Silent Dragon d’Andy Diggle et Leinil Yu

Silent Dragon d’Andy Diggle et Leinil Yu

Note de l'auteur

Tokyo, 2063. Un Japon ancestral confronté à une société fascisante, où les yakuzas se veulent les défenseurs du peuple… et où, surtout, foisonnent les faux-semblants. Entre thriller musculeux et histoire d’amour impossible, Silent Dragon manque un poil d’envergure, même si son style visuel rattrape tout.

L’histoire : Tokyo, 2063. La ville a évolué en une gigantesque mégalopole techno-punk. Renjiro est le conseiller et stratège du plus grand criminel japonais : le seigneur de guerre yakuza Hideaki. Sous sa direction, le clan du Dragon noir a pris le contrôle des quartiers malfamés de Honshu en éliminant avec force et cruauté tous leurs opposants. Mais Hideaki a d’autres ambitions que de régner sur la pègre : il projette de renverser le gouvernement lui-même. Sa soif de pouvoir est telle qu’il imagine pouvoir défaire la junte ultra-nationaliste et surarmée qui protège le pouvoir en place. Renjiro comprend que sa rédemption va dépendre de sa capacité à jouer un double jeu.

Mon avis : Pour cette histoire tragique en 6 chapitres et 160 pages au total, le scénariste Andy Diggle (un temps rédac’chef de la séminale revue 2000AD, auteur notamment sur The Losers) a visiblement tenu à revenir à l’essentiel. Derrière la fausse complexité politico-militaire d’une lutte entre yakuzas pro-libération du peuple et un État tout aussi fascisant, c’est à une histoire d’amour impossible et à une vengeance-de-l’au-delà qu’il convie le lecteur de Silent Dragon.

Tokyo 2063 ? Toute ressemblance avec l’Akira de Katsuhiro Otomo n’est pas totalement fortuite, même si le manga d’Otomo se déroulait 44 ans plus tôt que le comic de Diggle et Yu. La première page met d’emblée en perspective, dans un traveling arrière du meilleur effet, le dragon noir symbole du clan yakuza, la maison ancestrale d’Hideaki et une vue aérienne de Tokyo, où la forteresse Hideaki trône littéralement en haut d’un immeuble high-tech.

Diggle part de la quasi-fin de son histoire avant de revenir « un an plus tôt », en un long flash-back ne raccrochant les wagons qu’au début du 6e et dernier chapitre. Tout commence en réalité – et paradoxalement – avec la mort du protagoniste, Renjiro. Cela explique peut-être le choix de l’illustration de Une, où l’on ne voit ni Renjiro ni Reizo, son avatar techno…

Le scénariste explore dans sa narration tous les faux-semblants d’une société nippone à la fois ultramoderne et plongée dans son passé le plus ancien. Le maniement du sabre y côtoie les samouraïs droïdes, un fantôme (?) des Enfers réimplante (? bis) l’âme de Renjiro dans un corps cybernétique… Même cette notion de fantôme traditionnel est doublée, triplée dans un jeu de miroirs narratif.

Diggle et Yu semblent surtout prendre leur pied dans une certaine jouissance du corps-machine, loin de l’orgasme ontologique d’un Ghost in the Shell. Dans la démesure des corps, de leurs muscles et de leurs prothèses, on penche aussi vers Tetsuo Hara (Ken le Survivant et Keiji). Visuellement, cela se marque par un style rappelant à la fois Kevin O’Neill (Mr. Hyde dans La Ligue des gentlemen extraordinaires et surtout Marshal Law) et Moebius (La Caste des Méta-Barons et son Tête-d’Acier). Un cocktail à la fois étrange et réussi.

Le style du Philippin Leinil Yu (Wolverine), qu’il qualifie lui-même de « pseudo-réalisme dynamique », manque parfois de lisibilité, certes, mais à de rares occasions seulement. Il n’en reste pas moins le principal atout de ce Silent Dragon efficace, compensant par un vrai dynamisme et un sens aigu de la couleur (merci Dave Stewart) les quelques faiblesses d’un scénario auquel on aurait souhaité un peu plus de souffle et d’envergure.

Si vous aimez : la confrontation de l’ancien et du moderne, le nouveau visage d’un code d’honneur ancestral face à une société post-moderne ultraviolente. Les Méta-Barons de Jodorowsky et Gimenez en sont parmi les représentants les plus aboutis.

En accompagnement : Neuromancien de William Gibson, le roman par lequel (peut-être) tout a commencé… et la bande originale d’Akira, tiens, signée du collectif Geinoh Yamashirogumi.

Silent Dragon
Écrit par
Andy Diggle
Dessiné par Leinil Yu
Édité par Glénat Comics

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