Swamp Thing, de Len Wein et Bernie Wrightson

Swamp Thing, de Len Wein et Bernie Wrightson

Note de l'auteur

Avant la série télé, avant le long métrage désastreux de Wes Craven, avant même le run magique d’Alan Moore, Steve Bissette et John Totleben, il y eut l’acte créateur originel. Celui de Len Wein et Bernie Wrightson, à l’aube des Seventies.

L’histoire : Isolés en plein marais de la Louisiane, les Holland, un couple de scientifiques, étudient une formule bio-restauratrice capable de mettre un terme à la faim dans le monde. Problème : un État concurrent tente de s’approprier le fruit de leurs recherches, et menace de tuer les Holland s’ils ne satisfont pas à leurs demandes. Le Dr Holland meurt dans l’explosion de leur laboratoire… mais ne meurt pas vraiment : en proie aux flammes et recouvert de sa solution bio-restauratrice, il plonge dans le marais et en ressort sous la forme de la Créature du même nom.

Mon avis : Republié dans une magnifique et impeccable intégrale dans la collection Urban Cult d’Urban Comics – et ce n’est que logique, vu le statut particulier de cette œuvre séminale – le premier run de Len Wein et Bernie Wrightson est un incontournable absolu. Et Dieu sait que cette expression galvaudée est ici pleinement méritée.

Tout débute par un court récit de huit pages, dont Wein signe le texte et Wrightson le dessin. Publié dans House of Secrets #92 chez DC Comics, ce “pilote” rencontre un succès aussi énorme qu’inattendu. « À en croire les commerciaux, il s’agissait du titre DC le plus vendu du mois », confie Len Wein dans son introduction (qui date, elle, de 1991). « Des sacs entiers de courrier ont inondé la rédaction, de nombreux lecteurs évoquant l’émotion profonde que leur avait inspiré notre histoire. Pour les huiles de chez DC, l’étape suivante allait de soi : il fallait absolument exploiter ce filon inattendu en créant une série Swamp Thing. »

Problème : tant Wein que Wrightson déclinent la proposition : « Ce récit comptait pour nous deux, et nous refusions d’en ternir l’impact en le délayant par des suites incongrues. » Il faudra quasiment un an pour que Wein se sorte cette idée d’une « suite du texte originel » pour se plonger dans un angle tout à fait différent : reprendre la saga à zéro et « créer un tout nouveau monstre des marais ». Tout nouveau ? Pas vraiment, bien sûr. Mais l’énergie était de nouveau là. Et la Créature pouvait ressurgir, vierge de tout passé, de son marais placentaire.

Pour ce qui concerne ses deux créateurs, la saga Swamp Thing durera 10 (Wrightson) et 13 (Wein) numéros. Mais des numéros qui compteront absolument dans l’histoire des comics, avec un personnage principal monstrueux et pourtant terriblement humain, d’une profondeur émotionnelle et psychologique (voire psychanalytique) inouïe. Et d’une naissance particulière, son arrachement à la fange du marais évoquant la création du Golem et de toutes ces Créatures sans nom (une des cartes majeures du Tarot de l’horreur de Stephen King) qui parsèment la culture populaire, de la littérature au cinéma en passant par la BD. De la créature de Frankenstein à la Chose des Quatre Fantastiques, en gros.

Frankenstein, notamment, n’est jamais loin, tant la créature que son créateur, en quelque sorte fusionnés dans la personne de Swamp Thing, à la fois scientifique/créateur (du fluide bio-réparateur) et victime/créature (de ses propres expériences). Le parallèle est d’ailleurs très explicitement évoqué dans le chapitre 2, avec son ambiance très frankensteinienne et son personnage d’“homme recousu”, d’“homme recomposé”. Où l’on voit que le tout dépasse souvent la somme des parties.

La question du souvenir est au cœur de la saga Swamp Thing. Le rapport à la vie passée, le sentiment d’usurper une vie qui n’est pas la sienne ; de ne jamais parvenir à incarner un nouveau corps, à habiter un nouvel environnement. Une question doublée par celle de l’incommunicabilité. Car la Créature du marais ne parle pas ou guère, elle est – référence à Frankenstein oblige – fréquemment pourchassée par une foule en colère… Les êtres transformés sont-ils condamnés au mutisme ? À la solitude, celle-là même qui hante la Créature du marais ?

Ce n’est pas un hasard si la Créature voyage beaucoup, surtout dans les premiers chapitres de son existence. Les Balkans, l’Écosse, la Nouvelle-Angleterre… Il faut attendre le chapitre 9 pour qu’elle retrouve son beau marais. Ce “tour du monde de l’horreur” est l’occasion d’un rythme à la “Monster of the week”, avec son savant fou, son loup-garou, sa sorcière, ses automates vengeurs, ses fantômes, ses vers géants, etc.

Bien sûr, on ne peut oublier que ces histoires datent du début des années 70. Elles sont très écrites, le texte est souvent redondant avec l’image. Les femmes sont généralement passives et s’évanouissent à tout bout de champ ; les hommes prennent la parole et passent à l’action.

Restent des récits très forts et fondateurs (même s’ils partent un peu en sucette vers la fin du run de Len Wein), et surtout un personnage merveilleux, tout à fait unique, qui a fait récemment l’objet d’une nouvelle série télé, et dont la postérité a été assurée par des talents aussi immenses que ceux d’Alan Moore, Steve Bissette et John Totleben (dans une saga elle aussi réunie par Urban Comics, dans trois volumes dont le premier est paru tout récemment, et qui sera chroniqué ici asap).

Si vous aimez : les EC Comics et l’Andreas premier âge.

En accompagnement : l’adaptation en long métrage par Wes Craven (pour rire) et les apparitions de la Créature dans la série Hellblazer (pour rester sérieux).

Swamp Thing, la Créature du marais
Écrit par
Len Wein
Dessiné par Bernie Wrightson
Édité par Urban Comics

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