Superbe et vain (critique de Elysium, de Neill Blomkamp)

Superbe et vain (critique de Elysium, de Neill Blomkamp)

Note de l'auteur

Repoussé de plusieurs mois par Sony pour maximiser ses chances au box-office estival, ce second long métrage de Neill Blomkamp démontre une nouvelle fois le prodigieux savoir faire graphique du réalisateur. Il a aussi le grand mérite d’ambitionner sincèrement une SF hardcore et militante, tranchant singulièrement avec les soupes tièdes tout public dont accouche généralement ce genre de budget. Hélas, un scénario étriqué, brouillon et caricatural flingue en grande partie le souffle épique du projet. Le passage d’une production indépendante pour District 9 à un grand studio pour Elysium a-t-il donné le vertige à son auteur ?

SYNOPSIS

En 2154, la Terre est devenue un immense dépotoir à ciel ouvert où survit tant bien que mal une Humanité surpeuplée et tiers-mondisée. Les plus riches se sont depuis longtemps envolés à bord de la station spatiale orbitale Elysium, super structure high tech à bord de laquelle les nantis ont recréé les conditions de vie paradisiaques de la Terre « d’avant ».

Dirigée par le président Patel (Faran Tahir), Elysium est administrée d’une main de fer par sa secrétaire d’Etat à la défense Delacourt (Jodie Foster), qui veille à éradiquer toute immigration illégale avec l’aide d’un agent dormant basé à Los Angeles, le mercenaire psychopathe Kruger et son équipe. Sur Elysium, l’opulence règne et une médecine de pointe permet de guérir d’à peu près tout : l’eldorado attire régulièrement des terriens clandestins, dont les navettes sont généralement abattues à vue par un système de protection bien rôdé.

Travaillant à L.A dans une usine de la société Armadyne, qui fournit à Elysium une partie de sa technologie, Max DaCosta (Matt Damon) est accidentellement contaminé par des radiations et n’a plus que cinq jours à vivre. Sa seule chance de survie :  partir sur Elysium, avec l’aide du passeur Spider. Ils kidnapperont pour cela le puissant homme d’affaires Carlyle (William Fichtner), gérant d’Armadyne, afin de lui subtiliser son code génétique seul à même de laisser passer Max sur Elysium. Mais un enjeu beaucoup plus vaste va se jouer sur Elysium et Max, parti pour sauver sa peau, pourrait bien se métamorphoser en leader d’une révolution…

 

Dis, Hollywood, c’est devenu si difficile que ça de raconter une histoire ? Une vraie putain de bonne histoire, fluide, captivante de bout en bout, portée par des personnages authentiques aux dialogues bien écrits et bien joués par des acteurs motivés ? Parce qu’aussi éblouissant qu’il soit visuellement, Elysium ne décolle hélas jamais vraiment passé une excitante exposition. Tout comme son héros Max DaCosta lève les yeux au ciel en rêvant d’atteindre la station orbitale visible à l’oeil nu, le spectateur fantasme une perfection lointaine que le film, hélas, ne parviendra jamais à toucher du doigt, alourdi par une caractérisation ultra caricaturale et des enjeux finalement bien pauvrets.

Aussi forte que soit l’envie de défendre ce film hautement estimable, rien n’y fait : au générique de fin, domine l’impression d’un rendez-vous loupé dans les grandes largeurs par Blomkamp avec son récit. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Elysium n’en manque pas : comment ne pas saluer un blockbuster de SF à 90 millions de dollars qui, droit dans ses bottes, ne sacrifie ni à la mode aliénante de la 3D, ni au diktat du PG13 et vous balance à la gueule des fulgurances gore bien cracra comme au bon vieux temps de Starship Troopers ? Comment ne pas respecter un spectacle aussi méticuleusement conçu et en parallèle aussi viscéralement attaché à produire un discours social sur l’état du monde ?

Exactement comme dans District 9, Blomkamp organise une partouze décomplexée entre profusion d’emprunts à la culture geeko-anime-gameuse et manifeste politique frontal. L’Apartheid et la xénophobie hantaient D9, cette fois Blomkamp livre une parabole sur l’immigration clandestine (mexicaine aux Etats-Unis en particulier) et s’en prend aux Ponce Pilate de la haute réservant aux nantis l’accès aux soins médicaux, quand la plèbe crève en silence dans les bidonvilles. Forcément, on s’incline devant la singularité de la démarche qui n’a pas d’équivalent dans l’univers emmitouflé du blockbuster américain.

