïque.

Jackson perçoit rapidement l’immense potentiel de cette œuvre singulière, véritable plongée dans un univers alors complètement étranger au public nord-américain. Car The Harder They Come est le premier film entièrement produit, réalisé et interprété par des Jamaïquains, taillé sur mesure pour un public bien précis. Suivant le parcours chaotique d’un jeune chanteur interprété par Jimmy Cliff, essayant tant bien que mal de se frayer un chemin dans un pays rongé par la drogue et la corruption, ce métrage aura un impact sans précédent sur la société jamaïcaine.

The Harder They Come sort à Kingston dans une salle de 1500 places pleine à craquer. Événement national, la Première du film mobilise une foule dense autour de la plus grande salle de cinéma de Jamaïque. Près de 14000 personnes se pressent pour assister à ce tournant dans l’histoire de la culture populaire du pays : le premier film renvoyant un reflet réaliste et fidèle d’une société en souffrance. Perry Henzell prend alors la mesure de ce succès incroyable, mais n’imagine pas que la déflagration consécutive à cette explosion cinématographique, ce phénomène sociologique, ira bien au-delà des Caraïbes.

Tout d’abord injustement marketté en Amérique du nord comme un film de blaxploitation par son distributeur américain Roger Corman’s New World Pictures, il est conspué aussi bien par la critique que par le public mainstream lors de sa sortie initiale en février 1973. Il est donc retiré de l’affiche une semaine après sa sortie. Persuadé que le sort du film n’est pas encore scellé, Larry Jackson lui donne tout de même une seconde chance et tente de le reprogrammer durant la dernière séance, espérant vendre ce métrage à un public différent comme un pur midnight movie.

Ressorti en avril 1973 dans un réseau de salles adaptées, ce petit film à la forme quasi documentaire tourné caméra à l’épaule en 16mm, devient finalement le film à voir, encensé par les cinéphiles noctambules. Il aide par ailleurs à populariser le reggae aux États-Unis grâce à une excellente bande originale composée et interprétée par le jeune Jimmy Cliff, totalement inconnu à l’époque.

Six mois après avoir été estampillé midnight movie du moment, le Orson Welles Cinema comptabilise plus de 75000 billets vendus pour The Harder They Come. Chaque projection est alors une véritable fête rythmée par les diverses chansons du film et amplifiée par une atmosphère saturée de fumée de cannabis. Le phénomène ne faiblira pas pendant six ans. Comme l’a été El Topo avant lui, The Harder They Come est également le véhicule d’une voix artistique unique, d’une vision bien différente du rêve américain auquel le public des séances nocturnes ne croit plus. Fenêtre ouverte sur l’autre, sur une culture lointaine gangrenée par des problèmes pourtant si proches, ce film est certainement le “plus socialement responsable” de la veine des midnight movies originaux.

Arrive alors en 1975 le plus imposant des midnight movies, celui dont l’impact sur la culture populaire sera si fort qu’il atteindra même le grand public : The Rocky Horror Picture Show. Initialement conçue pour la scène par Richard O’Brien, cette comédie musicale anglaise inspirée par le glamrock et les films d’horreur de série B est directement issue du folklore alimentant le midnight movie depuis ses origines dans les années 50. Elle fait tout d’abord salle comble pendant des années au Royal Court Theatre de Londres sous le nom de The Rocky Horror Show mais, trop excentrique et exubérante, ne parvient pas à séduire le public américain lors de son adaptation à Broadway en 1975.

Très impressionnée par le spectacle, la comédienne Britt Ekland (La Loi du milieu, The Wicker Man) conseille vivement au producteur Lou Adler (Monterey Pop, Brewster McCloud) d’assister à l’une des représentations, en insistant sur le fait qu’une adaptation cinématographique de The Rocky Horror Show serait dans ses cordes. Adler est tout de suite conquis par l’originalité du spectacle et particulièrement marqué par la performance tonitruante du jeune Tim Curry dans le rôle du scientifique travesti Dr. Frank-N-Furter. Il perçoit déjà l’immense potentiel de ce show excessif et conclut donc un accord avec Richard O’Brien afin de vendre le projet aux studios hollywoodiens cherchant alors sans succès à récupérer le phénomène midnight movie.

La Fox, rapidement intéressée par le concept du Rocky Horror, investit donc d’importantes sommes dans le développement du script et le tournage du film commence en 1974 dans les légendaires Bray Studios utilisés par les productions Hammer de 1950 à 1967. Lors des projections tests devant les exécutifs du studio, les réactions sont pour le moins circonspectes. Personne ne semble savoir comment vendre une telle aberration. C’est le choc entre la nature incontrôlable, impalpable, des midnight movies et la logique mercantile hollywoodienne. La rencontre improbable de deux univers diamétralement opposés.

