Il était une fois Shonda Rhimes

Il était une fois Shonda Rhimes

Shonda Rhimes, celle dont on voit le travail partout ce moment en France.

Pour certains, c’est la reine du mélo. Capable du meilleur comme du pire dans ce registre, ce qui lui vaut presque autant de fans que de détracteurs. Avec le succès de Scandal (qui vient d’arriver sur Canal +), l’image de la créatrice de Grey’s Anatomy et Private Practice a pourtant changé. Zoom sur une femme du Midwest dont la capacité d’adaptation est assez étonnante.

La légende veut qu’au lancement de Grey’s Anatomy, elle a imposé une sorte de mantra : « No crying, no huggings, no secret pain ». Pas de pleurs, pas d’embrassades, pas de douleur cachée. Ceux qui ont toujours pensé que Shonda Rhimes était capable de partir dans tous les sens pour émouvoir – quitte à placer une bombe dans le torse d’un patient de Grey’s ou à filmer « La césarienne comme à la maison avec une psychotique » dans Private Practice – n’ont pas fini de se gondoler en lisant cela. Ni de se dire que les gens changent, avec le temps…

Pourtant, lorsqu’elle confirme cela dans un entretien accordé à Maureen Ryan au Chicago Tribune en 2005, Rhimes précise: « C’est une philosophie très Midwest, en fait. Avec un côté « On s’en fout et on avance ». C’est vraiment dans la mentalité du coin. Vous devez continuer à avancer ». Et c’est vrai : qu’on aime ou non ce qu’elle fait, Shonda Rhimes avance toujours. Quitte, pour cela, à prendre des chemins très tortueux… et d’autres où on ne l’attend pas.

L’histoire de Shonda Rhimes, d’ailleurs, est faite de multiples détours. Des rues de Forest Park South (Illinois) où elle a grandi entourée de cinq frères et soeurs (née en 1970, elle était la petite dernière) aux couloirs de l’hôpital dans lequel elle a travaillé comme volontaire ; de sa période « auteur au chômage » juste après sa sortie de USC (1) en passant par  l’époque où elle bossait dans la pub puis dans une sorte de mission locale (pour aider des handicapés à faire valoir leurs aptitudes au travail), celle qui a imaginé Meredith Grey a pas mal zigzagué avant de trouver la route jusqu’aux studios télé.

Meredith Grey, Miranda Bailey et Cristina Yang, dans la saison 9 de Grey’s Anatomy. Photo ABC Studios

Son premier gros fait d’arme passe, contre toute attente, par la case HBO. Co-auteur du script d’Introducing Dorothy Dandridge, téléfilm multiprimé avec Halle Berry dans le premier rôle, Rhimes va très vite enchaîner avec le script de… Crossroads, le film qui met en vedette Britney Spears. En une poignée de mois, la scénariste passe des Emmys aux Razzie awards mais ne lâche plus l’affaire et rejoint l’écurie Disney. Co-scénariste du très dispensable Un mariage de princesse (avec Anne Hathaway et Julie Andrews), elle bifurque très vite vers la télé… et ABC, qui appartient au groupe Disney.

On est alors en 2004. Le network, en quête de pilotes pour la saison suivante, se tourne vers Rhimes qui réfléchit depuis quelque temps à une série médicale. La raison: à l’image d’un Anthony Zuiker qui imagine le concept de CSI en regardant un reportage sur des techniciens scientifiques avec sa femme, Shonda, elle, mange depuis des mois des douzaines et des douzaines de reportages sur la chirurgie (2).

« J’étais obsédée (par ça) », confie l’intéressée en 2006 à Oprah Winfrey. 

« Quelques années plus tôt, j’avais écrit un pilote sur un groupe de journalistes qui couvraient une guerre. J’ai vraiment adoré faire ça mais la guerre en Irak a éclaté. Dans ce script, nos personnages avaient l’air de passer un bon moment alors que, pendant ce temps, de vrais soldats mourraient. Ca aurait été bizarre de le mettre à l’antenne (…) Plus tard, quand la chaîne m’a demandé si j’avais un autre projet, je suis revenue à la chirurgie. Avec ma soeur, on s’appelait souvent pour parler des opérations qu’on avait vues sur Discovery Channel. Il y a quelque chose de fascinant dans le monde médical – des choses que l’on ne peut pas imaginer. Comme le fait que les médecins parlent de leur petit-ami et de leur journée alors qu’ils sont en train d’opérer quelqu’un. Ca m’a semblé une bonne idée ».

Ainsi naît Grey’s Anatomy, série souvent louée pour la variété de ses personnages féminins comme pour celle de sa distribution… mais dont l’aptitude à virer de façon très brutale du rire au drame, et des cris aux coucheries, lui a aussi aliéné une partie de l’audience.

La distribution de la saison 9 de Grey’s Anatomy. Photo ABC Studios

C’est peut-être en cela que l’on retrouve dans cette série le tempérament de Rhimes. Le côté « On s’en fout et on avance »: la série consomme une impressionnante quantité d’intrigues (mais la remarque vaut aussi pour Private Practice, série dérivée de Grey’s Anatomy lancée en 2007) et bouffe de l’émotion au kilomètre, sans jamais avoir peur de foncer. Que ce soit dans le soap ou dans le décor. En cela, elle assume bien son identité de série mélodramatique (3).

Qu’est-ce qui fait cependant que la série est considérée par ses fans comme un mélo plutôt haut de gamme ? D’abord la très grande capacité de Rhimes à prendre en compte les effets des intrigues. Avec elle, si les cliffhangers peuvent paraître énormes, voire grand guignolesques, leurs conséquences feront régulièrement (toujours ?) l’objet d’une exploitation structurée. Et très souvent, elles ont une incidence bien pensée sur l’évolution des personnages.

