Sorcières, la puissance invaincue des femmes

Sorcières, la puissance invaincue des femmes

Note de l'auteur

De la gynécologie comme continuation de la démonologie. Portrait du médecin moderne en chasseur de sorcières… Il faut lire ce livre de Mona Chollet, passionnant, profond et terrible, où la figure de la sorcière joue, aujourd’hui encore, comme métonymie pour toutes les femmes.

Le livre : Dans cet essai essentiel, Mona Chollet explore l’image de la sorcière et en dégage les lignes de force, qu’elle suit jusqu’aux femmes d’hier et d’aujourd’hui. Toutes les femmes. Leurs corps abusés par la médecine des hommes, dénigrés quand ils vieillissent, dénoncés lorsqu’ils sont libres et indépendants (notamment de toute maternité), asservis toujours.

Mon avis : Sur le site du Daily Mars, on aime les sorcières. Au-delà du motif culturel fantastique, auquel les œuvres modernes rendent bien mal justice (Penny Dreadful s’en sort relativement bien, à l’inverse d’A Discovery of Witches, pour ne parler que de séries télé récentes), on y voit surtout l’image par excellence de la femme indépendante, libre ou luttant pour sa liberté, qui pose ses choix et les défend contre un monde qui, souvent et de multiples façons, tente de l’asservir, de la faire rentrer dans le rang et baisser la tête.

Autant dire que la sortie d’un essai intitulé Sorcières, la puissance invaincue des femmes ne pouvait qu’attirer notre regard. Et je dois avouer n’avoir jamais pris autant de notes de lecture pour préparer une critique. Bien entendu, un essai provoque davantage de réflexions qu’un roman (quoique…). Mais outre mes notes personnelles, je vais aussi devoir suivre sa bibliographie, acheter une palette de livres et construire une extension complète à ma bibliothèque. Dommage, d’ailleurs, l’absence d’une bibliographie complète en fin d’ouvrage… Mais ce n’est qu’un détail.

Mona Chollet perçoit, dans le terme “sorcière” lui-même, une intensité particulière : « Quelque chose autour de lui grouille d’énergie. Il renvoie à un savoir au ras du sol. » La sorcière est « la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ». L’auteure scande son essai en quatre chapitres. J’en propose ici un parcours très bref – sachez que le livre est, bien entendu, nettement plus riche que ces quelques lignes.

La romance imposée et la « fille à chat »

Dans le premier chapitre, elle étudie l’indépendance de la femme célibataire ou veuve, surreprésentée dans les procès pour sorcellerie. Comme si une femme affranchie de tout lien avec un homme était chose effrayante, dégoûtante ; une anomalie à annihiler au plus vite, et par tous les moyens.

Notre culture est ainsi faite que les jeunes filles sont poussées à rechercher l’affection d’un homme, d’un “prince charmant”. Gloria Steinem, grande féministe américaine, écrit ainsi : « Plus une culture est patriarcale et polarisée en termes de genre, plus elle valorise la romance » au détriment de l’amour. La romance est une illusion qui force les femmes à remettre leur vie entre les mains d’un homme.

Plus encore, une célibataire devient vite une « fille à chat », image persistante de la « vieille fille vivant seule avec son animal de compagnie », lui-même avatar moderne du « familier » de la sorcière. Mona Chollet souligne au passage que les catholiques faisaient tuer une femme et un chat s’ils se “fréquentaient” un peu trop. Le cercle, ici aussi, était vicieux : on tue les chats ; débarrassés de leurs prédateurs principaux, les rats se multiplient ; on accuse les femmes de sorcellerie en raison d’une prolifération des rats ; on brûle les femmes et leurs familiers ; les rats se multiplient, etc.

« J’avais l’impression d’être un tiroir » (témoignage anonyme)

Mona Chollet

Dans le deuxième chapitre, Mona Chollet revient sur le désir de ne pas avoir d’enfant (ou le non-désir d’avoir un enfant, ce qui n’est pas tout à fait la même chose). Et sur son corollaire malheureusement trop fréquent : la grossesse non désirée mais qui, pour de multiples raisons, est malgré tout menée à son terme. Avec des effets parfois désastreux sur la mère (et, bien sûr, l’enfant).

