En attendant les Emmy Awards : Critique de Silicon Valley

En attendant les Emmy Awards : Critique de Silicon Valley

Note de l'auteur
Attention, cette critique peut contenir des traces de spoilers et autres divulgâcheurs.

Bien, depuis le temps, tout le monde s’est remis du Season Finale de GoT, on peut enfin passer à autre chose ! Certes, le sevrage fut un peu rude cette année, raison de plus pour noyer sa détresse sérielle en binge-watchant d’urgence et sans vergogne les trois excellentes saisons de Silicon Valley, disponibles sur OCS GO. Pourquoi Silicon Valley ? Pour commencer, parce qu’on n’y croise pas la queue d’un dragon, ni de quiconque d’ailleurs, même s’il en est souvent question dans les différentes joutes verbales de ce groupe de programmeurs, résidents de Palo Alto, rêvant de se faire un nom dans la vallée (oh oh, des Datas, la li la la… hum…).

Quand The Big Bang Theory ou The IT Crowd, ses aînées, jouent la carte du clin d’œil et de l’opposition Geeks Vs IRL, la série de Mike Judge propose une véritable immersion dans l’univers technophile, sous la forme d’un conte satirique qui ne force jamais le rire. Néanmoins, et malgré sa nomination pour la seconde fois au Emmy Awards, on commence à craindre un manque de renouvellement pour la prochaine saison. À moins que les showrunners ne poussent le vice jusqu’à l’adoption d’une construction scénaristique calquée sur la méthode Agile (processus de gestion de projet illustré dans la série même), profitant des retours en arrière pour développer de nouvelles arches narratives en renforçant la trame existante, ce qui laisserait beaucoup d’espoirs pour la suite. En attendant, ce serait dommage de faire l’impasse sur cette série un poil féroce, souvent hilarante, au casting détonnant.

Affiche Silicon Valley Saison 2 Silicon Valley – Affiche Saison 2 – Crédit : © HBO

À résidence dans un improbable pavillon converti en incubateur par leur abominable hôte Erlich Bachman (T.J. Miller), ersatz poilu de feu Steve Jobs, quatre compères finissent par se rallier au projet que l’un d’eux a conçu pendant ses heures perdues. Plus qu’une appli comme les autres, Pied Piper constitue un progrès vertigineux dans le domaine de la dématérialisation.

En s’appuyant sur un algorithme révolutionnaire, véritable pierre philosophale numérique, elle promet des lendemains qui chantent à son jeune créateur, Richard Hendricks (Thomas Middleditch, nommé pour la première fois aux prochains Emmy Awards), sorte de Mark Zuckerberg version Muppet Show, dont la maladresse le dispute à l’inexpérience. Enfin, dans l’idéal. Parce que dans les faits, le pauvre garçon se retrouve confronté à des choix qui le dépassent, à une équipe qui lui cause plus de problèmes qu’elle n’en résout, le tout amplifié par sa fâcheuse manie de ne pas écouter le précieux Jared (Zach Woods, qu’on commence à voir un peu partout, génialissime) et la pragmatique Monica (Amanda Crew), seuls parmi ses collaborateurs à ne pas être uniquement gouvernés par leur intérêt personnel.

 

