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Summer Flashback (9/10): South Park, le film de Trey Parker (été 1999)

Summer Flashback (9/10): South Park, le film de Trey Parker (été 1999)

Je me souviens très bien de ce mois d’août 1999. Ma cousine Sandrine et moi sommes livrés à nous-mêmes pendant un mois dans l’appartement Alfortvillais de ses parents, partis en compagnie des miens pour un (trop) long séjour au Portugal. Nous ne souffrons pas d’un rejet épidermique de notre culture d’origine et ne crachons sûrement pas sur quelques semaines de farniente en bord de mer, mais la perspective d’endurer deux jours de trajet en voiture avec nos géniteurs pour finalement passer les trois-quarts du séjour à subir la sempiternel tournée de nos aïeux lusitaniens nous a dissuadée de prendre part à l’affaire. Nés à deux jours d’écart la même année, nous sommes à l’époque aussi proches que frères et sœurs, complices de longue date ayant fait les quatre cents coups depuis notre plus tendre enfance. Un mois entier de liberté totale s’offre à nous. Nous allons pouvoir échafauder les plans les plus bancals sans que personne ne trouve rien à redire, dormir le jour et vivre la nuit, jouer à la Dreamcast jusqu’à s’en faire saigner les pouces, manger à même les emballages des plats dont le pourcentage de matière grasse dépasse amplement la norme européenne conseillée, voir les films les plus improbables figurant dans la vidéothèque gargantuesque de mon oncle (grand amateur de bis et de Mondo-movies). L’horizon est dégagé.

La première semaine est épique. Une bataille de bombes à eau confectionnées à base de préservatifs dégénère salement en guérilla domestique, inondant partiellement le salon familial. Les voisins du dessous menacent d’appeler la police, mais habitués à nous sortir de ce genre de situations délicates et jamais avares d’une excuse douteuse, nous prétextons une fuite des canalisations certainement due à… la chaleur. Comme une lettre à la poste, notre jeu de duettistes est verrouillé depuis presque vingt ans, notre interprétation trop crédible pour être source d’interrogations malgré l’invraisemblance du scénario. Au bout de quelques jours, notre lieu de vie ressemble à s’y méprendre au décor désolé d’un post apocalyptique philippin réalisé par Cirio Santiago. Il est temps de sortir de notre caverne et rejoindre enfin la civilisation, renouer avec le monde extérieur.

Capitaine Orgazmo et Chaudaboy

Nous nous rendons donc au centre commercial Créteil Soleil afin d’y faire quelques emplettes et si possible assister à une séance dans le cinéma situé à quelques pas de la galerie marchande. En passant devant le petit multiplexe, nous remarquons que le long métrage adapté de la série South Park est à l’affiche. C’est trop beau pour être vrai. En effet, nous sommes alors de grands fans de cette série animé scatologico-vulgairo-debilo-foutraque créée par Trey Parker et Matt Stone dont nous ne ratons aucun épisode sur Canal +, et la double perspective d’échapper à la canicule dans une salle climatisée en passant plus d’une heure dans ce monde grossier et excessif nous enchante au plus haut point. A l’époque les deux premiers films totalement barrés réalisés par Trey Parker, Capitaine Orgazmo et Cannibal : The Musical !, ne sont pas encore visibles en France et nous sommes donc très loin d’imaginer le traitement que réservent les deux créateurs à leur univers transposé sur grand écran.

Mais cette projection prend une toute autre dimension, lorsque nous percevons dans la file d’attente du film, un groupe d’enfants de dix ans tout au plus faisant manifestement partie d’un centre de loisirs. Leurs deux animatrices, trop occupées à contenir le groupe et veiller à leur sécurité, n’ont aucune idée de ce qui les attend et il est absolument hors de question que nous empêchions cette accident industriel, ce qui nous priverait assurément d’un moment que nous pressentons délicieux. Ma cousine et moi demeurons donc silencieux en attendant fébrilement d’atteindre le guichet, nos regards ne se croisent pas de peur d’éclater de rire en imaginant le massacre à venir. L’instant est délicat, à deux doigts du bonheur tout menace de s’écrouler à chaque instant. L’imagerie et le ton de South Park sont à l’époque bien moins connus du grand public, la série confinée dans une case de programmation tardive sur une chaîne cryptée, mais la vendeuse tenant la billetterie peut très bien échauder les accompagnatrices et par la même gâcher notre après-midi. Il n’en est rien. Le petit groupe passe l’étape du guichet et entre bruyamment dans la salle. Le meilleur reste à venir.