Un collectif féministe a recueilli ce témoignage anonyme en 2006 : « J’avais l’impression d’être un tiroir : toc, on met un enfant et, quand c’est vide, on en remet un autre, et voilà. » Impossible, pour cette femme qui avait par deux fois accouché seule et étouffé le bébé (elle s’était mariée à 18 ans pour se retrouver enfermée chez elle avec trois enfants), de refuser tout rapport sexuel avec son mari, au risque d’être battue par celui-ci. « Je n’avais pas à avoir de désirs, j’avais tout ce que je pouvais désirer, paraît-il : je mangeais tous les jours, j’avais des enfants qui allaient à l’école. [Mon mari] ne voulait pas savoir si j’avais d’autres espérances, c’était le moindre de ses soucis. »

La liberté de la sorcière paraît à ce point insupportable qu’on lui prête une soumission à une autre figure masculine : le Diable. Ah, cette image de la sorcière (ou de l’épouse indigne) quittant le domicile (conjugal) en enfourchant un balai (attribut phallique) pour se rendre au sabbat, danser avec ses sœurs et s’offrir au Diable en de stériles accouplements… Le seigneur et le prêtre désiraient, chacun pour ses propres raisons, une multiplication des serfs/croyants. Or, la sorcière, en tant que guérisseuse et avorteuse, limitait les naissances. On comprend qu’elle soit naturellement devenue une cible majeure.

Quant à l’enfantement, on lui prête toutes les vertus d’“épanouissement” et de “rayonnement” pour les mères. Un cliché absolu, qui ne repose sur rien – en tout cas, il gomme complètement la diversité des expériences. Plus encore, écrit Mona Chollet, « on attribue à l’enfantement la vertu de combler les besoins érotiques et émotionnels de femmes et, par là, de les réguler, alors qu’autrement ils seraient incontrôlables. Esquiver la maternité, c’est donc se soustraire à un processus de purification et de domestication, à la seule rédemption possible pour un corps qui, au fil des siècles, a cristallisé tant d’interrogations, de frayeurs, de répulsion. »

Le discours médical, à ce titre, renforce cette pression exercée sur les femmes pour qu’elles enfantent. Martin Winckler raconte ainsi son “effarement” en entendant un confrère lui tenir ces propos : « Oui, bon, mais quand tu prescris un stérilet ou un implant, tu te rends compte que c’est une violence imposée au désir inconscient des femmes d’être enceintes ? Au moins, celles qui prennent la pilule peuvent l’oublier et satisfaire leur pulsion refoulée ! » Autre propos qui lui a été rapporté par une jeune femme, provenant du gynécologue de celle-ci : « Si vous avez mal durant vos règles, c’est parce que votre corps réclame une grossesse. » Comme si la norme par défaut était le désir d’avoir un enfant !

L’érotisme de ventriloques et l’autre loi

Couverture du livre « Une apparition » où Sophie Fontanel arbore sa chevelure argentée – attribut intolérable ou au minimum suspect dans notre société…

Dans son chapitre 3, Mona Chollet revient sur l’image (forcément répugnante) du corps de la vieille femme. Aux yeux de Sophie Fontanel, l’obligation de “rester jeune” est une façon subtile de neutraliser les femmes. « On les oblige à tricher, puis on prend prétexte de leurs tricheries pour dénoncer leur fausseté et mieux les disqualifier », résume Mona Chollet. Bref, les femmes sont perdantes sur tous les tableaux…

Parvenus à un certain âge, les hommes “échangent” fréquemment leur femme contre une plus jeune. Par attirance pour un corps de jeune fille, bien sûr, mais aussi, souligne l’essayiste, pour conserver leur propre ascendant sur leur compagne. Ce qu’elle appelle l’“érotisme de ventriloques”.

Cela explique aussi pourquoi tant de procès de sorcières ont concerné des femmes âgées. Elles manifestaient une assurance inacceptable, elles “répondaient” (là où on attend des femmes une soumission et une humilité à toute épreuve), elles jouissaient de l’expérience permise par leur âge. Et leur “parole libre” agissait comme un “mauvais sort” jeté à leurs accusateurs – et aux hommes en général.

