Sick de Gabby Schulz

Sick de Gabby Schulz

Note de l'auteur

Gabby Schulz, déjà auteur d’un génial Monsters en 2009, est allé encore plus loin avec Sick, sorti en 2016. La publication récente de deux recueils est l’occasion de revenir sur ce monument bédéique, où la représentation de la souffrance physique se double, comme toujours chez lui, d’un discours politique et métaphysique à la fois beau et désespéré.

L’histoire : Selon la 4e de couverture, et pour laisser la parole à l’auteur, « Sick documente 15 jours d’effondrement physique, mental et sociétal. Moitié autobiographie, moitié autopsie, ce livre explore les espaces cachés entre la santé et la maladie, le bonheur et le désespoir, l’illusion et la clarté. »

Mon avis : Après un mémorable Monsters chez Secret Acres (sous le pseudonyme de Ken Dahl, sous lequel il a également sorti un formidable Welcome to the Dahl House), traduit en français par les Bruxellois de L’employé du Moi en 2010, Gabby Schulz a sorti ce Sick voici un bon moment déjà (2016), toujours chez Secret Acres. Il y réussit l’exploit d’aller encore plus loin que dans Monsters. Ce qui, au vu de la qualité de ce dernier, mérite pleinement le qualificatif d’« exploit », et même plus encore.

Dans Monsters, il documentait son rapport avec l’herpès. « Imaginez ne plus jamais pouvoir embrasser quelqu’un sur la bouche » : c’est ainsi que débute ce comics extraordinaire d’intensité et d’intelligence, drôle et documenté, pensé et informé. Gabby Schulz, et c’est l’une de ses grandes forces, mêle en permanence les dimensions politique et personnelle, sociale et intime, métaphysique et prosaïque. Il joue sur tous les tableaux, sans jamais lâcher sur le récit ou le rapport au lecteur.

Réflexion profonde sur une maladie aussi répandue mais stigmatisante que l’herpès, Monsters parlait de son retrait « volontaire » de la vie sociale. Son rapport difficile à toute idée de relations amoureuses (et plus encore sexuelles). Son isolement. Son estime de soi qui dévisse. La recherche constante de solutions, chimiques puis naturelles. Et toujours cette image de la bactérie avec laquelle il finit par faire, littéralement et métaphoriquement, corps. Jusqu’au twist final.

Réduire les attentes, un trou dans la tête

L’année dernière, Gabby Shulz a rassemblé des doodles postés sur Instagram dans un Tell It to the Hole autoédité sur Lulu.com. En 2018, le même avait publié chez Phase 8 A Process of Drastically Reducing One’s Expectations (« un processus de réduction drastique de ses attentes »), qui réunissait des dessins tirés de ses comics diaries de 2013 à 2015, en gros. Dans ce recueil, il évoque des situations toujours très personnelles, notamment autour de sa situation financière plus que précaire.

Il réalise ainsi qu’il gagne un montant « ridiculement bas » chaque mois via ses œuvres : à peu près un tiers du seuil de pauvreté. « God, do I love the anticapitalist way of life ! », souligne-t-il avec une belle ironie. Car cette forme apparente de « liberté » qui serait celle de l’artiste ne mène pour lui, en vérité, qu’à la misère. Il galère au quotidien, n’a pas les moyens de se payer une mutuelle, toute maladie devient une catastrophe. En parlant de lui-même, Shulz évoque la situation de millions d’Américains au bord de l’effondrement. À 20 dollars de la catastrophe.

Sans jamais se départir de son humour, de plus en plus désespéré au fil du temps : « Like persistent feelings of doom ? », interroge-t-il le lecteur. « You’ll love cartooning ! » Le tout dopé par un sens génial de la mise en scène, du cadrage, avec un dessin sur le fil entre portrait réaliste et caricature, noirceur sociale et burlesque.

Schulz excelle aussi à représenter la souffrance de façon poignante. Une souffrance physique qui, en retour, l’empêche de travailler et donc le maintient dans sa précarité. Pour en sortir, il faudrait qu’il dessine ; il a trop mal pour dessiner ; il s’enfonce dans la précarité ; pour en sortir, il faudrait… Etc. Sa situation est à la fois le moteur de son dessin et ce qui l’empêche de dessiner. Vous aimez vous sentir maudit ?

Même quand il trouve un job, donc de la stabilité, il ne peut s’empêcher d’y voir « le symbole d’un échec et l’anéantissement de tous [ses] rêves ». Ses angoisses nocturnes l’empêchent de dormir. Il boit trop d’alcool – et dessine souvent complètement bourré. Sa haine de soi empreinte d’ironie est au cœur de son travail.

Parfois, pourtant, ses pages laissent place à des moments d’intense beauté presque zazen. Tel ce récit un peu plus long qui clôt le recueil, intitulé « The only thing I know ». Ou cette page datée du 3 septembre 2015, quasiment un haïku visuel (ma traduction) :

La stridulation des cigales. Enveloppez-moi dans ce chant et abandonnez-moi ici pour toujours.
La bande-son d’une chaleur magnifiquement envirante.
La longueur d’onde parfaite d’une mélancolie, celle qui empreint la description des derniers jours de l’été.
Le son d’une joie fragile.

Malade de vivre

Parue en 2016, Sick revient donc sur deux semaines d’intense douleur physique, de maladie à la fois ultra-aiguë et totalement incompréhensible. Sur la couverture, Schulz se représente amaigri, le crâne découpé et le cerveau troué, le dos en feu et une moitié de grand masque de chien en arrière-plan. Un fil rouge – avec des nœuds – part du trou dans son cerveau, traverse le dos du livre et encadre le texte en 4e de couverture avant de s’enfoncer dans un trou. Tout est dit.

