Slasher de Charles Forsman

Slasher de Charles Forsman

Note de l'auteur

Giallo électrique, descente aux enfers féministe et viandarde, Ghost World SM corrigé par un Cronenberg amateur de latex… Bref, il faut lire Slasher toutes affaires cessantes.

L’histoire : Christine est amoureuse de Joshua. Bien sûr, elle est particulièrement excitée par les vidéos qu’il poste pour elle sur le Net où il s’entaille délicatement la poitrine face caméra. Mais ce qu’elle ressent pour lui est un amour intense et pur. Son père vient de mourir et sa mère risque de sombrer dans l’alcool, une fois de plus. Pour couronner le tout, son manager, qui la croit timide et docile, est à deux doigts de l’abus de pouvoir. Alors, oui, le désir qu’elle a pour Joshua est la plus belle chose qui existe. Elle va quitter sa vie conformiste, pour rejoindre celui qu’elle aime, dans cette chambre où sa mère, complètement dingue, le retient prisonnier. Rien ne pourra l’en empêcher. Slasher est l’histoire d’une femme qui a décidé d’accepter ce qu’elle est vraiment : quelqu’un de fort, malgré ses pulsions sanguinaires et ses fantasmes morbides.

Mon avis : Peut-être plus que ce résumé par l’éditeur, la maison bruxelloise L’employé du Moi, ce sont les mots-clés employés dans le communiqué de presse qui révèlent le mieux l’angle de Charles Forsman pour son nouveau livre traduit en français : « sadomasochisme, thriller, hard boiled, violence, amour, féminisme, comics américains ».

Tout est dit dès la première case. Bon, on ne parle pas de la première de couverture, qui révèle beaucoup de ce qui va se passer dans les pages intérieures. On sent déjà, bien sûr, que cela finira mal. Ce masque SM jouera les fils rouges sauvages, comme dans un giallo bien tortueux, ou comme une version trash du masque de Catwoman acheté par Enid Coleslaw dans un sexshop (dans le Ghost World séminal de Daniel Clowes).

La première case de la première page, donc. Une jeune femme, au rayon boucherie d’un supermarché, vue de l’arrière, pose une main sur la viande et l’autre sur la poignée d’un chariot. L’expression « Quality Meat », qui surplombe le rayon, prend tout son sens. Seconde case, même taille, même format, juste en-dessous : « Teamwork » est écrit sur un stupide poster de gens faisant de l’aviron, poster accroché au mur derrière celui qui est visiblement le boss de la jeune femme. Ici, la dominante est beige, quand le rose viandeux étouffait la case précédente.

D’un côté, la viande de grande consommation, dont la « grande qualité » n’est qu’un leurre marketing ; de l’autre, un abruti lubrique qui espère « avoir une petite conversation moins formelle cette fois » avec une subalterne ramenée à sa pure existence matérielle, à un physique de chair, de muqueuses et de conduits.

Et c’est tout le talent de Chuck Forsman de tenir cette tension pendant les 80 pages de son Slasher, publié en cinq épisodes (et réuni en recueil) par Floating World Comics outre-Atlantique. Cette tension et, tout à la fois, ce sens de l’ellipse, du détail qui révèle tout ce qui doit être compris sans devoir l’illustre et, surtout, le dire trop ouvertement.

Prenez le rendez-vous de Joshua chez le médecin, en compagnie de sa mère. Le jeune homme ne parle pas, sa daronne prend toute la place. Joshua est d’une maigreur extrême ; pourtant, le médecin assure qu’il « est en bonne santé ». La mère refuse cette information : « Je ne peux pas le croire. Mon fils est malade ! (…) Vous me prenez pour une menteuse ? » Et d’agiter littéralement le spectre du père de Joshua, qui « a donné sa vie pour ce pays », la laissant non mariée (elle insiste sur le « mademoiselle ») et dans les difficultés financières.