Un propos coup de poing illustré par une mise en image fascinante. Avec leur photo-réalisme sans défaut aparent, les images de synthèse d’Elysium proposent le même look “techno-sale” de District 9 avec un ahurissant luxe de détails, sur Terre (scrutez bien les toits des gratte-ciels décharnés de Los Angeles lors des plans séquence d’exposition…) comme dans l’espace (je rêve d’un Star Wars réalisé par Blomkamp…). Le problème majeur d’Elysium ? Blomkamp a l’air d’y filmer bien mieux les objets que les hommes. On ne rate pas une miette des somptueux plans séquence léchant la station orbitale, de même que les ballets spatiaux des navettes reliant la Terre à cette roue de la fortune cosmique. Mais lors des scènes de castagne entre Max DaCosta et l’agent Kruger (Sharlto Copley), la caméra plonge dans les sempiternelles saccades épileptiques et surdécoupées dont je ne comprendrai jamais la longévité de l’impact à Hollywood.

On reste par ailleurs largement sur sa faim concernant le fonctionnement d’Elysium, la nature de son système politique, la cohabitation des nations, son organisation… Finalement assez paresseux sous son chrome ambitieux, le film résume le centre nerveux du système à une salle des contrôles pilotée par des top models en Armani, sous la férule d’une Jodie Foster à la mine de douanière dépressive. Ha oui, son personnage, la secrétaire d’Etat à la défense Delacourt, salope majeure du film, est évidemment française. La caricature, Elysium y fonce tête baissée dans son ensemble. Dans le monde Olivier Bezancenesque (ou Philippe Poutouesque, c’est vous qui voyez) de Neill Blomkamp, riches = crevures exploitant sans vergogne les pauvres au grand coeur, pauvres = opprimés au grand coeur victimes de ces crevures de riches …. On aurait apprécié un poil plus de nuance en lieu et place d’un tract du NPA.

Au fil du film, la vacuité de l’univers de la station spatiale finit par devenir de plus en plus gênante, comme un symptome de la propre superficialité de l’histoire. Les habitants d’Elysium sont réduits à l’état de figurants oisifs passant leur temps à bâfrer du petit four au bord de leurs piscines, tandis que les somptueuses villas immaculées sont toujours inoccupées. Outre que la lutte des classes hante la SF depuis Metropolis, Elysium ne fait pas de ce terrain déjà labouré mille fois le champ d’une narration engageante et efficace. Brouillon, ralenti par deux intrigues pataudes, l’une politique, l’autre sentimentale, le film néglige quelques détails gênants (Los Angeles n’est plus qu’un bidonville ravagé par la pollution, mais l’eau du robinet est potable, ok…) et surtout se perd totalement dans sa dernière demi heure : bourrine, conventionnelle et conclue par un final un peu idiot similaire au The Island de Michael Bay.

Jodie « je suis méchante grrr » Foster et un verre d’eau

La profusion de clins d’oeils à la pop culture ne sent plus le frais comme au temps de District 9 et le cabotinage hypertrophié de Sharlto Copley, pour fun qu’il soit, parasite sévèrement l’ambition revendiquée d’un récit sérieux et crédible. Le scénario a beau boucler la boucle sur une jolie note, le spectateur, lui, reste sur le plancher des vaches, les yeux rivés bien haut vers les promesses non tenues d’un film qui hélas ne l’aura jamais vraiment fait planer. Expérience frustrante à renouveler peut-être, histoire de donner une seconde chance à cette fable grossière mais esthétiquement bluffante. Bon, c’est quand Gravity déjà ?

 

Mars+ : A l’origine de Elysium, un sale souvenir du Mexique pour Neill Blomkamp. En 2005, alors que le futur auteur de District 9 tourne une pub Nike à San Diego (Californie), son producteur exécutif lui propose une virée à Tijuana, située à une poignée de kilomètres de l’autre côté de la frontière. Sur place, les deux compères trainent une bière à la main dans l’Avenida Revoluciòn, comme n’importe quels touristes, lorsque deux Federales du coin (membres de la police mexicaine et individus peu recommandables, lisez La Griffe du chien si vous ne me croyez pas) les embarquent de force dans leur voiture, menottes aux poignets.

Emmenés loin de la ville à la nuit tombée, sans rien savoir du sort qui les attend, les deux gringos s’en sortiront en soudoyant leurs ravisseurs à hauteur de 900 dollars. Relâchés illico dans l’obscurité au milieu de nulle part, ils mettront au moins deux heures à retrouver Tijuana à pied : un trajet interminable à travers une zone de grande pauvreté, croisant pêle mêle chiens errants, bébés en pleurs et autochtones allumant des feux de fortune : « Je pouvais distinguer à l’horizon les projecteurs venant des Etats-Unis balayer le Mexique ainsi que des hélicos Black Hawks survoler le périmètre. On était en pleine science-fiction sur Terre« . Une détestable expérience mais qui déclencha l’ inception qui allait plus tard mener à Elysium, avec lequel Blomkamp voulait retrouver l’impression de cette nuit-là.  SOURCE : ENTERTAINMENT WEEKLY.

 

Elysium, de Neill Blomkamp (1h49). Scénario :  Neil Blomkamp. En salles le 14 août.

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