Système B comme Blue Ruin

Système B comme Blue Ruin

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Jeremy Saulnier, Carlos Valdes-Lora et Ryan Dickie sur le tournage de Blue Ruin

De prime abord, la carrière de Blue Ruin ressemble trait pour trait à une véritable succes-story : une première à Cannes en 2013 durant la Quinzaine des Réalisateurs, suivie d’une acquisition rapide par le label Radius-TWC, filiale de la Weinstein Company, puis un parcours jalonné de critiques dithyrambiques de Sundance au TIFFF en passant par le Fantastic Fest et l’Étrange Festival. Une trajectoire à priori idéale donc, pour ce film de genre indépendant dont le montage financier et la production ont pourtant représenté un véritable chemin de croix pour le réalisateur Jeremy Saulnier et ses collaborateurs. Revenons brièvement sur la genèse chaotique d’une oeuvre fragile démontrant que les chemins de traverse du financement participatif et du “fait maison” représentent peut-être l’avenir d’un autre cinéma de genre américain, évoluant en marge du Barnum hollywoodien.

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Image tirée de Murder Party

Après la sortie de son premier long métrage Murder Party en 2007, Jeremy Saulnier se trouve dans une situation paradoxale. Alors que sa modeste comédie horrifique vient de remporter le grand prix du Slamdance Film Festival et bénéficie d’une distribution solide assurée par Magnolia Pictures, les retours financiers du métrage sont si faibles que le metteur en scène se voit contraint de retourner à la réalisation de films institutionnels et publicitaires pour gagner sa vie. Catalogué réalisateur de comédies hipsters décalées, Saulnier reçoit régulièrement des scripts tous plus formatés et stupides les uns que les autres. Rien qui puisse le pousser à s’embarquer à nouveau dans l’entreprise longue et fastidieuse du long métrage.

Sept ans plus tard, et après avoir oeuvré comme chef opérateur sur huit films, il reprend finalement confiance en son savoir-faire technique, retrouve l’inspiration, et écrit le scénario d’une nouvelle comédie noire contant les mésaventures burlesques d’un clochard engagé par un mystérieux commanditaire afin d’assassiner un chien. Une fois le script achevé, commence alors la traditionnelle tournée des sociétés de productions dans le but de trouver un financement, mais le réalisateur et son équipe ne parviennent pas à faire décoller le projet malgré leurs efforts.

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Macon Blair sur le tournage de Blue Ruin

Atterré de ne pouvoir matérialiser un scénario que tout le monde s’accorde à reconnaître comme étant de grande qualité, Saulnier découvre en lisant un communiqué de presse qu’un long au concept similaire en cours de production bloque le développement de son film. C’est alors qu’il décide de changer de cap et de radicaliser son histoire pour en faire un « revenge movie » plus sombre, qu’il pitch désormais comme une variation de No Country for Old Men dont le héros serait un parfait incapable. Blue Ruin vient de trouver sa véritable identité.

Reconditionné et dorénavant vendu aux investisseurs potentiels comme une étude de personnages intimiste propulsée par le dynamisme d’un film d’action, Blue Ruin rejette clairement les clichés du film de vengeance et présente un justicier anéanti, accablé par le deuil. Un héros profondément humain, faillible, lancé dans une odyssée chaotique aux conséquences tragi-comiques. Autant dire qu’on ne se bouscule pas pour financer cette entreprise excentrique, qui plus est portée par un duo improbable composé d’un réalisateur de films d’entreprise chef-opérateur à mi-temps et de son meilleur ami/acteur principal Macon Blair, bibliothécaire, comédien et auteur de comics à ses heures. Enchaînant les refus, les deux hommes réalisent rapidement qu’ils sont les deux talons d’Achille empêchant la concrétisation de leur propre projet. L’horizon s’assombrit.

