Soupe horrifique (Marianne / Netflix)

Soupe horrifique (Marianne / Netflix)

Note de l'auteur

Horrible. Sous le prétexte d’écrire une “série de genre” en France, voici un parfait catalogue de tous les poncifs qu’on n’aurait jamais voulu voir (et qu’on ne voudrait plus jamais retrouver) dans une production audiovisuelle. C’est tellement mauvais que ce n’en est plus drôle.

À l’extrême limite, la série Marianne ne vaut même pas la peine de rédiger une critique. Tout y est à jeter. Si ç’avait été drôle, on aurait pu la confondre avec une parodie. Pas de bol, ce n’est même pas le genre de nanar qu’on regarderait avec des ami.e.s en alignant des pizzas, des bières et des rires gras. Mais comme tout le monde en parle – en soulignant, et avec raison d’ailleurs, le peu d’investissement français dans le territoire de l’horreur visuelle – il fallait bien qu’on s’envoie les huit épisodes de la nouvelle horreur made in France.

Ce brouet prédigéré, sorte de sous-Carpenter en version post-queer 21e siècle, se limite en gros à un catalogue de jumpscares éculés, un dégueulis de démonologie de Prisu, une insulte à la figure de la sorcière, une ode fainéante aux ambiances glauques étirées au-delà du supportable. On dirait du James Wan (Saw, The Conjuring), une influence revendiquée par Samuel Bodin, créateur, coscénariste et réalisateur :

« D’un point de vue technique, James Wan est mon modèle. Son cinéma horrifique est génialement ludique, et j’ai passé du temps à décrypter ses choix de réalisation. Il maîtrise parfaitement le timing de la peur, étire les scènes de tension au maximum, et sait contourner nos attentes en faisant claquer les portes quand on ne s’y attend pas. » (source : Télérama)

Emma Larsimon (c) Emmanuel Guimier/Netflix

Problème : Wan n’a jamais rien (ou presque) sorti qui vaille la peine de sortir de son pyjama. Marrant de voir Samuel Bodin faire, au rayon influences, le grand écart entre Shining de Stanley Kubrick et The Conjuring de James Wan. Une séance de gymnastique a priori assez douloureuse, jusqu’à ce qu’on comprenne que ce qu’il souligne, chez Kubrick, est l’équilibre entre terreur et humour. Pour le reste, et notamment pour la profondeur extrême des motifs culturels, on repassera. L’homme dit aimer « l’horreur gratuite, il ne faut pas avoir peur d’être abstrait, de chercher des images qui font peur pour faire peur, sans signifier quoi que ce soit ». Et sans bousculer personne.

On comprend mieux pourquoi Marianne ressemble à ce point à une anthologie d’images fanées piquées à droite et à gauche, sans rien pour les lier, leur donner un contexte neuf, un sens différent, les transcender. Bien sûr, on crée souvent du nouveau avec de l’ancien. Mais cela nécessite un minimum de talent, mais surtout de boulot.

Chaque scène évoque une œuvre antérieure : Stephen King un peu partout (Misery, Cujo), In the Mouth of Madness, Ring, La Dame en noir, The Omen, Les Griffes de la nuit, L’Exorciste, Prince of Darkness, Blair Witch Project, Twin Peaks, Seven, Angel Heart, The VVitch, etc. N’en jetez plus.

Petite séance entre amis (c) Emmanuel Guimier/Netflix

Des références à la pelle ? Pourquoi pas ! Stranger Things est bourrée d’artefacts ultraréférentiels, et ça marche (du moins dans les deux premières saisons). Ici, en revanche, on se voit refourguer un sous-produit frenchie de ce que les pires tâcherons d’Hollywood ont fait de leurs illustres modèles. On se fout de mater un hommage personnel sur huit épisodes : on a déjà vu tout ça mille fois. Le fait que ce soit français ne justifie rien. Est-ce pour prouver un certain savoir-faire, démontrer qu’“on peut faire pareil en France qu’aux States” ? Tout ce qui est clair, ici, c’est qu’il est possible de réemployer jusqu’à la nausée, de notre côté-ci de l’Atlantique, ce qu’il y a de plus con et littéralement dégénéré dans la production horrifique américaine. Big news.

