Skin Trade : George R.R. Martin crie au loup

Skin Trade : George R.R. Martin crie au loup

Note de l'auteur

Il y avait une vie au-delà de Game of Thrones. Cette novella signée George R.R. Martin, par exemple, mêle récit noir et lycanthropes, fantastique à la Barker et ambiance à la Chandler. Plutôt bien ficelée, par un auteur à plusieurs visages.

L’histoire : Il fut un temps où cette ville était au centre du monde. Un temps où sa puissance se nourrissait du sang et du fer. Mais aujourd’hui, elle n’est plus que rouille et elle attend la ruine. C’est un territoire parfait pour Willie Flambeaux et Randi Wade. Lui est agent de recouvrement, elle, détective. Mais lorsqu’une série de meurtres particulièrement atroces ensanglante cette ville qu’ils croyaient si bien connaître, ce n’est plus dans le labyrinthe des rues qu’ils auront à mener l’enquête, mais dans les recoins les plus sombres de leurs propres passés.

Mon avis : Cette novella signée George Raymond Richard Martin a gagné un World Fantasy Award en 1989, ce qui ne nous rajeunit effectivement pas. À vrai dire, cela en dit sans doute davantage sur une certaine pauvreté des propositions (ou une errance des juges) cette année-là, que sur une extrême qualité du texte en question.

Car cette longue nouvelle de 166 pages n’a rien à proprement parler pour marquer les esprits au fer rouge. Elle n’est pas totalement dénuée de qualités, attention. Son plus gros problème, à mon sens, est une faiblesse à la fois courante et rédhibitoire : elle manque d’originalité. Les clichés sont partout, George R.R. Martin n’en sort jamais véritablement, et ce n’est pas l’idée de mêler polar et loups-garous qui sauve réellement la sauce.

George R.R. Martin (c) Henry Söderlund

On plonge d’emblée dans le mystère, avec des débuts sans explication (bon point), même si G.R.R.M. donne suffisamment de détails pour qu’on comprenne sans peine la nature de Willie. Bien sûr, le titre, la première de couverture et le bandeau (sans oublier l’appareil critique, si on a pris la peine de le lire avant la novella) en disaient déjà largement assez. Willie est un agent de recouvrement (et privé sur les bords) lycanthrope dans une panade noire.

On cherchera donc moins une originalité fondamentale que de petits motifs sortant davantage du commun. Et s’il est vrai qu’un polar digne de ce nom recèle une composante sociale bien affirmée, celle-ci passe aussi classiquement par l’atmosphère des lieux, voire verse carrément dans la psychogéographie hard-boiled. Tel le logement de Willie :

Willie, lui, avait la rivière elle-même, qui coulait juste sous ses fenêtres. Il avait le bruit qu’elle faisait, jour et nuit, le clapotis de l’eau contre les piliers, les corne de brume quand le brouillard s’épaississait, les cris des plaisanciers pendant les après-midi ensoleillés… Il avait la lumière de la lune sur l’eau noire, et son propre embarcadère pourrissant où il pouvait se réfugier à minuit s’il lui prenait des envies de solitude. Il avait onze pièces (autrefois des bureaux), des toilettes pour hommes (avec urinoirs) et des toilettes pour dames (avec distributeur de Tampax), du parquet, de vieilles lucarnes adorables, et s’il arrivait un jour à obtenir ce fameux prêt, il comptait bien faire installer une cuisine. Il avait aussi une brasserie abandonnée au rez-de-chaussée, au cas où il voudrait faire sa propre bière. Le bâtiment en briques rouges, peuplé de courants d’air, avait été construit une centaine d’années plus tôt – à peu près l’époque où la basse-ville avait été cataloguée quartier mal famé. »

Outre des bureaux bizarres, Willie bénéficie d’une caisse peu commune : « une vieille Cadillac vert citron monstrueuse, toute en chromes et en ailerons ».

