Shameless : les diamants et le boulet (Bilan de la saison 3)

Shameless : les diamants et le boulet (Bilan de la saison 3)

Note de l'auteur

Emmy Rossum, toujours juste

Le Shameless de Showtime vient de s’achever. Le temps de dire au revoir à la famille Gallagher, déjà promise à se retrouver la saison prochaine. Impudique, effrontée, éhontée (suivant votre traducteur et votre dico de synonymes), Shameless a pas mal repoussé les limites cette saison. Du bon goût tel qu’on le définit, déjà. Mais aussi de l’utilité de certains personnages. On reprochait à la série, via son premier épisode, de bégayer sa saison 2. La tendance s’est-elle inversée avec le temps ?

Après plusieurs mois de cuite, Frank Gallagher se réveille à Mexico. Décidé à revenir aux États-Unis, il va servir de mule à un cartel. Une fois de retour, il constate que personne, sauf Debbie, avait envie de le revoir. Il n’a plus le droit de rester dans la maison, et passe son temps à se faire mettre dehors. Fiona a envie de trouver une carrière, et s’axe sur l’organisation de soirées. Lip et Mandy Milkovich deviennent un couple très sérieux tandis que Ian se demande où sa relation avec le frère de Mandy, Mickey, va le mener. Carl fait péter des trucs, et Jimmy est devenu monsieur propre (mais avec des cheveux, une barbe, et pas de muscles).

« Il était flic et il faisait du bon travail. Mais il avait commis le crime le plus grave, en témoignant contre d’autres flics qui avaient mal tourné…. » à gauche
Sheila à droite

La saison 3 de Shameless confirme un acquis: la série n’est jamais meilleure que lorsqu’elle se concentre sur la fratrie Gallagher. Les cinq comédiens sont proprement fabuleux, si bien castés, si bien écrits, qu’on pourrait rester des heures à les regarder évoluer. Quand la série décroche, c’est la loterie. Cette saison, Frank était plutôt bien servi. Ses aventures étaient soient très drôles (l’épisode 3.01 « El Gran Canyon » tient beaucoup sur ce qui se passe autour de son personnage), soit révoltantes (quasiment le reste de la saison).

Kevin et Veronica trouvent leurs marques cette saison, avec une storyline bien choquante et franchement drôle. De personnages anecdotiques, ils gagnent en profondeur et en temps d’antenne, sans que ça vienne ralentir la série. En ce qui concerne Sheila et Lorenzo Lamas avec leur bébé trisomique, c’est un peu plus délicat. Si leur histoire sert de révélateur au personnage de Frank, difficile de s’intéresser à ce qui leur arrive. Ça s’améliore sur la fin, dans des proportions dramatiques assez lourdes, mais sans qu’on se dise que leur arche a été à 100% bien employée.

« Oops, des phares ! »

L’immense problème de cette saison, c’est Jimmy. Cette année, Justin Chatwin affiche toutes ses limites, et elles sont rédhibitoires. Son arche n’a aucun intérêt, et semble être issue d’une autre série, qui n’a rien à voir avec le semblant de réalisme social dans lequel Shameless semble s’inscrire. Le papa d’Estefania est de retour. Pas de bol. Donc pour resituer: Estefania est une cruche-nympho sans profondeur dont la seule utilité est de faire joli à l’écran. Son personnage est un vide absolu et n’apporte rien. Le papa d’Estefania est un parrain de la drogue sud-américain. Tant qu’à faire. Et il veut absolument que Jimmy fasse bonne figure en tant que mari d’Estefania, afin que cette dernière ne soit pas obligée de repartir au pays faute de visa.

Et pourquoi pas une guerre des gangs, aussi ?

A la limite, blâmer Chatwin pour cette storyline abracadabrante, c’est oublier qu’une histoire est avant tout écrite par un scénariste. Mais par contre, le jeu approximatif et sans aucune finesse de Chatwin, c’est de son fait. Et c’est calamiteux. Qu’il soit face à un malfrat de stature internationale qui menace de le tuer, à Fiona qui lui annonce une mauvaise nouvelle, ou à un frangin Gallagher qui s’apprête à faire un truc révoltant, Chatwin a une expression systématique pour ça : le lapin devant les phares de bagnole. On se fige, on écarquille bien les yeux. Rien de ce qui lui arrive ne nous touche, d’abord parce que c’est stupide, ensuite parce qu’il est infoutu de communiquer une émotion. Un ratage absolu.

Si on exclut ces passages embarrassants (ça serait sympa de faire un Spectator’s Cut, d’ailleurs), la saison 3 de Shameless US est un ton au dessus de la précédente, au niveau de la première. La série réussit un mélange qui pourrait leur exploser dans les mains : associer le révoltant, le limite grotesque, à un humour constant et chargé en émotion. Un dosage complexe et pourtant équilibré. Le tout grâce aux personnages de Fiona et Frank.

Être un bon père, c’est avant tout assoir son autorité

Fiona organise, prend des décisions, est en charge des autres. Elle fait don de sa vie sans y réfléchir. En ça, elle est dans le drame, quasi-continuellement. Frank met sa jouissance personnelle avant tout le reste, n’a que peu de considérations pour les autres, déteste être enfermé dans une situation et veut la liberté, à tout prix. Il vit dans l’insouciance, détaché du malheur des autres. Il est dans la comédie.

Mais on peut aussi analyser dans le sens inverse. Fiona aime ses frères et sœurs, les voit grandir et vit dans un bonheur, certes instable, mais certain, à leur contact. Frank est délaissé par ses enfants, haï par les gens qu’il voit quotidiennement, dans un état de santé inquiétant. De cette dynamique très symétrique mais pas du tout synchrone nait un ton tout particulier, dynamisé par une écriture dont la volonté est d’avancer le plus vite possible. Un Gallagher ne marche pas, il court. Dans leur maison, les gens se croisent, hurlent, baisent.

Ah, les jeux matinaux…

Shameless, souvent, saisi. Au détour de quelques scènes mémorables, la série fait réfléchir, bouscule, marque. Après une déception de trop, Debbie, armée d’un sac rempli de savon, réveillera son père en le frappant. La scène prend aux tripes. L’interprète de Debbie, Emma Kenney, est juste incroyable (et pas que dans cette scène). Un autre moment, issu du dernier épisode, interviendra en écho à cette scène, dans un style très différent, et avec un autre membre de la famille, mais lui aussi très émouvant.

Le problème majeur des Gallagher vient de Frank: s’ils sont d’accord pour dire qu’il est nocif, qu’ils sont plus heureux sans lui, l’idée de le perdre leur est insoutenable. Cette année plus qu’une autre, ces rapports conflictuels et impossibles ont été au cœur de tout. Et c’est heureux. Si la saison prochaine on pouvait éjecter Chatwin dans un trou noir, et se concentrer sur des bons personnages bien interprétés, Shameless US ne serait pas loin d’être une grande série en construction.

SHAMELESS (US), Saison 3 (Showtime)

Créée par Paul Abbott pour Channel Four, adaptée par Paul Abbott et John Wells pour Showtime

Showrunnée par John Wells

Avec : Emmy Rossum (Fiona Gallagher), William H. Macy (Frank Gallagher), Justin Chatwin (Jimmy Lishman), Jeremy Allen White (Lip), Cameron Monaghan (Ian), Emma Kenney (Debbie), Shanola Hampton (Veronica Fisher), Steve Howey (Kev), Joan Cusack (Sheila Jackson)

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