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Sur le fil du rasoir (critique de The Walk : rêver plus haut, de Robert Zemeckis)

Sur le fil du rasoir (critique de The Walk : rêver plus haut, de Robert Zemeckis)

Note de l'auteur

Reconnecté avec le réel depuis Flight, Robert Zemeckis porte enfin à l’écran l’exploit spectaculaire du funambule Philippe Petit, un beau jour d’août 1974 entre les deux tours jumelles du World Trade Center. Décoiffant, forcément, mais aussi un brin laborieux. En termes d’émotions, Man On Wire, le documentaire de James Marsh oscarisé en 2009 et basé sur la même histoire vraie, continue de marcher très, très loin devant les prouesses du magicien Zemeckis.

the-walk-zemeckis-posterAussi loin que je me souvienne, le cinéma de Robert Zemeckis ne m’a jamais fait vraiment planer. Hormis les deux premiers Retour vers le futur, évidemment. Un peu comme Spielberg, depuis qu’il se prend pour un auteur, Bob m’emmerde un peu. Certes, Zemeckis sait incontestablement conter des histoires fortes et visuellement novatrices mais il y a toujours, en cours de route, la lourdeur scénaristique de trop. La faute de goût pathos. La redondance inutile, le surlignage éhonté, le pléonasme narratif (vous avez vu, c’est énervant quand on en fait trop hein ?). Forrest Gump (Tom Hanks) et sa putain de boîte de chocolats. Le look New Age grotesque de Palmer Joss (Matthew McConaughey) et la rencontre finale plus-kitch-tu-proutes entre Eleanor Arroway (Jodie Foster) et la race alien déguisée en papa sur une plage du Club Med Alpha du Centaure dans Contact. La confession finale écœurante de Whip Whitaker (Denzel Washington) pour obtenir l’absolution dans Flight

Même si Zemeckis n’écrit pas systématiquement les scripts de ses films, loin de là d’ailleurs, les faits sont là : son style reste pour moi synonyme de lourdeur et ne m’a jamais touché. J’ai raté la parenthèse “ mocap ” du maître (Le Pôle express, La Légende de Beowulf, Le Drôle de noël de Scrooge), donc ce commentaire demande, peut-être, à être relativisé. Mais une chose est sûre : The Walk n’échappe pas à la règle. C’est pourtant un projet très personnel de Zemeckis, qui en a coécrit le scénario et a dû déplacer des montagnes dix années durant pour escalader cet Everest de précision technologique. Mais une fois encore, papy Bob pêche par son incapacité crasse à faire dans la finesse et, in fine, à livrer un spectacle à la fois émotionnellement puissant et technologiquement sidérant.

The-Walk-Movie-2015-Zemeckis-JGLLe titre “ The Walk ” désigne les 45 minutes passées par le funambule français Philippe Petit, un beau jour d’août 1974, à marcher sur un câble tendu entre les deux tours jumelles du World Trade Center. Huit allers-retours sur le fil, à 417 mètres au-dessus du vide, reliant les 61 mètres séparant les deux gratte-ciel à peine achevés. Une opération kamikaze, totalement clandestine, un “ crime artistique du siècle ” dont l’organisation minutieuse occupa six années de la vie de son auteur et mobilisa une dizaine de personnes dont des recrues américaines. Un “ coup ” similaire à un braquage de banque. Un défi à la mort et à toutes les règles (morales, physiques, légales…) au nom d’une pulsion insensée, mégalomaniaque, obsessionnelle et dont la satisfaction coûte que coûte va engendrer une aventure humaine dévastatrice pour le noyau dur des fidèles de Philippe le fou. En 2008, le magnifique documentaire britannique Man on Wire de James Marsh avait su brillamment saisir toutes les dimensions de cette odyssée démentielle : sa dangerosité, sa poésie bouleversante et son impact psychologique, au fil de 90 min d’un crescendo narratif qui vous laissait la gorge nouée et le cœur perdu dans un maelström d’émotions.

Le vrai Philippe Petit au-dessus du vide, dans Man on Wire de James Marsh (2008), Oscar du meilleur documentaire en 2009.

Le vrai Philippe Petit au-dessus du vide, dans Man on Wire de James Marsh (2008), Oscar du meilleur documentaire en 2009.

