Stranger Things : que vaut la préquelle sur le Dr Brenner ?

Stranger Things : que vaut la préquelle sur le Dr Brenner ?

Note de l'auteur

Stranger Things débarque aujourd’hui pour une 3e saison. En mars dernier, les éditions Lumen ont publié en français (mais sous son titre original) un roman préquelle, Suspicious Minds. Il explore, à travers les yeux d’une jeune universitaire, les expérimentations menées par le Dr Brenner 15 ans avant les événements de la série. Verdict.

L’histoire : 1969. Étudiante sur le petit campus d’une université de l’Indiana, Terry est bien loin des soubresauts qui secouent le pays, profondément divisé par la guerre du Vietnam. Mais quand elle apprend qu’on recherche de jeunes cobayes pour une étude gouvernementale menée dans la petite ville de Hawkins, elle se retrouve embarquée dans un projet inquiétant – nom de code “MK Ultra”.

Mon avis : L’enfer est pavé de bonnes intentions. Et ce roman signé Gwenda Bond (les séries Lois Lane et Cirque American) n’en manque pas.

Au Daily Mars, la série Stranger Things a divisé, c’est le moins qu’on puisse dire. Entre la Team Contre (ici et ici) et la Team Pour (ici, ici et ici), les couteaux étaient tirés. Après une saison 2 qualifiée par moi-même de « plutôt somptueuse » (ici), la saison 3 a ouvert grand ses portes 80’s en ce 4 juillet, derrière un poster plus kitsch que jamais.

Avant de découvrir la suite des aventures d’Eleven et de ses proto-Goonies, l’amateur de littérature a pu se plonger dans deux préquelles à la série publiées par les éditions Lumen : l’une consacrée aux expériences menées par le Dr Brenner (et qui mèneront à l’émergence d’Eleven), l’autre au shérif Jim Hopper. Voyons ce que vaut le premier roman.

À l’inverse de la série qui multiplie (provoquant chez certains spectateurs une certaine forme de nausée) les éléments de référence aux années 80, le livre de Gwenda Bond égrène avec finesse les morceaux de décor de la fin des Sixties : premiers pas sur la Lune, discours de Nixon, guerre du Vietnam, etc. Le rapport des jeunes filles à l’argent, tel que la société le conçoit alors, contribue à asseoir le sentiment d’un temps passé. Car dans les années 60, une fille non mariée ne pouvait s’ouvrir un compte en banque de sa propre volonté. Autres temps, autres mœurs (bien que l’égalité des sexes demeure un combat aujourd’hui, bien entendu)…

L’écrivaine utilise au passage ces éléments pour faire ressortir l’ambiance de l’époque. Le directeur de l’université, par exemple, impose à tous les étudiants d’assister religieusement au discours interminable du président Nixon. Il s’agit d’une obligation absolue, signe d’une époque (heureusement révolue) où la direction d’une fac disposait d’un pouvoir quasi absolu et policier. Bien sûr, période de contestation oblige, trois jeunes hommes débarquent pour semer le trouble… avec des conséquences en définitive tragiques.

Plutôt que de rechercher le kitsch assumé de la série télé, et en l’absence de toute possibilité d’exploiter les dimensions visuelles (posters, fringues, etc.) et sonores (bande-son d’époque), Gwenda Bond opte pour une narration “achronique”. Un récit concentré sur le laboratoire de Hawkins et quelques (rares) autres lieux où se réunissent Terry et ses compagnons de tests. Le roman fonctionne ainsi comme une boîte de Petri où le Dr Brenner agit comme révélateur de (super-)talents. Visions du Monde à l’envers (qui ne porte évidemment pas encore ce nom), du futur, de monstres aux corps démesurés… Terry, Gloria et les autres explorent de nouveaux territoires. Et le maléfique Dr Brenner est prêt à tout pour en tirer profit.

