The Brood : anatomie d’un chef-d’œuvre (1/3)

The Brood : anatomie d’un chef-d’œuvre (1/3)

Note de l'auteur

Stephen R. Bissette (Saga of the Swamp Thing, entre autres nombreuses choses) a publié voici peu une vraie somme d’une érudition et d’une précision remarquables, consacrée à un seul film : The Brood (Chromosome 3 chez nous) de David Cronenberg. À tel point qu’il me faudra au moins trois critiques pour en venir à bout. Premier volet volontairement lapidaire, pour ne rien « spoiler » de l’ouvrage.

Présentation de l’éditeur : The Brood (1979) est considéré comme le premier chef-d’œuvre de David Cronenberg. Pleinement maître de ses talents artistiques et des moyens de production cinématographique, Cronenberg a mis ses dons considérables au service d’une histoire tout à la fois intensément personnelle et inspirée d’éléments culturels et sociétaux connexes, pour créer l’un des films d’horreur les plus bouleversants. Un film qui touche au cœur même de la douleur et des traumatismes, et ne recule pas. Un film qui ne craint pas les aspects destructeurs de notre vie intérieure, la façon dont ils frappent ceux qui nous entourent, infectant ceux qui nous sont chers. Stephen R. Bissette adopte ici une approche médico-légale et holistique pour examiner les nombreuses facettes de ce joyau sombre de l’horreur.

Mon avis : Rarement, sans doute, on aura découvert une telle somme consacrée à une œuvre unique (dans tous les sens du terme). Et c’est le premier aspect de ce livre qui frappe l’esprit : son volume. Plus de 600 pages pour un seul film. Le sixième long-métrage d’un réalisateur canadien, dans un tableau de chasse qui ne compte, au moment de sa sortie, en réalité que deux longs vraiment personnels et qui aient connu une vie en salle (Shivers et Rabid).

Ajoutez à cela le nom de l’auteur : Stephen R. Bissette, dessinateur (Swamp Thing avec Alan Moore et John Totleben, pour citer peut-être le plus connu), scénariste, écrivain, éditeur (dans sa revue Taboo, il a notamment publié les premiers fascicules de From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell), enseignant jusqu’il y a peu (au Center for Cartoon Studies de White River Junction, dans le Vermont), et grand connaisseur de toutes choses horrifiques, Bigfoot, cinéma fantastique, dinosaures, you name it.

Autant dire que la rencontre de Stephen Bissette et de Chromosome 3 (titre français de The Brood, sorti le 10 octobre 1979 dans l’Hexagone) avait tout pour exciter l’imagination et susciter des attentes déraisonnables. Des attentes qui, en fin de compte, auront été dépassées. C’est dire.

Le livre – j’étais tenté d’écrire « la bible » – est extrêmement soigné dans sa présentation. On voit que l’éditeur, PS Publishing, aime son sujet tout autant que l’auteur. Même si l’on sent rapidement que ce The Brood occupe une place particulière dans sa collection, Electric Dreamhouse : des 12 livres qui s’y trouvent rassemblés, celui consacré au film de Cronenberg est, et de très loin, le plus long. Ses plus de 600 pages représentent un volume deux à six fois plus important que le tout-venant. Cela n’empêche pas de s’intéresser à ladite collection, car PS Publishing y brosse large, de Twin Peaks/Fire Walk With Me de David Lynch aux Vampires de Louis Feuillade, de Martin de George Romero au Tommy des Who

(Présentation du livre par son éditeur, Neil Snowdon.)

Ne vous attendez toutefois pas à un album d’images vaguement soutenu par des textes convenus. L’illustration est relativement rare, en noir et blanc, toujours bien vue, mais surtout là pour soutenir le texte.

Pour Stephen Bissette, pas de doute : The Brood est le premier chef-d’œuvre de David Cronenberg. Une œuvre qu’il dit avoir découverte dans un drive-in au début du printemps 1981. La plupart des critiques mainstream ignorent purement et simplement le film. Mais la majorité de ceux qui en parlent défoncent le film à sa sortie, en insistant sur des sensations de confusion et de nausée. La qualité (ou son absence) du film lui-même n’empêche toutefois pas les mêmes critiques de largement souligner la qualité de la réalisation et du jeu des acteurs.

Cindy Hinds et David Cronenberg sur le tournage de The Brood

La question des influences est plus épineuse. The Twilight Zone, Outer Limits, la série de films Quatermass… À l’époque de Videodrome, on sait par exemple que Cronenberg a dans son bureau un petit téléviseur portable, qu’il branche pour couvrir le bruit de sa machine à écrire. Sans oublier la figure paternelle, Milton Cronenberg, écrivain et éditeur de la série de magazines à couverture souple True Canadian Crime Stories dans les années 1940, collaborateur durant plus de 35 ans du Toronto Telegram. Un père qui, sur son lit de mort, confessera à David ne pas comprendre pourquoi il devrait mourir alors que son fils pouvait vivre :

Milton became seriously ill with colitis, which David feels was really repressed anguish and nerves manifesting themselves in the body. As the father lay dying, family relationships began to disintegrate. ‘He resented my mother because he was dying and she wasn’t, and she resented having to take care of him. I remember him saying to me that he didn’t see why he should have to die and I should live. His body was sick; he said he wanted to have my body… One of the bad things about being close to your parents is that it is bound to end in anguish,’ he says. ‘The alternative is to hate them. But that doesn’t work out either; you just end up marrying someone to find them.’
(Extrait tiré de l’article de Katherine Govier, “Middle Class Shivers”, publié dans Toronto Life en juillet 1979, tel que cité par S. Bissette.)