Satire Icône

Malgré le talent indéniable de la brochette d’acteurs principaux, issus majoritairement du stand-up et se connaissant depuis près de 10 ans pour certains, le véritable héros de cette histoire de nerds, c’est le contexte si particulier, qui donne son nom à la série, à savoir la vallée au sud de Palo Alto, devenue la Mecque Tech en une petite trentaine d’années. De leur propre aveu, Mike Judge et Alec Berg, créateurs et showrunners de la série sont des enfants de la Silicon Valley. L’un pour y avoir travaillé comme ingénieur au siècle dernier, l’autre reconnaissant être le rejeton d’un de ces chercheurs en physique capables de construire leur propre microscope pour bosser. Le premier a déjà puisé dans ce « background » pour son film Office Space, satire du monde de l’entreprise et de ses codes et procédures figées (à voir absolument si vous rêvez chaque jour de massacrer votre imprimante… ou votre chef. Ou les deux). Plus connu peut-être pour Beavis & Butt-head, il a également commis le jubilatoire Idiocracy, méchante farce science-fictionnelle qui plante un futur pas si improbable où la bêtise et le consumérisme ont définitivement inversé la courbe de progression de l’humanité. À dire vrai, les univers que Judge crée pourraient se révéler extrêmement dérangeants, voire carrément fascisants, s’il n’avait pas l’intelligence de ne tirer aucune morale des projections qu’il opère, de ne proposer aucune solution idéologique. Bref, pas de prosélytisme, place à la galéjade !

 

At TechCrunch Disrupt in San Francisco with Mark Zuckerberg breathing down my neck.

Une photo publiée par Mike Judge (@realmikejudge) le

Au TechCrunch Disrupt de San Francisco, Mark Zuckerberg m’a à l’œil (Mike Judge)

 

High Tech – Basic Instincts

De la vallée, on nous présente une espèce de Legoland pour workaholics, piloté par des mégalos obsédés par leur image — de milliardaire et/ou de philanthrope — ou par des patrons old school dépassés par les « nouvelles nouvelles technologies ». Des envolées lyriques en mode conférence Ted, viennent souligner d’une musique idoine les dérapages égotiques ; les gadgets fabuleux (conversations holographiques, voitures sans chauffeur, etc.) et hors de prix sont mis à mal par des infrastructures à la peine. Sans réseau, point de révolution… ou en tout cas, une révolution souvent superflue et grotesque, faute de fonctionner à plein.

Entreprise symbole de ces conglomérats rachetant les nouvelles idées à coup de milliards : Hooli, dirigée par Gavin Belson (Matt Ross) qui ne craint rien plus qu’un autre que lui ne fasse « du Monde, un Monde meilleur », en substance :

 

Hooli isn’t just another high tech company. Hooli isn’t just about software. Hooli… Hooli is about people. Hooli is about innovative technology that makes a difference, transforming the world as we know it. Making the world a better place, through minimal message oriented transport layers. I firmly believe we can only achieve greatness if first we achieve goodness.

Hooli n’est pas qu’une entreprise de haute technologie de plus. Hooli n’est pas que… qu’un logiciel. Hooli se rapporte à l’humain. Hooli, c’est la technologie innovante qui fait la différence. Nous transformons le monde actuel. Nous faisons de ce monde un monde meilleur grâce à la messagerie minimale orientant les transports de couches. J’ai la ferme conviction qu’on atteint la grandeur uniquement si on fait d’abord le bien.

 

On y devine évidemment la devise « Don’t be evil » de Google, à laquelle s’ajoutent les deux « o » tellement identifiables. Bref, le contexte est patiemment posé, les références, mieux que de simples clins d’œil, servent la crédibilité de l’ensemble, étayées par des consultants de marque comme Dick Costolo, ancien CEO de Twitter. Enfin, une stratégie transmédia contribue à ancrer la série un peu plus dans le réel (site de Hooli, de Pied Piper, de Code/Rag, cameos de personnalités de la High Tech,…)

 

Des souris et des hommes… et des hommes

Si Monica constitue hélas la seule femme permanente de la série et n’échappe pas tout à fait au stéréotype de la Manic Pixie Dream Girl, ce personnage féminin complément du héros sans motivation personnelle, les showrunners ont eu l’intelligence de repousser au loin une éventuelle love story, au terme de la première saison. On imagine que les nombreuses critiques essuyées y sont pour beaucoup, qui pointaient l’accumulation de clichés. Silicon Valley, série sexiste, ou tristement réaliste ? Alors oui, les blagues niveau collège à base de « bite-poil-nichons » fusent régulièrement, la plupart des programmeurs sont des hommes, les personnages externes également… Malgré l’ajout en saison 2 d’une CEO, les places restent rares et Judge se défend en expliquant se conformer à l’implacable vérité. En bon troll, il va finalement répliquer en troisième saison par une provocation, avec un épisode, en plaçant les femmes au centre des intrigues, à défaut d’être aux commandes, annoncé ainsi sur Twitter.