Côté lieux, on est aussi servis avec Courier Square, un espace « dans un état de délabrement avancé », d’où « les grands magasins avaient déménagé vers les centres commerciaux en périphérie » : « Les vieux temples grandioses dédiés au cinéma avaient été divisés en multisalles ou livrés au porno, les devantures autrefois élégantes abritaient désormais des chiromanciens et des librairies pour adultes. »

L’image du loup-garou, carte traditionnelle du Tarot de l’horreur, correspond assez parfaitement au récit policier : personnalité multiple, bestialité cachée, faux-semblants… George R.R. Martin n’en fait pourtant pas des caisses, préférant survoler les possibilités d’une telle confrontation entre récit noir et lycanthropes que seul le contact de l’argent peut révéler. On aurait souhaité un peu plus de souffle, d’ampleur dans la narration. Mais ce n’était d’évidence pas son objectif.

L’argent, précisément, est ici une métaphore assez limpide d’une société à plusieurs vitesses, mais une société qui a évolué malgré tout, et où l’appartenance à une vieille famille ne garantit plus la richesse, ni même la pureté du sang. Au contraire, la consanguinité (autre métaphore des plus crues sur une aristocratie coupée du monde réel et vieillissant en vase clos) implique plutôt l’émergence de problèmes que la sauvegarde de quoi que ce soit.

Au centre, le Chrysler Building en 1932 (c) Samuel Gottscho

Au milieu de Courier Square se dresse l’édifice abritant l’organisme qui lui donne son nom : le Courier, le journal du coin, antique témoin de la ville, qui abrite encore un peu de son âme. Au-delà de la mémoire vive que représente un tel canard (et d’un motif à nouveau classique du polar), cet immeuble évoque l’auteur lui-même, titulaire d’une licence et d’une maîtrise de journalisme de l’université Northwestern d’Evanston (Illinois). George R.R. a même enseigné le journalisme à l’université de Clarke (Iowa) de 1976 à 1978, si l’on en croit sa biographie en postface.

L’immeuble du Courier était un vestige d’une autre époque, quand le centre-ville était encore le cœur de la cité, et le journal son âme. (…) Ainsi, l’immeuble « art déco/gothique » (…) ressemblait à un croisement malencontreux entre le Chrysler Building et une cathédrale particulièrement grotesque. Cinq décennies de pollution avaient noirci sa façade en granit (…). »

Mention spéciale pour Blackstone, propriété abritant le Vieux Manoir et le Nouveau Manoir des Harmon, accessible surtout par un funiculaire escaladant une falaise… Hautement significatif.

Dans cette sorte de Gotham en version lycan, il est « des choses qui chassent les chasseurs », un peu comme, dans Watchmen, on se demande « qui garde les gardiens ». Si les liens sont bien typés, les personnages relèvent quasiment de l’archétype. La dimension bestiale des loups-garous colore néanmoins tout le livre, avec des meurtres des plus graphiques, plus proches d’un Clive Barker que d’un Raymond Chandler.

Car dans ce polar, George R.R. Martin laisse libre cours à son goût pour le fantastique voire l’horreur. Mais aussi pour l’humour, avec des dialogues souvent drôles et bien ficelés. On n’est pas chez les Tontons Flingueurs, mais ça coule de source et ne retarde pas l’avancée du récit. Dans l’une de ses discussions avec Randi (fille d’un flic tué clairement par un lycan), Willie lui rappelle, au début de chacune de ses répliques, qu’on dit « lycanthropes » et non pas « loups-garous », politiquement correct oblige.

Il ne faudrait donc pas oublier la forêt que Game of Thrones pourrait cacher, ainsi que le principal intéressé l’affirme (cité dans la postface biographique) :

Horreur, science-fiction, fantasy – j’ai grandi en lisant tout cela. Mon père les appelait les trucs bizarres. Je lisais Tolkien pendant une semaine et ensuite je lisais Robert A. Heinlein pendant la suivante. Ensuite, je lisais H.P. Lovecraft la semaine d’après. Et aujourd’hui, nous avons toutes ces barrières entre les genres, comme s’il s’agissait de choses totalement différentes. Mais ce sont des histoires qui contiennent toutes un élément d’irréel. »

Skin Trade
Écrit par
George R.R. Martin
Édité par ActuSF éditions

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