Shameless, la saison de la maturité (Bilan de la saison 4)

Shameless, la saison de la maturité (Bilan de la saison 4)

Note de l'auteur

Episode 402Comme une brûlure lente, Shameless laisse sa trace sur la peau sans qu’on s’en rende vraiment compte. La belle et inégale série qu’elle était est devenue un pur bijou. Une série qui joue avec les émotions du téléspectateurs comme aucune autre, le tout avec des enjeux qui sembleraient, sur le papier, pas assez immenses. Dans Shameless ne se joue que le destin de ses personnages. Et c’est drôle, parfois, bouleversant, souvent. Shameless vient d’achever une saison 4 proche de la perfection, supérieure à tout ce que la série a pu montrer jusqu’ici. Retour sur 13 épisodes remarquables avec de légers spoilers.

La saison 3 de Shameless se terminait sur une note d’une noirceur absolue. Lâché par son foie, Franck refusait qu’on lui administre des soins à l’hôpital. Parti sans prévenir, on ne le voyait prendre qu’une destination : le cimetière. Fiona trouve un job de bureau et semble s’en satisfaire. Lip part à l’Université. Ian réalise son rève en usurpant l’identité de son frère et s’engage dans l’armée. Debbie entre en crise d’adolescence et Carl reste le seul à en avoir quelque chose à faire de Franck. Ah, oui, et Steve/Jimmy était laissé pour mort.

Fiona se normalise. Son petit ami, Mike, est fiable. Son boulot est pépère. L’argent rentre et la famille Gallagher voit peu à peu la fin des ennuis. Fiona ne le sait pas encore, mais elle va tout faire voler en éclats quand elle rencontre le frère de Mike. Violemment attirée par lui, elle va tromper son copain à plusieurs reprises. Une situation qu’elle va essayer de combattre, mais sans résultat. L’inné et l’acquis. Une thématique au centre de tout dans cette saison. Est-ce que l’attitude auto-destructive de Fiona fait partie de sa nature ? Est-ce dans ses gênes ? Les gênes des Gallagher, personnifiés par Franck ? Ou est-ce un choix délibéré de sa part ? Ces questions vont obséder Fiona toute la saison.

Fiona commence par se dire qu’elle ne mérite ni Mike ni ce boulot stable. Elle serait née pour être une « white trash », sortir avec des mauvais garçons, prendre de la drogue, se saoûler, et multiplier les boulots de merde. Fiona possède une image d’elle-même déplorable, et mettra un temps fou avant d’améliorer cela. Un combat toujours en cours, même au terme de la saison. Une saison pendant laquelle la jeune femme touche littéralement le fond.

Shameless 2Lip est perdu dans l’université. Il fait partie de ceux qui doivent bosser pour payer, et il a du mal à tout gérer. Dans les quartiers Ouest, il était le surdoué. A l’université, c’est un étudiant parmi les autres. Un poil plus brillant, mais trop dilettante pour réussir. Grâce à une relation innatendue avec la petite amie de son camarade de chambrée (qui vit très bien de se faire cocufier, puis larguer), Lip va se structurer, s’organiser. A contre-coeur, bien sûr, mais comme lui dit Amanda, cette méthode de rebelle « ça a marché comment, pour toi, jusqu’ici ? ». Il doit aller à l’encontre de sa supposée nature, celle que son père lui avait « promise » : engrosser une fille de banlieue et abandonner toute ambition personnelle. Amanda l’éveille à autre chose, lui fait réaliser son potentiel.

Lip a besoin de ça. Il a besoin de quelqu’un qui le force à emprunter le bon chemin. Il y eut Mandy qui l’avait inscrit de force à l’Université. Il y a aujourd’hui Amanda, qui le force à devenir un étudiant responsable. Lip se transforme sous nos yeux, et c’est par lui qu’on vit les moments les plus positifs de la saison. Il y a de l’espoir pour lui. Qu’il s’accomplisse et qu’il mûrisse.

Shameless 1Debbie s’amourache d’un garçon beaucoup plus vieux qu’elle. Conseillée par deux camarades de classe loin d’être des modèles, elle va chercher à aller trop vite. Et à chaque fois ça va se retourner contre elle. Le problème de Debbie, c’est qu’elle s’est collée à deux ados qui n’ont aucun rapport avec elle. La fille Gallagher est loin de la caricature terrifiante de l’adolescente qu’elles représentent (l’une est enceinte et se scarifie quand elle est contrariée, l’autre est obsédée par le sexe tout en l’abordant froidement). Elle aussi se construit.

Carl trouve l’amour. A 12 ans, donc de façon très relative, mais quand même. Le jeune garçon est sur un chemin  toujours très cohérent. Il aime les armes, menacer ses camarades de classe… il aura certes des problèmes avec l’école, mais Franck va saborder toute tentative de redressement en allant à l’école défendre le cas de son fils en faisant l’apologie du « bullying ». Si son discours convainc les enfants menacés (Franck leur dit que les grosses brutes sont nécessaires, que ça va les mener vers des boulots de médecins ou d’avocats pendant que leur fils pellettera de la merde), il condamne le gamin. Comme avec Lip, il montre à Carl que son destin sera forcément sombre. Il n’a pas le recul de Lip, et prend tout pour argent comptant. En cela, les dernières images de la saison sont terrifiantes. Carl est en danger tant que Franck restera son mentor.