« Un jour, je suis tombé malade », entame Schulz. Sur cette première page, on le voit dans sa chambre, un intérieur guère reluisant, avec une seule fenêtre donnant sur un immeuble et une échelle de secours.

« Très malade. » Une main verte aux doigts crochus tire sur ses intestins, et l’on pense au vampire sous les traits duquel il se représentait en victime de l’ostracisation sociale dans Monsters. La couette rose devient un bain de flammes. Au fond de la cuvette des toilettes, ce qui sort de lui tient davantage du jus de légume.

Au début, il fait comme à son habitude lorsqu’il tombe malade : boire beaucoup d’eau, dormir autant que possible, et espérer s’en sortir. Là, ça dure… et il commence à s’inquiéter (ma traduction) :

Je n’avais ni argent, ni voiture, ni amis proches, ni mutuelle, et l’hôpital le plus proche arrivait en tête du classement de la ville en termes de procès pour faute médicale. Ils avaient récemment fait les gros titres dans tout le pays pour avoir laissé mourir une femme dans la salle d’attente de leurs urgences, après l’avoir ignorée pendant 24 heures. »

Le discours de Gabby Schulz dépasse ainsi l’autofiction pour embrasser un vaste problème de société : les inégalités sociales, dont découle une inégalité de traitement dans les soins de santé. Et, partant, le choix entre mourir ou « mettre en péril [son] futur au bénéfice financier d’un représentant [l’hôpital] d’une industrie de la santé dont le seul but est de faire de l’argent ».

Ne lui reste-t-il qu’à se laisser mourir de diarrhées sanglantes dans ce lit Ikea, « par lâcheté, honte et dégoût de soi », plutôt qu’appeler à l’aide ses amis… des amis à qui il ne répond jamais lorsqu’ils lui écrivent ?

Les jours passent. Et avec eux, Gabby s’enfonce dans l’obscurité. Son visage dans le miroir est celui de la souffrance elle-même qui tente de – et finit par – lui ressembler, préfigurant aussi la couverture de Tell It to the Hole. Cette douleur qui est comme une émanation de lui-même, un remugle devenu excroissance de chair, l’incite à en finir : « Tu n’as personne pour te conduire à l’hôpital. Pourquoi ne pas simplement mourir ? »

Pourquoi vivre, en effet ? Afin de tenter de répondre à cette question, Gabby nous emmène dans ses souvenirs, parfois clairs pour lui seul, mais toujours émotionnellement chargés. Il commence par les mauvais souvenirs, ceux de la honte, de la violence, du syndrome de l’imposteur, « tout le temps perdu et les mauvaises décisions », « toute l’inquiétude, la peur et la stupidité », « les occasions manquées », « les défis non relevés »… Tous ces moments qui nous hantent et nous emportent vers le fond.

Certes, il parvient à évoquer de bons souvenirs, « mais ceux-ci ne survolent pas [son] lit la nuit » comme des hélicoptères de surveillance. « Les mauvais souvenirs étaient simplement beaucoup, beaucoup plus nombreux. » Et ces dimensions de fragilité concourent à faire de lui ce qu’il « est » maintenant : « un fantôme, un mort-né psychique, qui hante quatre décennies de chambres vides, attendant comme un idiot que sa vie commence enfin ».

Et ce costume qu’il endosse pour faire semblant d’avoir une vie sociale, ce masque qu’il porte pour communiquer avec les autres, atténuer son côté « étrange », ses difficultés à créer du lien, est un poids de plus sur sa vie.

Le 11e jour, la fièvre retombe. Tout est réglé ? Pas vraiment (ma traduction) :

Dans le passé, lorsqu’une fièvre retombait, je me sentais nettoyé. Comme si j’avais un corps tout neuf. Cette fois, c’était différent. Cela donnait l’impression d’une vie après la mort. Comme si le cauchemar ne prendrait jamais fin. Comme si la maladie était devenue moi. »

Dans Sick, Gabby Schulz pousse plus loin, et de façon plus magistrale encore que dans Monsters, sa réflexion sur la vie, sa vie, le monde, le désespoir et l’envie malgré tout de sortir. « Mon corps reprend sa mission de résister à la mort ; mon esprit reprend sa mission de résister à la vérité. Faites que je sois épargné de ces deux menaces un peu plus longtemps encore. »

Dans un monde ressemblant à du Jérôme Bosch dévasté par la vulgarité, la consommation de masse et la haine, la seule conclusion que l’on peut tirer semble être celle-ci : « Et si voici la vie que nous avons faite pour nous-mêmes, quelle punition plus méritée que de la vivre ? » Que reste-t-il, sinon d’en rire avec l’énergie du désespoir ?

Une partie de Sick est lisible sur le Net ici. Il faut savoir que Gabby Schulz a redessiné tout cela (et l’a complété) pour la publication en album chez Secret Acres. Et autant dire que le résultat est parfaitement époustouflant. Les couleurs en aquarelle, souvent sourdes (beaucoup de verts et de jaunes pâles, très organiques), soulignent par contraste les moments de violence aux tons plus vifs. Les compositions sont pleines de politique, d’art (on pense souvent à Egon Schiele) et d’émotions.

La conclusion, quant à elle, vient comme un coup de poing après une longue plongée en apnée. Décidément, on n’en sort pas indemne. Et c’est tant mieux.

Sick
Écrit et dessiné par
Gabby Schulz
Édité par Secret Acres

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