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Summer Flashback (episode 6/10) :  OUTLAND (été 1982… ou 1983 !)

Summer Flashback (episode 6/10) : OUTLAND (été 1982… ou 1983 !)

Note de l'auteur

Les aminches, l’honnêteté intellectuelle m’oblige à reconnaître un doute quant à la localisation temporelle précise de ce pourtant puissant souvenir d’enfance. Outland est sorti en salles en France le 2 septembre 1981. J’avais à peine dix ans et n’ai donc pu le voir à l’époque, le film n’étant clairement pas tout public, voire interdit aux moins de treize ans. En revanche j’ai découvert Outland en plein été, en 1982 ou 1983… et en vidéo, dans des conditions très particulières. En ces temps reculés du début des années 80, mes frères et moi-même passions régulièrement nos vacances estivales dans la maison de nos grands-parents maternels, située en Dordogne dans un bourg d’honnête facture. Le Bugue était son nom.

Nous étions en juillet, les nuits étaient aussi chaudes que les jours et l’adolescence approchante semait les graines d’une envie enivrante d’aventures nocturnes, hors du sanctuaire familial et du film du dimanche soir. Pas encore de Starfix à l’horizon pour nourrir ma déviance culturelle mais une dose régulière de Strange et autres publications Lug, doublée d’une appétence irrémédiable depuis Star Wars pour tous les univers de la science-fiction, en télé comme au cinéma. Dans la rue de Paris, artère principale du Bugue, à vingt pas à peine de la résidence Petit (le patronyme de mes grands-parents, ha ouais je balance…), un lieu au nom magique : “Vidéo Bar”.

Le local était une ancienne épicerie tenue par un couple de sexagénaires amis de la famille, où j’adorais aller acheter des friandises même si je n’aimais pas trop quand la taulière, Célestine, me faisait la bise (elle piquait). De jeunes nouveaux propriétaires avaient visiblement racheté l’endroit et l’avaient entièrement réaménagé en lieu de projection vidéo, avec service de boissons non alcoolisées. L’endroit n’a pas fait long feu, il a tenu peut-être deux étés à tout casser avant de fermer. Je n’ai jamais su pourquoi mais à l’évidence, le “Vidéo Bar” du Bugue organisait ses projections publiques dans la plus totale illégalité. Le gamin avide de SF que j’étais se fichant comme de son premier roudoudou de toute considération pour la propriété intellectuelle, je fus l’un des plus ardents fans de ce petit paradis. Sur son grand écran de télé, en sirotant ma menthe à l’eau timidement commandée à l’accorte serveuse attendrie, j’ai pu y voir ou revoir dans de flamboyantes copies VHS Flash Gordon, Conan Le Barbare, Capricorn One, Le Chat qui venait de l’espace et une poignée d’autres hélas floutés par ma mémoire défaillante.

Lorsque le programme des projections avait annoncé Outland en placardant sur la porte d’entrée du bar l’affiche du film en petit format, mon sang ne fit qu’un tour (et un gros). Sean Connery en badass à riotgun sur fond étoilé, avec ce fascinant logo phosphorescent à formes octogonales : pas de doute, Outland était fait pour moi, j’étais fait pour lui. Après moult arguments pour convaincre mes grands parents de me laisser une fois encore m’aventurer dehors en pleine nuit, c’est l’échine parcourue d’un frisson d’excitation que je poussai la porte du Vidéo Bar et pris place avec mes frangins, parmi d’obscures silhouettes de “grands”, pour un aller-retour vers Jupiter. Même en VF et en VHS sur un vieil écran cathodique, dans la moiteur estivale d’un petit local sans clim’, avec pour seule source de fraîcheur mon verre de menthe à l’eau, ce premier contact avec Outland pris les allures d’un irrémédiable choc sensuel. A 10 ou 11 ans, difficile d’apprécier dans toutes ses nuances le plus beau des films de Peter Hyams.

Mais la rencontre avec l’univers rugueux, sale et sexué d’Outland injecta de traumatisantes séquences dans mes pupilles encore sûrement trop innocentes. Hypnotisé par le plan séquence d’ouverture sur Io et la partition de Jerry Goldsmith, je fus littéralement horrifié par le coup de folie du premier ouvrier finissant par se faire exploser le crâne dans son scaphandre. Intimidé par l’univers claustrophobique, sanglant, réaliste et lent du film (rien à voir avec les voltiges de Star Wars). Troublé  lors des scènes de bar par les hologrammes de couples gogo-dancers aux étreintes acrobatiques (j’eus toutes les peines du monde à contrôler un début de chtonga intempestive). Fasciné fus-je aussi par cette plongée permanente entre le noir de l’espace et les éclairages artificiels de la base minière de Io. Et surexcité par le maousse coup de poing dans la gueule final envoyé à cette pourriture de Sheppard par Sean Connery/William O’Niel, ”prévot” (trad. VF de “marshall”) triomphant, réplique de killer à l’appui – “Sheppard, veille ordure !”. Et pendant toute la projection, ce jubilatoire sentiment d’être reconnecté à mon univers source du fin fond de la Dordogne, excitante parenthèse enchantée d’1h50 dans la plombante indolence de l’été…

A la fin du spectacle, Outland m’avait balloté comme un fétu de paille. J’avais incontestablement été exposé à des images trop violentes et anxiogènes pour mon âge, ainsi qu’à une narration et des dialogues trop denses pour mon attention. Mais Peter Hyams incrusta de somptueuses et indélébiles visions dans mon cortex, qui me hantèrent longtemps jusqu’à ma seconde expérience du film, quelques années plus tard sur Canal+. Je pus alors apprécier enfin à sa juste valeur ce superbe western spatial ficelé par un solide artisan, remake non officiel du Train sifflera trois fois. Le réalisateur m’avait révélé l’autre voie de la SF, en parallèle à celle de George Lucas : un univers plus hargneux et adulte (eût-je été anglophone, j’aurais écrit « gritty »), moins divertissant mais tout aussi virtuose et prenant. Outland sera quoi qu’il arrive associé pour toujours à ce premier souvenir : un écran de télé luisant dans le noir, un parfum d’interdit dans un “Video Bar” pas très catholique, rue de Paris au Bugue en Dordogne. Et moi sifflant ma menthe à l’eau, les yeux grands ouverts sur Jupiter.

Outland, de Peter Hyams (1h52). Scénario : Peter Hyams. Sortie France : le 2 septembre 1981.

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