Swamp Thing (vol. 1) d’Alan Moore, Stephen Bissette et John Totleben

Swamp Thing (vol. 1) d’Alan Moore, Stephen Bissette et John Totleben

Note de l'auteur

Premier volume de l’intégrale du run magnifique de Moore, Bissette et Totleben sur Swamp Thing. À relire pour se nettoyer les yeux si vous vous êtes infligé la série télé. Et parce que c’est sublime, tout simplement.

L’histoire : Jason Woodrue, un brillant scientifique, vient de découvrir une créature au cœur d’un marais de Louisiane. Le monstre végétal éveille sa curiosité de chercheur ainsi que celle de son patron, lequel décide de se l’approprier. Mais la créature humanoïde est habitée par la mémoire d’un homme, et n’entend pas se laisser faire.

Mon avis : Quand, après son comparse Bernie Wrighston, Len Wein lâche les rênes de leur série Swamp Thing, DC décide de les confier à David Michelinie puis à Gerry Conway. Mais, comme il l’écrit lui-même dans sa préface datée de 2008 (et qui reprend en partie celle qui ouvre la merveilleuse intégrale publiée cet été par Urban Comics), « le public était passé à autre chose, et au bout d’une petite douzaine de nouveaux épisodes, la série fut renvoyée dans les limbes de l’édition ».

C’est à la faveur du projet de film développé par Wes Craven (et qui sortira en 1982) que Wein propose à Jenette Kahn, patronne de DC, de relancer la série. Au texte, Len Wein embauche Martin Pasko, tandis que le dessin est confié à Tom Yeates. Ce nouveau duo œuvrera durant 19 épisodes. Puis Pasko jette l’éponge, tout comme Yeates. Wein part donc en quête de successeurs. « Après avoir épuisé toutes les possibilités de mon côté de l’Atlantique (et il n’y en avait pas beaucoup, soyons clairs), je me suis tourné vers la Grande-Bretagne », dit-il.

Wein se procure le numéro de téléphone d’Alan Moore, « un jeune scénariste dont j’avais suivi le travail dans des hebdomadaires anglais comme 2000 AD ou Warrior. Il me semblait être largement au-dessus du lot. » Moore, comme il se doit, lui raccroche au nez, pensant à une blague d’un de ses copains. Puis il demande quelques jours de réflexion à Wein, avant de le rappeler et de lui exposer ses idées.

Côté dessin, Wein recrute les deux assistants de Tom Yeates, sur lesquels celui-ci « était venu à beaucoup se reposer » : Stephen Bissette (dessin) et John Totleben (encrage). « Leur enthousiasme et la densité de leur travail devaient compléter à merveille les scripts détaillés d’Alan. » Soulignons au passage que, vu leur talent, leur travail sur la série et leurs apports nombreux, il aurait été bon d’avoir leurs deux noms en couverture, plutôt que de se contenter d’un « Alan Moore présente ». Toujours ce vieux débat sur la place (et le nom) du scénariste et du dessinateur dans l’industrie des comics…

Le présent volume débute sur le #20 de la série Swamp Thing, baptisé Au bout du rouleau (avec sa belle structure en miroir, préfiguration du tandem Swamp Thing/Jason Woodrue), où Moore boucle toutes les intrigues précédentes avant d’initier son propre travail dès le #21, pour une histoire qui fera date, intitulée La leçon d’anatomie.

Dans le #20, la Créature du marais se présente comme un héros de l’ombre. Littéralement : elle a besoin d’ombre pour vivre, alors même que l’armée qui la traque braque des projecteurs aveuglants et des lance-flammes mortels un peu partout dans le marais. Swamp Thing, un héros préférant l’ombre, à l’opposé du superhéros solaire classique. Plus Batman que Superman, avec cette réflexion centrale sur le monstre : « Plus de place pour les monstres », soupire-t-il. Et lorsque le récit se referme sur la mort terrible de la Créature, on dit : « C’est mort » plutôt que « Il est mort »…

Dès les premiers mots du #21, on entend le son particulier de la voix d’Alan Moore, sa scansion, libérée des hésitations adoptées durant l’ère Wein. Cette façon de renouveler de fond en comble une série par de simples mots. Avant même de parler de la structure de la page, du crayonné de Bissette (accompagné ici de Rick Veitch), et de l’encre de Totleben.

