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Tavernier nous a fait rire ! (critique de Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier)

Tavernier nous a fait rire ! (critique de Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier)

Note de l'auteur

Une comédie française où les acteurs et le réalisateur donnent l’impression d’avoir fait leur boulot, comme chacun sait, ça ne court pas les écrans. Visiblement bien inspiré par la BD d’Abel Lanzac (pseudonyme de l’ex-diplomate Antonin Baudry) et Christophe Blain, Bertrand Tavernier parvient malgré tout, le temps d’un film, à brièvement réanimer la flamme. Étonnant, non ?

Suivant les traces d’un jeune énarque (Raphael Personnaz) tout juste embauché au ministère des Affaires étrangères comme plume du ministre, Quai d’Orsay révèle joyeusement les coulisses absurdes et miraculeusement efficaces de cette administration. Certes, les auteurs de la BD, également scénaristes, sont pour beaucoup dans le plaisir (relisez bien ce mot si rarement appliqué à un film français : le PLAISIR) ressenti à la vision de cette farce virevoltante. Mais saluons aussi l’excellente direction d’acteurs de Tavernier. Dans le rôle d’Alexandre Taillard de Worms (moulé sur Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères entre 2002 et 2004), Thierry Lhermitte, branché non stop sur du 220V, ne nous avait plus fait autant bidonner depuis Le Dîner de cons. Son personnage vocifère, palabre, assomme sa secrétaire de grandes leçons sur les Stabilos et n’a d’yeux et d’oreilles que pour son verbe haut, tandis que sa garde rapprochée tente désespérément de traduire en actes concrets la grandiloquence du patron.

Encore plus succulent dans un génial contre-emploi : Niels Arestrup qui, en chef de cabinet faisant réellement tourner la baraque, joue une admirable partition entre placidité, patience infinie et nerfs contenus. Dans les moments où son personnage dénoue in extremis et dans l’ombre des crises internationales majeures tandis que le ministre brasse du vent, Quai d’Orsay nous donne le sentiment de nous faire vraiment partager l’intimité du fonctionnement de la machine. Encore plus que le déjà épatant Lhermitte, Arestrup constitue à lui seul une raison suffisante pour voir ce film : chacune de ses apparitions, de ses répliques, de ses micro-mimiques est un pur délice : ho, l’académie des Césars, tu sais ce qu’il te reste à faire pour le meilleur second rôle masculin à ta prochaine sauterie ! Un peu écrasé par le brio de ses aînés alors qu’il est en principe le personnage principal, le jeune loup qui monte Raphael Personnaz s’en sort malgré tout avec les honneurs.

Comédie du pouvoir enjouée, farce rouée déboulonnant le quotidien kafkaien d’un ministère clé (… et qui fonctionne sans Internet), tout comme les petites manies de ses occupants, Quai d’Orsay réussit par ailleurs l’exploit d’éviter tout cynisme de comptoir. Taillard de Worms est moqué pour son nombrilisme et son inconséquence régulière, mais jamais le personnage n’est montré comme un opportuniste ivre de pouvoir. Avec son regard éternellement juvénile malgré ses tempes grises, Lhermitte incarne un dirigeant politique éperdument amoureux de la France et de la chose publique au service de causes justes. Point d’orgue scénaristique, son discours à l’Onu (miroir de celui, désormais célèbre, de Villepin contre l’intervention américaine en Irak en 2002) n’est jamais raillé par les auteurs. Les noms de pays étrangers ont beau avoir des consonances Hergéiennes (le Lousdemistan, l’Oubanga…), Quai d’Orsay reste crédible de bout en bout et, au final, nous a bel et bien appris des choses sur un petit bout de vie politique. Tout comme L’Exercice du pouvoir dans un tout autre registre. Avec en prime, de chouettes tranches de rire et de plaisir (encore lui), à l’évidence partagé par le réalisateur, ses comédiens et nous. Le film aurait certainement gagné à un scénario et un montage plus resserrés mais, au vu du triste état de la comédie française (oui j’en remets une louche), on ne va vraiment pas se plaindre.

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