Le titre du livre est tiré d’une chanson d’Elvis Presley de 1969, contemporaine donc des faits relatés ici. Son sens, bien entendu, dépasse la simple référence. Ces « esprits suspicieux » sont ceux de Terry et consorts, avides de découvrir ce que trame le Dr Brenner et de contrer ses actions malfaisantes. Les paroles de la chanson sont également des plus éclairantes :

We’re caught in a trap
I can’t walk out
Because I love you too much, baby

Why can’t you see
What you’re doing to me
When you don’t believe a word I say?

We can’t go on together
With suspicious minds (suspicious minds)
And we can’t build our dreams
On suspicious minds

Gwenda Bond, dans sa recherche d’un certain esprit simple et direct que l’on associe volontiers aux productions culturelles de la fin des Sixties (en lien avec le cinéma des années 80, notamment spielbergien of course), pèche souvent par excès de naïveté. Ses personnages sont trop lisses, trop “gentils”, trop purs, même pour l’époque. La naïveté, pour moi, est une qualité très forte – il ne faut pas l’entendre comme une critique, au contraire. Mais il s’agit d’un caractère qu’il est excessivement difficile d’atteindre vraiment, sans verser dans la guimauve ou le préfabriqué. Sans oublier – mais c’est une maladie bien moderne – tous ces moments où des personnages éclatent de rire à des blagues d’une platitude absolue.

Tout est ici cousu de fil blanc. Le plan de Terry pour sauver Alice des griffes du Dr Brenner est passablement ridicule… et pourtant il fonctionne. Le Dr Brenner dispose-t-il vraiment d’un QI surpuissant ? Sans oublier le cliché ultime de la célèbre « perte des eaux ». Appel est lancé à tous les écrivains et scénaristes : oubliez une bonne fois pour toute cette image de la femme enceinte qui « perd les eaux » sous la forme d’une flaque claire s’écrasant au sol, merci !

Suspicious Minds, par de nombreux côtés, ressemble au roman Firestarter de Stephen King, livre sorti en 1980 et qui a donné lieu à un film avec Drew Barrymore en 1984. Cette petite fille forcée de participer à des expériences cherchant à délimiter et exploiter ses pouvoirs particuliers, sous l’égide d’une figure paternelle, ressemble beaucoup à la Kali (numéro Eight) du roman de Gwenda Bond. Il faut dire que Kali parvient à créer l’illusion confondante d’un incendie, tandis que Charlie (Barrymore) projette des flammes bien réelles…

Voici un roman sans prétention, alors même qu’on attendait un roman ambitieux, prenant des risques, allant aussi loin que possible dans l’exploration du passé d’une histoire qui fascine. Celle d’Eleven, membre de cette « prochaine génération de merveilles et de prodiges » dont parle Gwenda Bond. On espérait un nouveau Watchmen, on reçoit un roman de gare. Pas désagréable ; vite oublié. Dommage.

L’extrait : « Elle tressaillit, repoussant franchement sa main.
– Du calme, ordonna Brenner en reculant, avant de se tourner vers l’aide-soignant. Ses signes vitaux sont normaux. Un rythme cardiaque un peu élevé, mais rien qui ne trouve son explication dans la prise d’hallucinogènes et le stress induit.
– Ce qu’il veut dire, c’est que je me tape un bad trip, ajoute Terry par-dessus l’épaule du médecin, à l’intention de son sous-fifre, la tête ballottant de droite et de gauche. Maintenant, laissez-moi tranquille !
– Pas avant que vous n’en soyez sortie.
Était-ce une note de satisfaction qu’elle avait entendue dans la voix de Brenner, ou bien son esprit lui jouait-il des tours ? Mais après tout, qu’importe : les yeux fermés, Terry s’enfonça en elle-même et prit ses jambes à son cou. Elle avait enfin trouvé sur quoi se concentrer : fuir aussi loin que possible de Brenner.
Sans cesser de courir, elle finit par réussir à s’échapper de la sinistre forêt, à quitter la pièce et à atteindre à nouveau le néant : l’eau qu’elle associait désormais au partout-et-nulle-part lui éclaboussait les jambes. La respiration saccadée, elle ouvrit les yeux, son angoisse toujours vive. L’obscurité éthérée s’étirait dans toutes les directions. »

Suspicious Minds
Écrit par
Gwenda Bond
Édité par Lumen

Partager