Comme la plupart de ses prédécesseurs ayant connu le succès aux alentours de minuit, The Rocky Horror Picture Show fait un four monumental lors de sa sortie initiale à New York et Los Angeles dans un circuit mainstream en janvier 1975. Réduit en charpie par la critique, totalement ignoré par le public, le film réalisé par Jim Sharman est voué à rejoindre à jamais les étagères poussiéreuses de la Fox. C’est alors qu’un jeune publicitaire rattaché au studio, Tim Deegan, tente de le redistribuer dans un réseau de salles undergrounds, conscient que cette stratégie de recyclage a déjà fonctionné pour de nombreuses œuvres désormais acclamées par un public noctambule. The Rocky Horror Picture Show ressort donc le 1er avril 1976 au Waverly Theater de New York, en double programme aux cotés de l’extraordinaire Phantom of the Paradise de Brian De Palma.

Le succès est total. Le public, hypnotisé par l’univers excentrique et la bande originale de Richard O’Brien, prend de plus en plus part au spectacle, se réapproprie le film. Des groupes de fanatiques inconditionnels aux quatre coins des États-Unis commencent à se rendre aux projections déguisés en personnages du film, réinterprétant dialogues et chansons devant l’écran. The Rocky Horror Picture Show devient alors un rituel pop durant lequel le public est également acteur. Une grand-messe glamrock euphorisante, célébrant l’exubérance et l’excès sous toutes ses formes. Le film culte par excellence. Il est projeté pendant des années dans plus de 250 salles en Amérique du nord et engrange des recettes s’élevant aujourd’hui à plus de 365 millions de dollars.

Après avoir atteint ce pinacle de rentabilité commerciale, le midnight movie revient naturellement à ses sources et emprunte une voix plus expérimentale avec le fascinant Eraserhead de David Lynch. Expérience labyrinthique aux frontières du surréalisme, Eraserhead est une œuvre d’art unique en son genre qui impressionne par sa maîtrise malgré le jeune âge de Lynch, alors encore étudiant. Ce film est une énigme qui semble défier le public, un puzzle absurde à ressentir plus qu’à analyser. Stanley Kubrick lui-même se dit très impressionné par le film et le cite pendant des années dans différentes interviews comme l’une de ses œuvres fétiches. Ben Barenholtz, directeur du Elgin Theater , soufflé par la maturité et le courage du métrage est si confiant qu’il ne dépensera pas un centime en communication sur ce film.

Il est en effet persuadé qu’Eraserhead est tellement original, tellement autre, que le bouche à oreille sera suffisant pour remplir sa salle à long terme. Le futur lui donne raison. Il ne vend que 26 billets pour la première projection le vendredi à minuit, 24 pour le samedi mais conscient de l’aspect avant-gardiste de cette œuvre, laisse au film le temps de trouver son audience. Petit à petit, le public commence à lâcher prise, s’abandonne à cette expérience et les sièges se remplissent. Eraserhead est un pari pour Barenholtz. Celui de l’originalité, de l’exception artistique dans une industrie uniformisée régie par une rentabilité toute puissante au tournant des années 80.

Car cet acharnement à vouloir imposer une certaine différence dans le paysage cinématographique américain est surtout le signe d’une économie en pleine mutation. Deux ans après la sortie des Dents de la mer de Steven Spielberg, les studios prennent conscience du potentiel économique des films de genre radicaux et la machine à recycler fonctionne à plein régime. La véritable transgression est bien entendu évincée de la plupart des productions hollywoodiennes de genre, la subversion diluée dans un océan de dollars et ces nouveaux films faussement provocants visent maintenant le grand public.

Ce n’est que grâce à l’explosion de la VHS que le midnight movie retrouve finalement un second souffle durant les années 80 mais l’expérience collective jubilatoire devient plaisir solitaire anecdotique. Reste bien heureusement une poignée de salles indépendantes et de festivals célébrant encore et toujours cet étrange cinéma, lieux de cultes cinéphiliques dédiés à cette religion pratiquée par des fanatiques inépuisables, vénérant secrètement leurs nouveaux messies tandis que règnent dans les multiplexes franchises et produits calibrés.

Sex, Drugs and Pop-corn : Une histoire des Midnight Movies (épisode 1/2)

Cette petite histoire des midnight movies n’aurait vraisemblablement jamais vu le jour sans l’aide de deux sources d’une valeur inestimable :

Midnight Movies: From the Margin to the Mainstream (2005) de Stuart Samuels, disponible en DVD chez Anchor Bay

Midnight Movies (1991) de J. Hoberman et Jonathan Rosenbaum, publié chez Da Capo Press

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