Le coup de la voix bizarre et des pas dans la pièce d’à côté, avec petit rire vicieux et « Emmaaaa » susurré d’une voix rauque (les effets de voix sont tous absolument ratés), la porte qui s’entrouvre en grinçant… Pathétique. Plus le perso d’Emma Larsimon, très kitsch lui aussi, écrivaine d’horreur rock’n’roll, bi-mais-pas-trop, pas la langue dans sa poche, alcoolique, imbuvable, la mèche bien folle, le sweat à capuche sous le manteau noir. Plus le coup de la “comptine enfantine inquiétante”. Plus le coup du jumpscare avec le chien agressif tenu en laisse par un prêtre zarbi.

Bouh… ou pas.

L’humour (les pichenettes dans la voiture, la scène “burlesque” de l’effraction chez Mme Daugeron, le personnage “rigolo” de l’inspecteur) est aussi pitoyable que le look des monstres – heureusement qu’ils n’opèrent en général que sur un mode “ultra-flash”, bien rabâché lui aussi. Il faut juste lutter contre l’envie de repasser la scène au ralenti pour mieux voir la bête. Avec un maximum d’effets sonores, de musiques “d’ambiance” inquiétantes, de ralentis jusqu’à la migraine. On finit par regarder les épisodes en accéléré afin de revenir à une vitesse à peu près naturelle. Et si ça permet de zapper les dialogues, c’est bonus.

Pas un personnage, pas un lieu, pas une situation n’est crédible. Samuel Bodin cite Stephen King comme une influence majeure, mais King, précisément, parvenait dès les premières lignes à poser son décor, ses personnages comme s’ils existaient réellement. On y croit dès la seconde 1 : King nous prend par la main et nous emmène en un lieu aussi vrai que nature, qu’il s’agisse de Derry où sévit un clown démoniaque ou de l’Amérique des années Kennedy. À l’inverse, Bodin développe son récit dans « une petite boule à neige à la marge du vrai monde, un lieu confiné où les événements fantastiques deviendront plus facilement crédibles ». Bref, il n’a rien compris.

Camille (c) Emmanuel Guimier/Netflix

On ne s’étendra pas trop longtemps sur les erreurs de scénario et autres éléments invraisemblables. La mère d’Emma traverse toute la ville, en sang et à poil, sans que personne ne l’ait vue ? Difficile à croire, mais admettons. Le flic appelle Emma, lui dit qu’il a retrouvé son père, et elle répond : « J’arrive tout de suite. » Mais où ? Elle ne lui a pas demandé où ils se trouvent… Les actrices et acteurs font leur possible pour sauver les meubles, mais avec un tel scénario, ils ne font pas de miracle.

Là où un téléfilm aurait suffi pour couvrir une histoire d’une telle indigence, Samuel Bodin étire le machin sur huit épisodes. À la limite, cela aurait pu faire un épisode de la vieille série française des années 80, Sueurs froides, pour celles et ceux qui s’en souviennent. Avec, en présentateur bien barré, sorte d’Alfred Hitchcock made in France, un Claude Chabrol des plus inquiétants (parfois plus que l’épisode qu’il introduisait).

Huit épisodes, c’est trop. Un, c’est déjà trop.

MARIANNE (Netflix) Série en 8 épisodes diffusée le 13 septembre 2019
Série créée par Samuel Bodin
Série écrite par Samuel Bodin et Quoc Dang Tran
Série réalisée par Samuel Bodin
Avec Victoire Du Bois, Lucie Boujenah, Tiphaine Daviot, Ralph Amoussou, Bellamine Abdelmalek, Mehdi Meskar, Alban Lenoir, Mireille Herbstmeyer, etc.
Musique originale de Thomas Cappeau

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