Plutôt que de retracer d’hypothétiques influences, Stephen Bissette dessine des liens, des proximités, des communautés de tonalités ou de motifs. Avec The Manster, par exemple, film nippo-américain de George Breakston et Kenneth G. Crane, une variation sur la dualité Jekyll/Hyde, avec un motif de parthénogénèse humaine, de naissance virginale de soi-même.

Pour Cronenberg, ses films ne contiennent pas de « monstres » à proprement parler, mais ce qu’il appelle une « pathology incarnate », une pathologie faite chair. Il crée des créatures « pour changer les perceptions esthétiques du spectateur ». Et pour cela, il réalise des films très « body-conscious », à l’inverse des monster movies car, chez lui, l’horreur vient de l’intérieur, non d’une menace extérieure.

Aux yeux réalisateur canadien, il n’y a pas de « méchant » per se, juste des scientifiques pionniers qui modifient l’espèce humaine involontairement, dans une forme de « cinétératologie » selon le terme de Stanley Wiater. Dans Rabid, Rose n’est plus humaine mais elle n’est pas non plus la simple hôtesse d’un parasite : elle devient un nouveau type d’organisme.

Stephen Bissette livre au passage une remise en perspective très fouillée du contexte de production cinématographique canadienne lorsque Shivers sort en 1975. Un film dont la mauvaise réception entraînera des difficultés pour financer ensuite Rabid. Stephen Bissette rapporte, au rayon des détails piquants, qu’une critique incendiaire dénonçant la supposée « obscénité » de Shivers (sans parler de la perspective d’un Rabid avec l’actrice porno Marilyn Chambers) vaudra à Cronenberg d’être viré par son proprio…

Outre la dimension du financement, Stephen Bissette revient sur la question de la censure au Canada, avec la multiplication des comités selon la situation géographique, la multiplication des critères d’autorisation ou non, une tolérance plus ou moins grande en fonction du lieu, des coupes imposés au métrage… voire une interdiction pure et simple du film. Et de prendre l’exemple d’Alien, sorti le même jour que Shivers, mais avec des modifications très différentes exigées par la censure.

Outre le cinéma, Stephen Bissette recense la littérature fantastique et SF à laquelle David Cronenberg a pu avoir accès et qui a pu l’influencer ensuite dans son travail. Clark Ashton Smith, Van Vogt, Heinlein, Campbell, Finney, etc. Mais avec, toujours, une préférence affichée « pour le parasitique au détriment du paranormal ». Des ponts sont jetés jusqu’à Donnie Darko en passant par Carlos Castaneda et l’excroissance aqueuse, le tentacule symbolisant la prédestination. Mais aussi vers Forbidden Planet et Fiend Without a Face, entre autres.

Quant à la façon dont The Brood s’inscrit dans la filmographie de Cronenberg jusqu’à ce point, Stephen Bissette en souligne la dimension d’« apocalypse personnalisée » de ce métrage :

Whereas STEREO et CRIMES OF THE FUTURE were austere, narratively defused and emotionally sterile, SHIVERS and RABID were kinetic, electric, far more aggressive and absolutely direct audience assaults, obsessively consumed by their multi-character mini-apocalyptic scenarios. Transcending thoses two theatrical feature films, THE BROOD brought a new focus to Cronenberg’s transgressive scenarios. THE BROOD depicted a more personalized apocalypse, and it was all too human in every way – ugly, beautiful, touching, terrifying, sorrowful, and ultimately unflinching in its exploration of the depths and extremes of human need, pain, anger and love. »

Et d’enfoncer le clou en insistant sur la « clarté d’intention » du réalisateur :

There was a lucid, razor-sharp clarity of intent and content that proved deceptively mesmerizing, supplanting the often jagged energy of SHIVERS and RABID with something more measured, cooler, calmer, and much more insidiously disturbing and ultimately terrifying. »

The Brood est aussi, souligne encore Stephen Bissette, le premier film pour lequel Cronenberg maîtrise les bases de la production mainstream – grâce aussi à Fast Company, une commande (rarement évoquée) réalisée entre Rabid et The Brood. Tax shelter oblige, les financements arrivent souvent en fin d’année, ce qui explique des atmosphères généralement glacées – The Brood a ainsi vu son tournage débuter le 14 novembre 1978. Une dimension désormais inséparable du cinéma de Cronenberg, du moins celui des débuts.

Tout comme The Brood reflète aussi la biographie du réalisateur canadien (reflet d’un mariage brisé), l’un des grands intérêts de ce livre tient à son côté personnel : Stephen Bissette parle aussi de sa propre histoire de lecteur-cinéphile-téléphage dans le territoire de la science-fiction et de l’horreur. Un peu comme pour les préfaces de Stephen King ou son Anatomie de l’horreur, cela crée un lien particulier avec le lecteur. Quelque chose de chaleureux, qui complète bien la précision absolue de l’écriture, qui fait de ce livre d’une grande force une référence pour tout chercheur comme pour tout fan assoiffé d’approfondissements.

Comme je l’écrivais en préambule, on n’en est, à ce point, qu’au tiers de l’ouvrage. Après avoir retracé tout le contexte de la naissance du film, Stephen Bissette s’attaque à l’œuvre elle-même. Rendez-vous dans la deuxième partie de cette critique pour en savoir plus.

The Brood
Écrit par
Stephen R. Bissette
Édité par PS Publishing

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