Kate Walsh, l’héroïne de Private Practice. Photo ABC Studios

A côté de ça, comme tout showrunner qui se respecte, Rhimes est une vraie chef de clan. Avec ses auteurs comme avec ses acteurs, sur lesquels elle garde toujours un oeil attentif… et au sujet desquels elle se trompe rarement. Si certains ne font que passer, elle sait aussi trouver les interprètes qui vont booster l’ensemble. De Sandra Oh (Grey’s Anatomy) à Kerry Washington (Scandal) en passant par Kate Walsh ou KaDee Strickland (Private Practice), il y a toujours un ou des acteurs (des actrices, en fait) qui sauront embarquer le téléspectateur.

Pour Betsy Beers, son bras droit depuis 2005, de Grey’s Anatomy à Scandal en passant par Off The Map (série produite mais non créée par Rhimes), Shonda la boss est en fait l’incarnation de la fille du Midwest. Loyale, droite et déterminée. Une femme issue d’un état américain où le militantisme est quelque chose d’évident.

Si Rhimes est capable de quelques sorties cinglantes (et critiquées) sur la place des femmes et des minorités à l’écran, c’est aussi et surtout quelqu’un qui agit. Pas quelqu’un qui dit « il faudrait » mais bel et bien quelqu’un qui fait. Et c’est sans doute là qu’elle fait le plus sûrement mouche.

Interrogée par exemple sur le fait que la distribution de ses séries laisse plus de place à la diversité que les autres, elle avoue trouver « étrange que ce soit toujours le cas neuf ans après le lancement de Grey’s Anatomy (…) le fait est que ça marche ». Plus qu’une marque de fabrique, elle en a fait quelque chose de naturel.

Si cela explique en partie son succès, celui-ci s’appuie aussi et surtout sur sa capacité à travailler beaucoup et à apprendre vite, comme l’explique Beers. Tout ça et une capacité certaine à trouver les outils qui lui permettent d’avancer.

La distribution de Off the Map, série créée par Jenna Bans et produite par Rhimes. Photo ABC Studios

L’exemple le plus flagrant, à ce titre, est sans doute Twitter. La patronne de ShondaLand (sa boîte de production)  a compris que c’était le parfait instrument pour assurer le service après-vente de ses créations. Parfois en ouvrant le parapluie quand les fans couinent (elle peut être la reine du « It’s TV » ou du « It’s just fantasy », ce qui est quelque fois bien facile). Parfois en se servant du réseau social comme d’un véritable levier pour consolider une grosse fanbase. Comme avec Scandal.

Scandal. On y revient. La série dont les audiences connaissent une poussée continue depuis le début de la saison 2 (le 21 mars, elle a battu son propre record avec 8,8 millions de téléspectateurs). Le show qui combine dialogues débités à toute vitesse, complots très construits et personnages ambivalents (tuant au passage, d’une certaine manière, le fameux No Secret Pain évoqué au départ). La série, surtout, qui fait regarder Rhimes d’une autre façon.

Lancée au printemps 2012, la quatrième production de la dame de Chicago est-elle celle qui fera basculer la productrice dans une autre dimension ? « La bio de Rhimes, c’est facile : de la soupe, de la soupe, de la soupe et Scandal » nous a glissé avec causticité un observateur avisé de la série, alors que ce dossier était en train de cuire.

Pas forcément vrai mais pas complètement faux. Disons, pour être plus précis, que la productrice reprend des éléments qu’elle connaît très bien (éléments qui font que certains ne peuvent la souffrir) et, en même temps, elle s’en sert pour aller voir ailleurs. Elle montre surtout qu’elle est capable de changer de genre sans en avoir l’air.

Olivia Pope (Kerry Washington), figure de proue de Scandal. Photo ABC Studios

Dans Scandal, on est toujours avec des personnages féminins au premier plan. On se retrouve toujours face à une certaine tension sexuelle. Et on reste toujours dans l’évocation d’une situation adultérine vue du point de vue de la maîtresse (une constante dans ses séries ; ce qui amuse bien la scénariste). Mais tout cela se fait au profit d’un récit dont la complexité et la tension dépassent largement le cadre « pur mélo » pour lorgner vers le thriller politique.

Interrogée sur cette évolution, Rhimes explique qu’elle a fait « la série (qu’elle avait) envie de voir ». Une bien jolie formule dont on se rend compte qu’elle a en fait assez peu de relief : elle disait exactement la même chose au lancement de Grey’s Anatomy.

Peut-être que ce changement est directement lié à la rencontre avec Judy Smith, chargée de la gestion des crises sous l’administration Bush et qui a inspiré le personnage d’Olivia Pope. Peut-être est-ce aussi lié au fait que Rhimes est également une grosse consommatrice de télé (de Buffy à Breaking Bad) et qu’elle a eu envie d’apporter un vrai truc neuf en s’appuyant sur les forces de son écriture (4).

Ou peut-être est-ce parce qu’elle s’est dit « On s’en fout et on avance ». Encore et toujours.

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(1) : University of South California.
(2) : Et là, tous ceux qui vomissent Shonda et CSI se disent « Qui a dit que les canapés n’étaient pas dangereux, franchement ? »…
(3) : Ce qu’on se garderait bien de lui reprocher. Ce serait comme reprocher à un pingouin d’être incapable d’allonger sa foulée lorsqu’il court sur la banquise.
(4) : Qu’on l’adule ou pas, il faut reconnaître que Rhimes est une scénariste capable de signer des scripts vraiment costauds. Je vous renvoie à « Did you hear what happened to Charlotte King ? » en saison 4 de Private Practice. Un épisode dont l’intrigue est relativement classique mais qui tire complètement parti de ses personnages.

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