Tout ça pour finir, une fois de retour dans la voiture, par lui asséner : « Mais c’est quoi ton putain de problème, Joshua ? » Et Forsman d’enchaîner sur une double page reproduisant des captures d’écran d’une vidéo « PornUp » où Joshua, sous le pseudo de « Skinny Dude », s’entaille la poitrine face caméra avec un couteau.

Un peu plus tard, devant la détresse de sa mère, Joshua se lève de son fauteuil roulant pour l’enlacer par derrière et lui dire : « J’t’aime fort, maman. » Ce qui, dans le contexte du livre, est d’autant plus touchant. Réaction de la mère : elle le repousse violemment et lui dit : « Joshua ! Retourne sur ta chaise ! Quelqu’un pourrait te voir. » Sous-entendu : te voir… et nous retirer nos allocations ? Une bonne vieille génitrice toxique, plus avide d’illusions (la religion, qui lui sert davantage à opprimer Joshua et à grappiller de l’argent auprès du curé, qu’à nourrir une réflexion ou de quelconques valeurs ; le patriotisme, même si la mort du père de Joshua ne dit rien, en réalité, de la valeur de sa mère) que de lucidité.

Joshua est un personnage important de Slasher, tant par sa présence que par son absence (on n’en dira pas plus pour éviter de tout spoiler), mais la protagoniste de cette descente aux enfers est et demeure Christine. Elle qui arbore le masque SM sur la couverture, qui doit supporter les avances graveleuses à peine voilées de son boss. Lorsque celui-ci pose la main sur l’épaule de la jeune femme, celle-ci pense aussitôt à un paquet de viande sous vide. Et à ses doigts à elle perçant le film plastique et s’enfonçant dans la chair rouge. Quelques cases plus loin, elle passe en caisse avec la viande ; une fois revenue chez elle, la main sur son épaule est associée à son couteau découpant le steak.

Christine se coupe les cheveux. Serre le poing sur la viande jusqu’à ce que du sang en sourde. Et dévore la chair crue avec des onomatopées de plaisir. Les vidéos de Joshua se faisant saigner prennent alors une autre dimension, tout comme la scène où Christine paraît se masturber devant ladite vidéo.

Christine chattant avec Joshua, les échanges de photos, le sexe en version bondage et entailles, les hommes qui oppressent, cherchent toujours à séduire ou à forcer, ou au contraire se montrent faibles et soumis (mais plus rarement)… Le parcours amoureux de Christine se fait rapidement criminel. Où l’on voit que dans les bonnes circonstances, on peut tuer du lourd sans être immédiatement entouré par des voitures de police toutes sirènes hurlantes.

Le récit bascule plus radicalement dès le 4e chapitre, lorsque Christine pénètre dans la maison de Joshua pour « sauver » celui-ci des griffes de sa mère. À nouveau, impossible d’en dire davantage sans divulgâcher. Mais on verse dans une sorte de Tale from the Crypt halluciné, vénéneux, dérangeant, à l’humour noir de jais.

Après l’excellent Pauvre Sydney, après The End of the Fucking World (dont Netflix a tiré une série qui en est à sa 2e saison) et après Hobo Mom cosigné avec le Belge Max de Radiguès, voici une nouvelle preuve que Charles Forsman est une plume à suivre. Il est possible de soutenir financièrement sa nouvelle série en cours, Automa, via Patreon.

Si vous aimez : les comics indépendants US alliant force formelle et jusqu’auboutisme narratif, à l’instar d’un Jordan Crane. Avec aussi quelque chose du Marshal Law de Kevin O’Neill et Pat Mills.

En accompagnement : une musique de film, peut-être celle composée par Howard Shore pour The Brood de David Cronenberg, ou un bon vieux John Carpenter, tant il est vrai qu’on peut voir du Carpenter ou du Cronenberg dans dans une BD « de genre » comme Slasher

Slasher
Écrit et dessiné par
Charles Forsman
Édité par L’employé du Moi

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