Ce soir, sur @SiliconHBO : Des girls ! Des tas de girls ! Programmeuses, avocates, blogueuses ! Tellement de girls que vous aurez l’impression de regarder la série Girls !

 

Difficile de lui en garder rancune, d’autant plus qu’il double Monica d’un Manic Pixie Dream Boy en la personne du délicieux Jared, totalement dévoué à ce pauvre Richard qui n’en demande pas tant. Silicon Valley, homophobe ou reflet du réel ? Là encore, l’ambiguïté flirte avec le mauvais goût, et le rire l’emporte parfois de justesse. Le reste du temps, c’est puissamment drôle.

Cela dit, comme toujours chez Mike Judge, personne ne sort indemne de la moulinette satirique. Rien à sauver du côté des hommes, les programmeurs en l’occurrence. Quand ils ne travaillent pas sur une appli de détection de tétons dressés comme « Grosse Tête » (Josh Brener) — l’incompétence personnifiée et portée aux nues à l’insu de son plein gré par le jeu des égos — ils (Gilfoyle/Martin Starr et Dinesh/Kumail Nanjiani) se livrent à un perpétuel concours de bytes ou s’allient pour humilier le brave Jared, en mode « bully beauf » basique. Enfin, Erlich, leur logeur mythomane, possesseur d’une collection impressionnante de bangs et autres ustensiles de consommation de produits illicites, se révèle un modèle de bêtise raciste, opportuniste et snob. Et malgré tous ces défauts notables, ils apportent chacun un talent particulier sans lequel la petite entreprise Pied Piper ne progresserait pas. Comme dans le conte dont elle s’inspire, connu en France sous le nom « Le Joueur de flûte de Hamelin », l’application attire ceux qui s’en approchent pour le meilleur ou pour le pire.

 

Finalement, Silicon valley met en scène des jeunes gens, hier confinés aux recoins sombres des services informatiques des entreprises, se retrouvant propulsés en haut de la pyramide socioprofessionnelle, sans paliers de décompression et feint d’observer le résultat, avec l’objectivité cruelle du chercheur scrutant ses animaux de laboratoire. Fataliste, misanthrope ou les deux, son créateur prend le parti d’en rire, sans livrer le fond de sa pensée, mais sans concessions pour ses souris devenues lions qui se bornent pour la plupart à perpétuer les schémas relationnels classiques. Richard (cœur de souris ?) parviendra-t-il à faire reconnaître sa valeur sans perdre son âme ? On espère que la série ne s’achèvera pas avant de nous apporter la réponse.

Another Season 3 lesson to keep in mind: Tabs. Always tabs. #SiliconValleyHBO

Une vidéo publiée par Silicon Valley (@siliconhbo) le

Une autre leçon de la saison 3 à retenir : des tabulations. Et rien que des tabulations.

 

SILICON VALLEY, saisons 1 à 3 (28 épisodes de 28mn) sur OCS Go jusqu’au 26 juillet 2016, a été nommée 11 fois pour les prochains Emmy Awards.
Créée par : Mike Judge
Écrite et réalisée par : John Altschuler, Mike Judge, Dave Krinsky,…
Avec : Thomas Middleditch, T. J. Miller, Josh Brener, Martin Starr, Kumail Nanjiani, Zach Woods, Amanda Crew, Matt Ross, Suzanne Cryer,…

Crédit : John P Fleenor © 2016 Home Box Office, Inc. All rights reserved. HBO ¬Æ and all related programs are the property of Home Box Office, Inc.

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