Nous nous installons derrière le groupe d’enfants afin de ne pas manquer une miette du spectacle qui se déroulera à n’en point douter autant sur l’écran que dans la salle. Le film commence plutôt sagement comme une comédie musicale animée survitaminée. L’espace d’un instant, j’imagine que Parker et Stone ont du mettre de l’eau dans leur vin afin d’ouvrir leur univers à un plus large public . La déception commence à poindre. Les vannes sont relativement crues mais nous restons dans quelque-chose d’abordable pour des enfants de dix ans. Puis l’absurdité monte d’un cran avec la titanesque chanson interprétée par les deux comiques pétomanes trépanés, les inénarrables Terrance et Philippe. Subtilement titrée “Ferme ta putain de gueule et nique ton oncle” (Uncle Fucker en V.O), cette ode à la vulgarité d’une grossièreté implacable se terminant par un concours de pets tonitruant laisse les enfants sans voix, cloués à leurs sièges par une puérilité cataclysmique faisant passer leurs blagues de cours d’école pour des extraits de l’Euthydème de Platon.

Les deux animatrices se lèvent alors et se précipitent à l’extérieur de la salle afin d’élaborer une solution de repli stratégique. Alors que la violence verbale et graphique du film monte en puissance minute après minute, les enfant sont toujours aussi silencieux et statiques, sidérés par l’audace de cette corne d’abondance de gros mots, absorbant certainement chacune des obscénités proférées à l’écran afin de les recycler plus tard à l’école. Ma cousine et moi nous esclaffons jusqu’aux larmes devant ce double spectacle. Nous commençons à nous affaisser dans nos sièges, tordues de douleur par nos éclats de rire. C’est alors que cet ahurissant happening atteint un surréalisme paroxysmique. Les deux animatrices, ayant peut-être renoncé à évacuer leur groupe, rebutées par l’idée de gaspiller tant d’argent, reviennent à leur place quand commence un passage mettant en scène Saddam Hussein et Satan. La scène est de plus en plus scabreuse, les allusions sexuelles se succédant, toujours plus appuyées et imagées. Quand soudain, enfer et damnation, Saddam dégaine son attribut viril devant nos yeux médusés. Pas une vague forme ou une esquisse imprécise, non. Une photographie découpée extrêmement détaillée mesurant à notre échelle à peu près un mètre. C’en est trop, les deux animatrices se lèvent outrées et enjoignent aux enfants éberlués de sortir de la salle au plus vite, comme si un incendie menaçait les lieux.

Foudroyé par la puissance comique de la situation, je mets un genoux à terre, incapable de maintenir une position cohérente conforme à la dignité humaine de base. Je pleure toutes les larmes de mon corps durant tout le reste du film en repensant à la scène, abasourdi par ce qui vient de se passer. Encore aujourd’hui, je ne me souviens pas d’avoir autant ri dans ma vie. Plus tard, je reverrai South Park, le film à quelques reprises, en profitant toujours pour me remémorer ce bon moment et compter cette histoire avec force détails à qui veut l’entendre. Mais après cette hilarante aventure estivale totalement amorale, revoir ce film dans des conditions classiques est comparable à un visionnage du Hobbit de Peter Jackson sur un Iphone après l’avoir vu en IMAX 3D HFR avec son Atmos : une pale de copie de l’expérience originale.

South Park, le film de Trey Parker (1h21). Scénario : Trey Parker, Matt Stone et Pam Brady. Sortie France le 25 août 1999.

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