J’ai versé des larmes devant Man on Wire. J’ai pleuré avec Jean-Louis, cet ami d’enfance et complice de Philippe Petit dont le témoignage poignant, celui d’un homme qui ne s’est toujours pas remis de cette expédition 35 ans plus tard, achevait de propulser ce film vers des cimes thématiques bien plus vertigineuses et indicibles que son simple suspens acrobatique. Le spectateur comprenait alors que toute la force de cette histoire résidait, au-delà de l’exploit en lui-même, dans le vécu des proches de Philippe (sa girlfriend Annie et ses amis Jean-Louis et Jean-François), broyés mais toujours reconnaissants aujourd’hui d’avoir suivi le funambule dans son projet suicidaire. Jamais, tout au long de ses 2 heures, The Walk ne parvient ne serait-ce qu’à effleurer le souffle humain de Man on Wire. Pourquoi ? Parce que les complices de Philippe Petit sont quasi évacués du scénario, réduits à l’état de… complices ou “ comic relief ” totalement effacés devant l’exubérance du maître de cérémonie, joué avec force grimaces par Joseph Gordon-Levitt. Seul l’impact de l’aventure sur la relation entre Philippe Petit et Annie (Charlotte Le Bon, jolie, voilà…) est vaguement survolé mais de façon tellement expéditive que son traitement à l’écran ne dépareille pas celui des personnages de Jean-Louis (Clément Sibony) et Jean-François (César Domboy).

Certes, Zemeckis ne pouvait décemment pas reproduire l’architecture narrative du documentaire, qui faisait parler au présent les protagonistes nourris de 35 ans de recul par rapport aux événements. Il choisit donc délibérément de braquer tous les projecteurs sur Petit, bombardé narrateur unique et omniprésent du film, en mode “ monsieur Loyal ” : l’action est ainsi régulièrement entrecoupée d’apparitions de Petit/Gordon-Levitt, filmé sur le flambeau d’une statue de la Liberté en images de synthèse, avec à l’arrière-plan la skyline de Manhattan toujours ornée des deux twin towers. Attention clin d’œil : Petit le frenchy est juché sur un édifice symbolisant l’amitié franco-américaine… L’idée est jolie, on n’en disconvient pas.

a-THE-WALK-ROBERT-ZEMECKIS-640x468Un peu comme Forrest contait sa geste à des inconnus sur un banc, Philippe mène le récit mais en s’adressant, lui, directement au spectateur. Et il parle beaucoup, Filou. Trop, même. Surtout quand il devrait se taire lors du climax tant attendu, qui devrait au contraire appeler une parenthèse de suspension. Le syndrome “ too much ” de Robert Zemeckis a encore frappé, jusqu’à nous infliger, histoire de corser le suspens en cours de traversée, l’apparition d’un atroce volatile en images de synthèse menaçant de faire tomber le funambule. Et que dire de ce personnage grotesque sorti du chapeau, le mentor de cirque Papa Rudy (Ben Kingsley, en roue libre au rayon roulage d’yeux), qui apprendra tous ses trucs à Petit ? Dans le documentaire, Marsh parvenait de concert à construire personnages, suspens et crescendo de tension vers l’explosion de poésie du climax, basé essentiellement sur un montage des quelques photos de “ la marche ” passées à l’effet Ken Burns. Zemeckis et son coscénariste échouent totalement à ériger la même tension, trop occupés à faire dans le folklorique, comme lors des atroces scènes parisiennes rococo où Petit rencontre et drague la jolie Annie.

Faute de personnages secondaires incarnés, The Walk file tout droit vers un ennui ténu mais palpable, jusqu’à la libération du moment pour lequel le spectateur sera principalement venu payer sa place : l’époustouflante cascade de Petit, au cours de laquelle Zemeckis fait preuve sans contestation possible de sa suprématie quant à la maîtrise des potentialités spatiales de la 3D. L’exploit, celui du réalisateur comme celui de son héros, éclabousse alors l’écran et nous tire enfin d’une relative torpeur pour 10 minutes de Grand Huit hypnotique, la caméra virtuelle pourléchant la surface des deux tours dans tous les sens.

Spectaculaire évidemment, mais qu’en reste-t-il au générique de fin ? Le documentaire nous laissait tout chose, aux prises avec un torrent d’émotions face à la folie nombriliste d’un homme, une amitié et un amour brisés, ainsi qu’une interrogation quasi mystique sur la raison de vivre de ce héros pas forcément sympathique. La fin de The Walk nous laisse quant à elle avec pour seul exploit d’avoir réussi à reculer l’impossible au cinéma, grâce à une histoire vraie qui en effet s’y prête. Sans oublier le petit hommage final de rigueur aux tours martyrs, pirouette inutile tant la représentation graphique même des édifices rayés de la carte en 2001 suffit à elle seule à nous remuer les synapses et l’estomac. Bien sûr qu’en lui-même, le pari tenu de Zemeckis force le respect. Mais et l’humain dans tout ça, Bob ?

The Walk, de Robert Zemeckis (2h03). Scénario : Robert Zemeckis & Christopher Browne. Sortie nationale le 28 octobre. 

 

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