The Body (Buffy The Vampire Slayer), L’Extrême Dénuement

The Body (Buffy The Vampire Slayer), L’Extrême Dénuement

Nous ne pouvions concevoir un dossier sur l’image et la réalisation dans les séries sans s’attarder à ces épisodes qui se sont montré virtuoses dans l’art de filmer. Aujourd’hui, nous revenons sur un épisode de la cinquième saison de Buffy, The Vampire Slayer (Buffy contre les Vampires) : The Body.

Attention spoiler saison 05

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L’histoire se passe de mots, comme l’illustration du silence. Tout a débuté à la fin de I Was Made to Love You (5×15), l’épisode précédent. Buffy rentre chez elle et voit sa mère étendue sur le canapé. Sa posture ne semble pas très naturelle, ses yeux trop grands ouverts affichent le vide. Et déjà un silence lourd, une caméra inerte. La suite s’appelle The Body, une leçon d’écriture sur le deuil, une leçon de mise en scène sur le deuil. L’épisode aura marqué les esprits par son aspect tragique et sa manière de la raconter. Un geste radical, sans concession, qui entend faire entrer la série dans l’âge adulte.

La réalisation atteint, dans cet épisode, un rare degré d’exigence. Elle apparaît dans le dénuement le plus extrême : naturaliste pour une captation de l’instant dans ce qu’il a de plus brut, jusqu’à refuser tout maquillage pour Sarah Michelle Gellar, arborant un teint blafard ; authentique dans sa façon de laisser s’installer le plan et figurer un temps réel. Tourné caméra à l’épaule au cadre le plus souvent immobile, tout est réalisé pour offrir au spectateur un sentiment de promiscuité. De cette proximité impudique va naître le malaise, la désagréable sensation de violer un espace intime. L’image est immersive, organique. Impossible à apprivoiser, elle s’impose à nous par une dureté franche et brutale. Alors, on se prête à vouloir détourner les yeux.

buffy-the-body-02L’épisode abandonne tous les codes habituels de représentation du fantastique : les jeux d’ombres, les faux-semblants, la suggestion. Tout est montré, sans artifice. Seule exception, une séquence, en accéléré où l’on savoure une issue heureuse. Joy se réveille, fausse alerte, tout va bien. La rupture de ton, forcément, nous indique le caractère trompeur, la falsification du réel dans un mauvais pastiche. Retour à la réalité, au silence assourdissant, à l’action sclérosée.

En privilégiant la longueur des séquences à leur quantité, Joss Whedon donne le temps de mesurer l’impact de l’événement et sa combustion lente. Il illustre le doute, l’attente, la confusion. Dans une série fantastique, l’avènement de l’ordinaire est vu comme un déséquilibre. L’image figure ce phénomène en bridant la caméra pour une interprétation nouée et tétanisée. Nous perdons nos repères, nous subissons une paralysie du rythme, tout est mis en œuvre pour que s’organise la catharsis, nourrie par le synchronisme de l’action.

buffy-the-body-03L’épisode s’appelle Le Corps (The Body en vo, bien plus symbolique que Orphelines, en vf). Pas le deuil, ni la mort ou Joyce Summers. Mais Le Corps. Une enveloppe vide, sans âme. Le geste de Whedon est d’aspirer la vie de sa réalisation. Elle est inerte et lourde de sens parce que réduite à l’état de masse. Elle vide les personnages de leur substance, de leur force. Elle vampirise leur caractère. Ils deviennent pantins, subissant l’événement, incapables de se soulever, de se rebeller. Mais si nous étions étouffés par la proximité de la découverte du corps, la suite fait preuve de pudeur. Le réalisateur instaure une soudaine distance qui évacue toute prise en otage lacrymale. Les personnages ne seront jamais aussi vulnérables, illustrés par une caméra où l’espace et le temps laissés entre l’action et la réaction mesure le degré d’intensité et la justesse.

Avec The Body, la série entre dans le monde adulte. Parce que Buffy devient la tutrice légale de sa sœur et doit subvenir à ses besoins. Parce que la réalisation a représenté un monde froid, implacable et ordinaire et c’est ainsi qu’il est le plus effrayant. La Tueuse aura passé l’épisode à subir l’action au lieu de combattre. Et Whedon, d’accompagner sa léthargie par une réalisation d’une profondeur inouïe et d’une puissance sans égale.

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