Pour Ian, c’est un coup de poing au cœur. Retrouvé par Lip et Debbie, Ian apparaît survolté, sur un nuage. Il s’est barré de l’armée en volant un hélicoptère. Planqué avec sa mère depuis quelques semaines, il travaille dans un bar gay. Quand il revient à la maison, il chamboule l’existence de Mickey Millkovich, son ex. Celui-ci vient de se marier avec une prostituée russe trouvée par son père, et se retrouve contraint de révéler qui il est. Par la faute de Ian. Dans une scène mémorable, il va faire un  coming out des plus impressionnants. Un coming out qui se termine dans le bruit et le sang. Un Mickey qui se libère, lui aussi. Lui qui s’était forgé une carapace de violence est obligé de baisser sa garde, de s’humaniser. Happy End ? Non.

Shameless 3

Car Ian -on en revient à l’inné et l’acquis- souffre des mêmes maux que sa mère. Il est bipolaire. Et après une demi saison à être survolté, il va retomber, très fort. Une dépression massive qui le laisse complètement KO. Le désespoir de ses proches est réel. Alors que Fiona veut lui offrir une aide médicale, Mickey refuse qu’on l’envoie chez les fous. Il veut l’aider. Mickey montre ici sa bonté d’âme et son amour infini pour Ian. Mais une bonté mal renseignée.

Et il y a Franck. Celui qui fait le lien entre tous les personnages et qui pourrit tout sur son passage. La force de Shameless, c’est qu’elle arrive à toucher quoi qu’il arrive. Et pour certains, c’est à un niveau personnel. Si vous avez connu la dèche financière, la drogue, l’alcoolisme, la souffrance, ou juste la difficulté de vous épanouir dans un milieu difficile, il y a une chance pour que la série vous touche intimement. C’est une de ses grandes qualités, mais c’est aussi un problème quand on veut analyser l’œuvre la tête froide.

Episode 403Objectivement, ce qui arrive à Franck durant la saison n’est pas déprimant tout du long. Son rapprochement avec sa fille cachée est constellé de moments comiques bien écrits et assez fins. Son discours à l’école de Carl est aussi très drôle. Mais pour sourire de ses aventures, il ne faut pas se focaliser sur la condition de Franck. Franck est le plus gros égoïste de la terre. C’est aussi un pleutre. Il est en mode auto-destruction depuis tant d’années que ça l’amuse. L’alcool est son compagnon de souffrance, les drogues des passants qui l’accompagnent de temps à autre. Franck se détruit, sciemment. Il se suicide lentement parce qu’il a peur de mourir. Paradoxal et pourtant réel.

Franck a détruit une à unes les relations avec ses proches. Il vit dans un déni complet et, alors qu’un espoir de rédemption se dresse devant lui, il retombe dans ses travers, bravache. Stupide aussi. Rien ne peut sauver Franck et il va continuer de faire souffrir son entourage. Égoïste, nocif, ignoble sans totalement s’en rendre compte. Combien de temps avant que Carl ne le rejette, ou pire, prenne le même chemin que lui ? Ce constat dressé, comment rire des mésaventures de Franck ? Comment s’en amuser si cela fait écho à une réalité trop proche ?

Ces comédiens sont magnifiques. Tous. L’ensemble est tellement homogène qu’il est impossible d’en mettre un de côté. Rossum est bouleversante, Allen White bouffe l’écran, Monaghan est fabuleux, Kenney est incroyable de justesse, Cutkosky est désarmant, Macy est monstrueux… et cette année, petite prime à Noel Fisher, qui fait un sans-faute. Ce n’est pas le cas de Joan Cusack, hélas, qui semble évoluer dans une autre série, une comédie burlesque où le surjeu est de mise.

Pour en finir avec les points négatifs (ils sont très peu nombreux), ceux qui ont lu ma critique de la saison 3 et qui sont allés au bout de la quatrième vont deviner mon grief majeur. Pour les autres, je resterai discret et me contenterai d’un « oh non, tout mais pas lui ! »

La saison 4 de Shameless est tout simplement la meilleure. La mieux construite, quasiment sans points faibles, la plus bouleversante, aussi. La saison de la maturité. Un grand moment de l’année. Une série qui serait certainement saluée par tous si elle était sur HBO. Délit de sale gueule, elle est sur Showtime, donc beaucoup s’en foutent. Ils ont tort. Tellement tort.

SHAMELESS (US), Saison 4 (Showtime)

Créée par Paul Abbott pour Channel Four, adaptée par Paul Abbott et John Wells pour Showtime

Showrunnée par John Wells

Avec : Emmy Rossum (Fiona Gallagher), William H. Macy (Frank Gallagher), Jeremy Allen White (Lip), Cameron Monaghan (Ian), Emma Kenney (Debbie), Shanola Hampton (Veronica Fisher), Steve Howey (Kev), Joan Cusack (Sheila Jackson), Noel Fisher (Mickey Millkovitch)

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