C’est finalement l’épouse du réalisateur qui relance la machine en vidant son compte en banque afin de déclencher la production du film. Stimulé par cet acte de confiance, Jeremy Saulnier se déleste également de toutes ses économies et parvient même à récolter plus de 25000 dollars auprès de sa famille et de ses proches. Une véritable chaîne de solidarité se met en place. En juin 2012, une campagne de financement participatif est lancée pour récolter les 35000 dollars nécessaires au paiement des salaires de l’équipe du film. Sur la page Kickstarter du film, Saulnier partage des extraits de son story-board, énumère ses influences, explicite sa démarche et présente une vidéo test convaincante tournée avec la caméra Canon EOS C300 qu’il vient d’acquérir.

Plus de 400 personnes, convaincues par le discours et la vision du réalisateur, participent au financement du film. Avec un collectif de 28 techniciens et 13 acteurs majoritairement composé d’amis, des lieux de tournage gracieusement mis à disposition par divers membres compréhensifs des familles Saulnier et Blair, et des centaines de producteurs éparpillés au quatre coins du monde, Blue Ruin sera fait avec les moyens du bord mais verra bel et bien le jour.

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Macon Blair sur le tournage de Blue Ruin

En cumulant les postes de réalisateur, cadreur et de chef-opérateur, Jeremy Saulnier fait économiser plus de 30000 dollars à la production dont le tournage est soigneusement préparé et étalé sur 30 jours. L’équipe est divisée en plusieurs groupes, correspondant aux besoins quotidiens exactes du planning, de manière à réduire les coûts. Grâce à l’argent économisé ainsi, Blue Ruin parvient à rehausser son “production value” et se paye même les services du responsable des effets spéciaux maquillages Toby Sells, artiste reconnu, à l’oeuvre sur de grosses productions comme Bienvenue à Zombieland ou la série télévisée The Walking Dead.

Le tournage se déroule sereinement, mais dans les coulisses, le film est constamment à deux doigts de l’implosion. A une semaine du bouclage, American Express contacte Saulnier pour l’avertir que son compte en banque est débiteur de plus de 80000 dollars. Une somme qu’il devra rembourser dans un délais de sept jours. Le réalisateur serre les dents et résiste à ce brutal coup de pression en gardant en tête l’abnégation et le soutien sans faille de son équipe. Comme dirait Peter Jackson, un autre habitué des productions à l’arrache : “Pain is temporary, film is forever”.

Les principaux travaux de prise de vue se terminent le 14 Octobre 2012 dans l’euphorie la plus totale. Le 9 avril 2013, alors qu’il se rend à Cleveland pour le tournage d’un film institutionnel, Jeremy Saulnier reçoit un mail des programmateurs de la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes. Son film est sélectionné. Comme des requins attirés par l’odeur du sang, les investisseurs ayant précédemment refusé de miser un centime sur Blue Ruin reviennent la queue entre les jambes et, grands seigneurs, proposent au metteur en scène de “reconsidérer leur position”. Logiquement, Saulnier refuse et préfère encore s’endetter pour terminer la post-production du métrage, de manière à garder le contrôle sur sa création. Le plus gros du travail est fait, les risques sont désormais calculés.

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Jeremy Saulnier et Macon Blair

Comme son héros Dwight, Jeremy Saulnier s’est fixé un objectif ambitieux, peut-être au-delà de ses moyens et de ses capacités, prêt à subir le pire pour atteindre son but. Blue Ruin est le brillant témoin de cet acharnement. Son prochain défi sera la réalisation de Green Room, détournement du film de siège cette fois-ci, suivant un groupe punk rock acculé dans une salle de concert par un gang de skinheads qu’on imagine peu portés sur la diplomatie. Premier tour de manivelle en septembre.

 

 

La Mini Review du Doc No c’est par ici.

Ma chronique du film durant l’Etrange Festival 2013, c’est par là.

 

En salles depuis le 9 juillet

2013. USA/France. Réalisé par Jeremy Saulnier. Avec Macon Blair, Devin Ratray, Amy Hargreaves…

 

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