« Il pleut sur Washington, ce soir. Une chaude pluie d’été, dont les lourdes gouttes s’écrasent en taches rondes sur les trottoirs.
En ville, les vieilles dames sortent leurs plantes vertes sur les escaliers de secours, comme s’il s’agissait de parents infirmes ou d’enfants rois… J’aime ça. »

La première page, avec ses découpes en biais et son corps stylisé démembré pour servir de titre, est tout à fait caractéristique du travail de Bissette et Totleben. L’histoire, quant à elle, ressemble à un bon vieux Conte de la crypte, n’était ce personnage de Jason Woodrue, « l’homme floronique », qui la traverse en presque spectateur, offrant un biais magnifique, dédoublant le propos, servant d’agent double ou triple de la nature contre elle-même.

Avec cette idée géniale de faire autopsier (et ainsi, métaphoriquement, de montrer que le trio relance la saga sur une base totalement neuve) la Créature par un autre hybride humano-végétal, lui-même jusqu’à présent un « méchant mineur de l’écurie DC », ainsi que le souligne Ramsey Campbell dans sa préface.

Moore rédige au passage sa version du « rêve du papillon », une parabole de Tchouang-tseu, dans laquelle le sage rêve qu’il est un papillon et, à son réveil, ignore s’il ne serait pas plutôt un papillon qui rêve qu’il est un homme. Dans la Saga, Jason Woodrue confie à Sunderland :

« Nous nous sommes trompés, général. Nous avons cru que la Créature du marais était Alec Holland transformé en plante… Ce n’était pas le cas. C’était une plante qui croyait être Alec Holland. Une plante qui essayait de toutes ses forces d’être Alec Holland. »

On pourrait penser que cette absence d’humanité intrinsèque dans le personnage de la Créature risquait d’appauvrir le propos ; que c’est précisément cette classique « humanité contrariée qu’il s’agit de reconquérir » qui faisait le cœur de la série. Grâce à Moore, on voit que c’est le parfait inverse. Que la Créature du marais ne devient vraiment « complète » qu’en étant pleinement plante. Une plante pensante, connectée au reste de la nature. Une puissance élémentale au sens plein du terme.

La folie, dès lors, n’est jamais loin. Car lorsque la Créature réalise qu’elle ne redeviendra jamais Alec Holland parce qu’elle ne l’a jamais été – bref, qu’elle n’est « qu’un fantôme recouvert d’herbes folles » – elle devient folle elle aussi. Elle n’est plus que « l’écho moussu d’un esprit humain ».

Face à elle, Jason Woodrue veut l’extinction de la « viande », autrement dit des humains de chair et de sang. Lorsqu’à la fin du #22, Woodrue se connecte à Swamp Thing et donc au marais, Moore, Bissette et Totleben nous gratifient d’un passage sublime visuellement et littérairement. Le tout rehaussé par le travail de Tatjana Wood sur les couleurs.

Ajoutez à cela un extraordinaire voyage en Enfer, à la recherche de l’âme perdue d’Abby, ainsi qu’une scène de sexe en manière de communion psychédélique, où la Créature se fait à la fois Arbre de vie et Serpent tentateur, en tendant à Abby un fruit qui pousse sur son propre corps. Avec cette structure où Stephen Bissette renverse le sens de publication, obligeant le lecteur à tourner le livre (ou le magazine, à l’époque), avec tout ce que cela suppose de possibilités de mise en page.

Selon Moore, les histoires ne sont pas que des histoires, des amusements, des reflets du monde. À ses yeux, « les histoires sculptent le monde ». Il est heureux que ses récits, ciselés par des talents aussi aboutis que Bissette et Totleben (dont la part dans la qualité et le succès de Swamp Thing est presque constamment sous-évaluée, voire gommée, au profit du scénariste), aient contribué à sculpter un peu le nôtre.

Si vous aimez : l’inventivité, l’intelligence, la richesse visuelle et l’exploration des abysses d’une âme pas tout à fait humaine, mais peut-être d’autant plus humaine. Bref, n’importe quoi d’Alan Moore, sublimé par l’inventivité et la qualité d’un dessin des plus maîtrisés.

En accompagnement : tout sauf la série Swamp Thing de 2019, sommet de bêtise et d’appauvrissement d’un matériau de base pourtant magique. La vieille histoire, quoi (revoir, pour s’en convaincre, cette purge que fut Constantine).

Alan Moore présente Swamp Thing (volume 1)
Écrit par
Alan Moore
Dessiné par Stephen Bissette et John Totleben (entre autres)
Édité par Urban Comics

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