La suppression de l’individu dans Criminal Minds

La suppression de l’individu dans Criminal Minds

© CBS Paramount Network Television

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Jeff Davis le rappelait dans son interview au Daily Mars, Criminal Minds était une réponse psychologique à CSI. La série scientifique a en effet engendré une large descendance dont on mesure, encore aujourd’hui, l’importance. CSI et par extension les productions Bruckheimer qui ont suivi, ont imposé un mode de conception où le personnage devenait instrument professionnel. Vie personnelle abrogé, corps dédié à sa profession, le personnage est figé, résultat d’un concept millimétré dont le but est de parvenir à une forme quasi immuable et interchangeable. Quelque part, Criminal Minds a poussé l’exercice plus loin en supprimant la notion d’individu et en faisant du groupe, une entité.

La dépersonnalisation commence par imposer un terme générique au suspect : UnSub (contraction de unknown subject). Une façon d’éviter de donner une identité trop précise (du nom d’un suspect au surnom que l’on pourrait lire dans la presse mais également parce que la nature du criminel change… excepté sa sérialité) et surtout, d’appuyer sur la valeur scientifique du programme : froid et analytique, ce que l’on attend d’un héritier de CSI.

© CBS Paramount Network Television

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L’autre forme tient lieu de gimmick, cette objet redondant qui donne à la série son identité remarquable : les débriefs que donnent les agents du FBI aux policiers locaux. Ecrits comme des monologues, ils sont pourtant récités par toute l’équipe, à tour de rôle, chacun poursuivant le travail oral de l’autre. Le procédé est artificiel (à l’opposé d’authentique) mais produit une rythmique qui donne à un discours une musicalité salvatrice. Surtout, cela souligne que l’individu est dissout dans la notion de groupe. C’est particulièrement parlant quand on voit que les changements au niveau de la distribution ne met jamais en péril la balance de la série. Au début de la troisième saison, quand Mandy Patinkin quitte l’aventure, on pouvait s’attendre à une perte significative, parce que l’acteur avec l’agent Hotchner semblaient s’imposer comme les personnages principaux. La série se relèvera sans difficulté, ne changeant rien à une formule où personne ne semble indispensable.

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Cette suppression de l’individu entraîne la série dans une position un peu trouble sur sa nature et ce qu’elle révèle. Son analyse rigide, ce refus de l’émotionnel au profit d’une illustration froide de ce que le comportement humain peut avoir de plus horrible, reflète une sorte de complaisance un peu malade et un statu quo glauque sur la nature de notre monde. La série n’est pas dangereuse ou trop violente (ou pas moins que The Following ou Hannibal), peut-être dérangeante par sa longueur à creuser le même sillon de l’être humain monstrueux et ses crimes toujours plus horribles. Seulement si The Following se cache derrière l’excès qui la rend sur-réelle, si Hannibal fait dans le pictorialisme symbolique, Criminal Minds s’entraîne dans une routine qui finit par rendre banaux des actes extrêmes. CSI, de par sa longueur, a illustré l’Homme pathétique dans des crimes qui révèlent la jalousie, l’envie, l’avidité. Une norme de la bassesse qui gangrène la civilisation depuis la nuit des temps. En exploitant un cadre excessif et en supprimant l’individu (le personnage), la série se prive de garde-fou et devient victime d’attaques ciblant sa violence complaisante.

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