Face au corps “répugnant” de la vieille femme, préférer la génération suivante est assimilée à du vampirisme par Frédéric Beigbeder, revendiquant pour lui-même cette position de “Dracula”. C’est comme si l’homme n’avait pas de corps, comme l’a écrit Virginie Despentes : il ne se voit pas vieillir, mais il observe de près les signes du vieillissement chez sa compagne.

En tant que sujet absolu dominant le monde, l’homme impose à la femme une situation d’objet absolu. L’homme est esprit, la femme est corps ; l’homme est raison, la femme est pulsion. « Être sorcière, c’est être subversive à la loi », a dit Thérèse Clerc, citée par Mona Chollet. « C’est inventer l’autre loi. »

Le Diable et la Maladie : l’autre façon de contrôler les femmes

Dans son dernier chapitre, l’essayiste évoque notamment la violence exercée par les médecins sur le corps des femmes. Les examens gynéco inutiles, la douleur entraînée par des pratiques et des instruments (volontairement ?) mal conçus et ne respectant en rien la volonté ni le ressenti de la patiente. Ces examens annuels participent d’une “surveillance médicale” (l’expression en dit long) permanente du corps des femmes, d’une volonté de le soumettre et contrôler, d’en drainer l’énergie via une anxiété permanente (toutes les femmes sont des malades potentielles).

La sorcière de « Glasblåsarns barn » (« Le Château des enfants volés »), film sorti en 1998 et adapté du roman jeunesse éponyme, où apparaît la sorcière qui a tant marqué Mona Chollet dans son enfance.

Cela a conduit la féministe américaine Mary Daly à estimer que « la gynécologie est la continuation de la démonologie par d’autres moyens : le médecin, comme le chasseur de sorcières, peut arguer qu’il ne fait que tenter de sauver la femme d’un mal auquel sa nature fragile l’expose particulièrement ; un mal appelé autrefois le Diable, et aujourd’hui la Maladie », écrit Mona Chollet.

Et l’auteure d’ajouter un peu plus loin : « De toutes les disciplines médicales, c’est l’obstétrique qui perpétue de la façon la plus évidente à la fois la guerre contre les femmes et les biais de la science moderne. (…) Deux instruments ont permis de mettre les sages-femmes sur la touche et d’assurer un nouveau marché aux médecins “réguliers”, c’est-à-dire de sexe masculin : le spéculum et le forceps. »

Deux instruments aux origines des plus troubles. « Le premier fut inventé dans les années 1840 par un médecin de l’Alabama, James Marion Sims, qui se livra à des expériences sur des esclaves ; il fit subir à l’une d’elles, nommée Anarcha, une trentaine d’opérations sans anesthésie. » Quant au second, son usage a mené à de nombreuses catastrophes. Une sage-femme anglaise officiant en France au 18e siècle a accusé les chirurgiens d’employer le forceps pour des raisons de convenance personnelle, pour écourter le travail.

Même la position couchée sur le dos, lors d’un accouchement, est physiologiquement illogique. Ici, la domination masculine a imposé sa loi, c’est-à-dire la supériorité du chirurgien sur la patiente. Mona Chollet souligne que cette position, « la moins commode pour la femme et pour l’enfant, puisqu’elle les prive de l’aide de la gravité », « n’arrange en définitive qu’un seul protagoniste : le praticien placé entre les jambes de la parturiente, à laquelle il vole la vedette ».

Sa conclusion ? « Il peut y avoir une immense volupté (…) à tenter de préciser l’image d’un monde qui assurerait le bien-être de l’humanité par un accord avec la nature, et non en remportant sur elle une victoire à la Pyrrhus ; d’un monde où la libre exultation de nos corps et de nos esprits ne serait plus assimilée à un sabbat infernal. »

L’auteure : Mona Chollet est journaliste et chef d’édition au Monde diplomatique. Elle est notamment l’auteure de Beauté fatale. Les Nouveaux Visages d’une aliénation féminine et de Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (éditions Zones, 2012 et 2015). Son livre Sorcières peut être intégralement lu à cette adresse – mais on ne saurait trop recommander l’acquisition du livre “papier”, tant les publications de Zones sont toujours soignées.

Sorcières, la puissance invaincue des femmes
Écrit par
Mona Chollet
Édité par Zones

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